‹ OEuvres choisies de A. Rivarol. Avec une préfChapitre 23 sur 31 · Il nous semble difficile que M. Necker puisse se laver · texte numérisé non relu

Il nous semble difficile que M. Necker puisse se laver

quait pourquoi la cour ne recevait pas un échec ou une nouvelle affligeante que le Palais-Royal n'illuminât aussitôt; et pourquoi Mme de Sillery faisait danser Mlle d'Orléans avec les enfants du peuple au cirque du Palais-Royal. Déjà on osait soupçonner ce prince des soulèvements périodiques de la populace et des famines toujours renaissantes, qui sans lui étaient inexplicables, ainsi que les troubles de toutes les villes où se trouvaient des officiers attachés à sa personne et à sa maison. Sa fuite en Angleterre a depuis confirmé ces bruits et vérifié ces conjectures. On a découvert que les droits que son ambition avait abolis dans plusieurs villes de son apanage, son dépit et son avarice les avaient bientôt rétablis; que des actes de bienfaisance et d'humanité, proclamés avec ostentation dans toutes les feuilles du jour, étaient faux ou exagérés, soit dans leur durée, soit dans leur importance. Enfin on se demanda ce qu'un prince du sang avait à gagner dans une révolution toute démocratique, dont les fruits devaient être si amers à sa maison. Il aurait fallu supposer à ce prince le cœur d'un héros brûlant d'amour pour le peuple,

jamais d'un pareil reproche. Le peuple criait, en promenant son buste et celui du duc d'Orléans : Vive Louis XVII et M. Necker ! mais il ne porta aucune plainte contre ce crime dans les papiers publics : son silence le lui fit partager.

et d'un sage dégage des grandeurs et des biens de ce monde : c'était trop de suppositions et de difficultés à la fois; mais tout s'aplanissait en lui donnant, au lieu de l'héroïsme d'un patriote, l'ambition d'un mécontent qui veut tourner une révolution à son profit et rassembler pour lui seul les débris d'une monarchie. Cette idée ne passait pas les conceptions du petit peuple. Il paraissait tout simple que le premier prince du sang, avec d'immenses revenus, se fût regardé comme le suppléant naturel des héritiers du trône ; qu'il eût songé non seulement à profiter des fautes du roi, des fureurs du peuple et de toutes les factions de l'Assemblée nationale, mais encore à diriger les unes et les autres, afin de s'élever par l'effort de tant de causes ennemies, ainsi qu'un vaisseau monte sur les vagues qui grondent et se brisent sous lui; mais, comme dans les conjurations on a plus souvent affaire à l'esprit et au caractère d'un chef qu'à son or, il semblait étonnant que des gens d'esprit se fussent liés et dévoués à ce prince. Aussi combien de fois, plus inquiets de lui que de la révolution, les a-t-on vus frémir et s'indigner contre eux-mêmes d'avoir placé leurs projets, leur honneur et leur vie sur une telle tête! Leurs perplexités durèrent tant qu'il resta assez de puissance au roi pour que M. le duc d'Orléans fût tenté d'aller se jeter à ses pieds. Ce prince, toujours prêt à racheter sa vie à

force de victimes, a donc été constamment plus redoutable à sa faction que le roi lui-même.

Telles furent à la cour, dans l'Assemblée nationale, et même chez le peuple, les impressions, les promptes conséquences et les suites de la découverte du complot de M. le duc d'Orléans. Mais, à quelque défaveur que ce prince fût tout à coup tombé, il lui restait encore tant de moyens, son or circulait si abondamment dans Paris ', et la faiblesse du gouvernement était si visible , que ses partisans dans l'Assemblée nationale ne se déconcertèrent pas. La question sur les droits et les renonciations de la branche espagnole fut poussée pendant quatre jours avec une fureur inconcevable; jamais, au congrès d'Utrecht, les ennemis de Louis XIV ne mirent plus de barrières entre les couronnes de France et d'Espagne; jamais la jalousie de l'Angleterre et de l'Empereur ne s'exprima comme la faction d'Orléans. Les séances furent si longues et si orageuses qu'on voyait bien, d'un côté, que l'Assemblée nationale résistait de bonne

i. Quelques personnes prétendent que cet or était aux Anglais, et que M. le duc d'Orléans a spéculé sur la révolution. Il faut attendre, pour prononcer là-dessus, que M. Pitt se soit expliqué sur les 24 millions de dépenses secrètes dont il a parlé dans la chambre basse. Au reste, nous avons aidé de notre or et de notre sang l'insurrection américaine.

foi, et que, de l'autre, la faction d'Orléans était plus embarrassée de l'Escurial que de Versailles. Toutes les factions se montrèrent à nu : l'une en voulait au roi et les autres à la royauté ; c'était, en un mot, un combat de régicides et de régnicides. Ces derniers l'emportèrent : on se défia plus de Philippe d'Orléans que de Louis XVI, et on ne voulut pas d'un crime inutile. La populace parisienne a depuis jugé comme l'Assemblée nationale : elle a renversé le trône, mais elle a sauvé la personne du roi. Peut-être n'est-il pas inutile d'observer qu'au milieu des louanges dont on s'efforçait de relever le patriotisme du duc d'Orléans, ainsi que ses autres vertus et toutes les obligations que lui avaient l'Assemblée et la révolution, un député fit remarquer avec quelle délicatesse ce prince s'absentait de l'Assemblée depuis qu'on y agitait ses intérêts : sur quoi un autre député supplia très plaisamment l'Assemblée d'observer que le roi d'Espagne avait la même délicatesse.

En effet, l'Assemblée ne s'étant pas expliquée entre la maison d'Orléans et la branche espagnole, et ayant au contraire prononcé sur l'hérédité du trône, sans rien préjuger sur l'effet des renonciations, il ne resta plus au duc d'Orléans d'autre parti que d'exciter une tempête populaire assez violente pour submerger la famille royale, et, s'il le fallait, l'Assemblée nationale elle-même.

:5o JOURNAL POLITIQUE NATIONAL

No XII

(Ce numéro commence par une Lettre apologétique pour le duc d'Aiguillon, que nous reproduisons.)

Messieurs,

Le duc d'Aiguillon vient d'essuyer un genre d'accusation bien atroce : voilà ce législateur obligé d'écrire et de protester qu'il ne s'est point habillé en poissarde, et qu'il ne s'est point mêlé aux dames de la nation, lorsqu'elles vinrent à Versailles, dans la nuit du 6 octobre, pour enlever la famille royale. C'est une aventure qui n'est arrivée ni à Lycurgue, ni à Solon, ni à Moïse, ni que je sache à un seul des législateurs anciens et modernes, sacrés et profanes.

Je dis qu'une telle accusation est atroce, parce que le duc d'Aiguillon ne peut jamais prouver qu'il ne s'est point travesti en femme, de quelque journal qu'il se serve pour cela, fût-ce du procèsverbal de l'Assemblée nationale; l'erreur est presque invincible. En effet, je le demande à tout Paris, y a t-il quelqu'un qui pût reconnaître le duc d'Aiguillon, une fois qu'il serait vêtu en poissarde?

C'est donc abuser de tous les avantages de ce duc, de son visage, de sa taille, de sa carnation et de sa démarche, que de lui intenter un tel procès : puisqu'il est évident que plus un homme fait comme le duc d'Aiguillon serait aidé par sa figure en carnaval, plus il en serait contrarié en justice. Tout le monde n'est pas si heureux que le comte de Mirabeau, qui, dans le temps qu'on le pendait en effigie pour crime de séduction, prétendait que sa justification était dans les mains du bourreau : l'effigie était en effet très ressemblante. Si, par exemple, le comte de Mirabeau s'habillait en femme, les hommes se cacheraient , la terre s'entr'ouvrirait, le soleil reculerait, la lune s'éclipserait, les femmes grosses avorteraient l. Or on sent bien qu'après des signes si éclatants le comte de Mirabeau ne serait pas tenté d'écrire qu'il ne s'est point habillé en femme, puisque son travestissement serait une des grandes époques de la nature, telles que le déluge ou la fin du monde. Mais le duc d'Aiguillon est fait de manière à donner plus de jalousie que d'amour à la plus fraîche, à la plus ferme et à la plus dodue de toutes les dames de la halle. On peut même dire que, s'il s'habillait en femme, il ne serait point travesti, il serait ajusté : de sorte qu'à des yeux qui le verraient pour la

i. Selon saint Luc, XXI, 2 5.

l'Assemblée nationale qui n'est d'aucun parti, qui n'a été d'aucun secret, qui n'a montré enfin ni vice ni vertu. Il semble que des députés qu'on ne saurait ni louer ni blâmer doivent nécessairement ou braver la censure, ou réclamer l'indulgence. Mais j'empêcherai qu'ils n'apportent un jour l'excuse de leur nullité au tribunal de l'histoire. Je leur dirai qu'ils ont fait nombre avec les méchants; qu'ils sont coupables de tout le mal qu'ils n'ont point empêché; qu'ils sont comptables de tous les pièges que leur a tendus la perfidie et de tous les faux pas de leur conscience, parce qu'avec toute leur bonne foi, deux passions les ont dirigés constamment dans leurs démarches, les ont décidés dans leurs mesures, et leur ont dicté leurs motions : l'une est la peur, et l'autre la vanité.

C'est par la terreur profonde que leur inspira le rassemblement des troupes et l'approche de l'artillerie qu'ils se jetèrent dans les bras des Parisiens, qui partageaient bien leur effroi, et qu'ils sanctionnèrent l'insurrection. C'est par la même cause qu'ils applaudirent à la défection des troupes réglées, et qu'ils armèrent les paysans d'un bout du royaume à l'autre. C'est la peur, sentiment habituel de M. de Mirabeau, qui, se communiquant à la majorité des membres, fit qu'ils se déclarèrent inviolables, quand leur vanité voulait qu'ils se déclarassent infaillibles. C'est à cause de cette terreur,

dont l'Assemblée n'a jamais pu bien se guérir, que, de jour en jour, coupables instruments du crime, ils n'ont cessé d'arracher à la couronne quelque prérogative nouvelle, et qu'ils ont fini par l'anéantir tout à fait, en ne lui laissant qu'un veto suspensif, dont même ils lui ont bientôt ravi l'usage.

C'est la vanité qui leur fit d'abord dédaigner le nom de tiers état, quitter ensuite celui de communes, et rejeter enfin le titre d'États généraux, pour adopter celui d'Assemblée nationale ; c'est par là qu'ils ont refusé de rendre au roi certains honneurs qui n'étaient que de simple étiquette, et qu'ils ont reçu avec une bonté dédaigneuse les humbles hommages des cours souveraines; c'est par là que la pluparc de ses membres ont proposé de mettre le trésor royal au pouvoir de l'Assemblée , de soumettre l'armée à ses réquisitions et les ministres à son choix; tandis que d'autres voulaient qu'on se donnât la décoration d'une médaille, ce qui ne tendait pas à moins qu'à fonder un patriciat éternel et une aristocratie bourgeoise dans le sein même d'une Assemblée qui abolissait toutes les prérogatives et exterminait toutes les distinctions. C'est pour flatter cette vanité connue qu'un corps militaire leur a proposé une garde d'honneur ; c'est par vanité qu'ils ont voulu donner une déclaration des droits de l'homme avant la consti-

tution; c'est enfin par vanité que tome cette Assemblée, oubliant la marche lente et mesurée des corps législatifs, s'est précipitée dans sa course, et que, dans la nuit du 4 août, elle a ébranché et déraciné l'arbre qu'il fallait sagement émonder: chatouillée sans doute par le puéril et sot orgueil d'étonner le monde, de tout détruire et de tout reconstruire à la fois, et de ne laisser rien à faire à la postérité. En effet, on a vu le moment où l'Assemblée nationale, enflée des vapeurs de sa gloire, et embrassant dans ses vastes conceptions l'Europe, l'Afrique et l'Amérique, s'est crue près d'enfanter toutes les constitutions et toutes les libertés de la terre.

La peur et la vanité sont donc les deux pivots •sur lesquels roulent toutes les actions des membres les plus purs de l'Assemblée nationale. Le vil intérêt n'a parlé et ne s'est fait entendre qu'une fois '; c'est ce vil intérêt, par exemple, qui a sou-

1. On se souvient que la prérogative dont l'Assemblée s'était montrée le plus jalouse, c'était d'être entourée de peuple pendant ses séances; mais, quand il a été question de fixer le traitement des députés, leur discrétion et leur modestie les a portés à se retirer dans leurs trente bureaux, où ils ont arrêté et décrété secrètement qu'ils seraient payés à raison de 18 livres par journée, et, depuis qu'ils sont dans Paris, à raison de 24 livres, à compter du jour de leur arrivée à celui de leur départ; ils ont stipulé 5 livres par poste pour frais de voyage, et, par le même décret, ils ont au-

levé Paris ; car le patriotisme, ce prétexte éternel des Parisiens, n'a été la raison que de quelques bourgeois qui n'entendaient pas l'état de la question. Soixante mille capitalistes et la fourmilière des agioteurs l'ont décidée, en se dévouant à l'Assemblée nationale, du jour où elle mit les dettes du gouvernement sous la sauvegarde de l'honneur et de la loyauté française : car ce n'est point une constitution que les capitalistes attendaient des États généraux ; c'est une garantie. Le chefd'œuvre de leur politique a été de communiquer leur enthousiasme aux provinces , qui n'avaient pourtant qu'une gloire onéreuse à prétendre en payant les dettes du gouvernement1. Il ne faut donc pas que Paris prononce jamais le mot patriotisme ; c'est aux provinces, qui s'immolent gratuite-

torisé M. Necker à payer six mois à chaque député. Cet article seul, sans autres frais accessoires, monte à plusieurs millions : ce qui paraîtra quelque chose dans un temps où le patriotisme n'a pu remplir un emprunt proposé par M. Necker et garanti par la nation. — Observez qu'il passe pour certain que les députés de 1614 abandonnèrent leurs salaires à la nation.

1. MM. Laborde-Méréville, Boscary et Dufrenoi, le notaire, méritent qu'on les tire un moment de leur coffrefort, à cause de l'énorme influence qu'ils ont eue sur les capitalistes, et par conséquent sur la révolution : ce M. Dufrenoi surtout, qui s'est acquis sous M. de Calonne, par l'opération des bulletins, une fortune scandaleuse, et, qui pis est, une bonne réputation.

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agi de l'emprunt de trente millions. Qu'il lui suffise donc d'avoir persuadé l'État que la patrie était au Palais-Royal et la nation à l'Hôtel de ville.

Nous ne prétendons rien préjuger ici, rien insinuer, au sujet de la banqueroute. Nous savons qu'un roi n'a pas le droit de déclarer insolvable une nation qui veut et qui peut payer. Il n'est pas d'ailleurs de l'intérêt d'un roi de faire banqueroute lorsque son peuple veut lui épargner ce malheur. Or il est certain que la nation veut payer; il ne s'agit plus que de savoir si elle le peut : car, si elle ne le peut pas, il ne sera pas nécessaire que le roi fasse la banqueroute , elle se fera d'ellemême, et personne n'aura rien à dire.

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