N» XI
Hic vir hic est tibi quem promitti sxpius audis. (JEn., lib. VI.)
Ce Fut vers le milieu du mois de septembre, lorsqu'on statua l'hérédité du trône par ordre de primogénilure , parmi les mâles , à l'exclusion des femmes; ce fut, dis-je, au milieu du mois de septembre que la cabale d'Orléans jeta tout à coup le masque patriotique et se montra sous sa véritable forme au milieu de l'Assemblée nationale : car l'ordre de primogéniture était à peine prononcé qu'un M. Rewbell se leva pour observer que ce décret appelait au trône la branche espagnole, au préjudice de la maison d'Orléans. Il fut suivi de Rivarol. II. 3.i
M. Bouche, de M. de Mirabeau, de quelques gentilshommes de la minorité, et enfin du marquis de Sillery, capitaine des gardes du duc d'Orléans et confident de ses plaisirs, qui, se trouvant par hasard, comme il le dit lui-même, le traité d'Utrecht dans la poche, se mit à lire à haute voix l'article de la renonciation de la branche espagnole, et déposa le traité sur le bureau.
Alors tous les yeux se dessillèrent ; les différentes factions se regardèrent avec une surprise mêlée de honte : elles voyaient par qui elles avaient été secondées et pour qui elles avaient travaillé. Le public, partageant aussitôt l'affront de cette découverte, se rappela avec dépit quel avait été, dans le cours de sa vie entière, ce prince qui n'avait que six mois de patriotisme'. On se souvint du mépris qu'il avait toujours montré pour l'opinion publique, sentiment qui est le dernier terme de la corruption lorsqu'il n'est pas le comble de la philosophie, lorsqu'il n'est pas surtout suivi du mépris des richesses. On lui pardonna d'autant
1. Dès le commencement de l'année 1788, M. le duc d'Orléans parut vouloir se rapprocher du peuple, dont il n'avait jusque-là négligé ni le mépris ni la haine; il fit annoncer des distributions de pain à sa porte et remplit les papiers publics de sa bienfaisance. L'hiver joignit ses rigueurs aux démonstrations de ce prince et leur donna de l'éclat.
moins de mépriser l'opinion publique qu'il en avait mieux capté la faveur lorsqu'elle était devenue nécessaire à son ambition. On rougissait en même temps de ne s'être pas assez scandalisé des aumônes que ce prince distribuait aux pauvres vers le temps de la convocation des Etats généraux. Lorsqu'un méchant fait le bien, on peut juger par un tel effort de tout le mal qu'il prépare. Les instructions à ses bailliages, rédigées par l'abbé Sieyès et frappées de démocratie , revenaient aussi en mémoire. On renouvela les plaintes sur l'illégale élection de la noblesse de Paris, élection dévouée à M. le duc d'Orléans, et qui n'a jeté dans l'Assemblée nationale que des membres illettrés ou des orateurs furieux1. Ce fut un symptôme bien effrayant de ce qui allait arriver que l'insouciance de tout Paris pour les vices manifestes de cette élection ; mais telle était déjà l'ivresse des capitalistes qu'ils supportèrent avec joie le mépris de leurs pouvoirs et de toutes les règles pour aller plus vite à la révolution.
Ceux qui ont jugé le plus sainement de l'esprit qui régnait alors dans la chambre des communes conviennent unanimement que la majorité y était
1 . Le comte de Lauraguais mit en vain son temps, sa logique et sa probité à combattre cette élection ; c'était un parti pris. Au reste, on crut voir une liste de bal en lisant celle de tant de jeunes députés et de leurs suppléants.
244 JOURNAL POLITIQUE NATfONAL
disposée à tout bien; qu'elle n'aspirait qu'à la réforme des abus, au maintien de l'autorité royale, et, pour tout dire, aune véritable constitution. L'abbé Sieyès n'avait pas encore fait sa république, on rougissait encore du comte de Mirabeau; mais la jonction des curés et des quarante-sept gentilshommes fut une véritable irruption, qui troubla toutes les idées et les détourna de leur cours par un mouvement violent et irrégulier. Le moment où M. le duc d'Orléans entra dans la salle des communes, suivi des quarante-sept gentilshommes, ne pouvait être oublié. On sait que, pour se donner un front plus calme et plus digne de son entreprise, il entra plastronné dans la salle; mais la peur se glisse sous les plus fortes cuirasses et va saisir le cœur qui lui convient. Ce prince se trouva mal en sortant de la chambre de la noblesse pour passer au tiers état, et le zèle aveugle de quelques courtisans qui lui découvrirent la poitrine éventa le secret de cette défaillance.
Lorsque le roi, mieux convaincu que ses ministres des trahisons et de la puissance de ses ennemis, écrivit à la majorité des nobles pour les remercier de leur zèle et les engager à se réunir aux factieux, M. le comte d'Artois leur écrivit aussi de hâter cette réunion, afin de sauver les jours du roi; et, lorsque Sa Majesté vint avec ses frères pour reconnaître les Etats généraux Assemblée nationale,
et leur annoncer le renvoi des troupes ainsi que le rappel de M. Necker, il se trouva qu'un député du tiers, nommé Blanc, était à l'agonie. Quelqu'un apprit à ce mourant que le roi et ses frères étaient sortis sains et saufs de l'Assemblée nationale. A ces mots, il poussa un grand cri et expira en prononçant le nom du comte d'Artois. Etait-ce de rage ou de satisfaction? Sa prompte mort enveloppa cette question d'un doute éternel. Voilà ce que chacun se rappelait en ces circonstances. Un officier d'artillerie1 très connu fortifiait aussi les soupçons contre M. le duc d'Orléans, par ses liaisons dangereuses avec lui. Si on n'osait reprocher à M. Necker les fréquentes visites de ce prince, on ne se souvenait pas moins qu'ils avaient été couronnés tous deux en effigie au Palais-Royal, le 12 juillet, et que leurs bustes avaient été portés dans les rues, aux acclamations du peuple et des capitalistes : on les voyait toujours sur le même piédestal et sous le même laurier 2. Tout cela expli-
1. M. de La Clos, auteur d'un roman intitulé : les Liaisons dangereuses, ouvrage très moral dans le fond, puisqu'il y peint fort bien le vice et la corruption des mœurs, mais dont on lui fit un crime à cause de l'étrange réputation dont il jouissait. Si Molière avait eu de mauvaises mœurs, on lui aurait reproché le Tartufe. Au reste ce roman est écrit d'un style agréable, mais sans imagination et sans éclat.