N° XIII
Falsus honor juvat, et mendax infamia terret. (Ht».}
Quant à l'armée, qui était hier l'armée du roi et qui n'est aujourd'hui l'armée de personne, il faut être de bien mauvaise foi pour dire et pour faire semblant de croire que des soldats n'ont faussé leur serment qu'après avoir bien approfondi l'état
.v, ^n-v..v,wt v.Jt uu>w •.« ('--"["v, v... ..vu «"lu ic* tisonne du roi, et qu'il était temps de donner à la monarchie des formes tout à fait démocratiques. Disons la vérité : les soldats, qui étaient monarchiques, sont devenus républicains par la même raison que les soldats romains, de républicains qu'ils étaient, devenaient monarchiques; les uns se sont tournés contre le roi , comme les autres se tournaient contre le sénat, mais toujours au nom de la patrie, prétexte éternel de toutes les rébellions. La nouveauté, le plaisir de participer à une révolution et de se venger de ses chefs, les distributions d'argent, l'amour du pillage, et je ne sais quel charme attaché à l'insubordination et à tout changement d'État, telles sont les causes de la défection de l'armée et de toutes les armées.
Les probes de l'Assemblée nationale prétendent disculper le soldat français en disant qu'il était citoyen avant d'être soldat; mais il n'est rien qu'on ne justifie avec ce sophisme. C'est se conduire dans un état actuel avec les principes d'un état antérieur. Une femme infidèle n'a qu'à dire à son mari: « J'étais file avant d'être épouse » ; ou : « J'étais à moi avant d'être à vous. » Ce soldat lui-même que vous disculpez et dont vous faites un soldat raisonneur n'a qu'à s'emparer aujourd'hui de votre bien; et vous aurez beau alléguer que des citoyens
toyen, comme vous lui aviez dit qu'il était citoyen avant d'être soldat; il vous répondra que la terre appartient à tous les hommes, et qu'il veut en avoir sa part. Que direz-vous à ce sophiste armé de votre déclaration des droits et d'un fusil ? Il prendra votre bien comme homme de la nature, il en jouira comme citoyen et le défendra comme soldat. C'est ainsi que les troupes d'Auguste jouissaient des biens enlevés aux habitants de Crémone et de Mantoue ; et c'est ainsi que, sous les successeurs des Césars, les milices disposèrent de tout l'Empire. Pour revoir ces heureux temps, il ne faudrait qu'un scélérat habile; et ce n'est pas la faute de l'Assemblée nationale si tant de mauvais citoyens manquent d'un chef. Heureusement que le plus ardent ennemi du roi n'a pas été le plus vaillant des hommes.
Maintenant, les neutres de l'Assemblée nationale seraient fort embarrassés si on les sommait de décider entre les troupes infidèles et les régiments qui ont été fidèles à leur serment : car, si les soldats infidèles ont été loués, caressés et proclamés bons citoyens, que direz-vous des autres? Les appellerez-vous traîtres à la patrie? Alors les quelques grenadiers des gardes qui n'ont pas voulu quitter la personne sacrée du roi mériteront un
tés; à moins que vous ne disiez que les soldats et les officiers qui sont restés fidèles n'étaient pas si bons métaphysiciens que ceux qui ont abandonné le roi et leurs drapeaux.
On embarrasserait encore les impartiaux de l'Assemblée nationale si on leur demandait pourquoi ils ont traité de scélérats et d'hommes pervers les Etats généraux du Palais-Royal. C'est, diraient-ils sans doute , parce que les Etats du Palais-Royal intimaient des ordres et faisaient des menaces aux représentants de la nation. Mais quoi ! lorsqu'ils soulèvent Paris, lorsqu'ils corrompent l'armée et renversent l'autorité royale, vous les déclarez braves et loyaux; leurs députés sont reçus avec acclamation dans votre sein , et vous traitez avec eux comme de puissance à puissance; et, lorsqu'ils vous menacent, ils ne sont plus que des hommes pervers, et vous armez contre eux l'Hôtel de ville, au risque d'un massacre général! Vous ne prenez feu que lorsqu'il s'agit de^vous; et, quand on vous raconte les malheurs des provinces, lorsqu'on vous annonce que des citoyens vont être massacrés à vos yeux dans les rues de Versailles; lorsqu'on vous implore contre les brigands, vous vous contentez de répondre que l'Assemblée nationale voit avec émotion , ou qu'il n'y a lieu à délibérer, ou vous
renvoyez au pouvoir exécutif : ce qui est le comble de la dérision dans l'état où vous l'avez réduit1. Avouez donc, ô les plus sages de nos députés, que le roi ne s'est jamais permis de vous écrire comme vous a écrit le Palais-Royal, et que vous avez traité ce même Palais-Royal comme le roi ne l'a jamais traité. Avouez que, si le monarque s'est montré trop faible , vous vous êtes rendus trop forts ; avouez que, de peur que la France ne fût trop monarchique, vous l'avez rendue toute démocratique, et que vous n'avez jamais eu l'idée d'une bonne constitution ; parce que le prince réunissait trop de pouvoirs , vous les lui avez tous ravis ; parce qu'à la place du diadème vous n'avez laissé qu'une simple cocarde; parce que le roi de France n'est plus qu'un grand pensionnaire, qu'un stathouder, qu'un greffier de vos hautes puissances, car, avec toute votre bonne foi, vous n'avez entendu lui laisser de pouvoir executif que celui d'exécuter vos
i. Ces phrases servent de formule à l'Assemblée. Il y a quelque temps que le peuple de Versailles arracha des mains du bourreau un parricide qui allait subir la mort qu'il avait bien méritée; et ce même peuple pendit et assomma, à l'heure même et sur le lieu, une femme qui était là pour voir l'exécution. Il semble que ce peuple ne voulait pas d'une victime présentée par la main du bourreau et souillée du plus grand des crimes; on dirait qu'il lui fallait une victime innocente : il exerça sa nouvelle puissance en sauvant le crime, et sa fureur ordinaire en immolant l'innocence.
volontés '. Si la France s'était assemblée ellemême, elle aurait mis son roi à sa tête ; et vous, simples représentants, vous l'avez mis à vos pieds, vous l'avez appelé le souverain provisoire, le délégué du hasard; vous avez dit que ce délégué devait vivre de peu : vous l'avez outragé et humilié... Mais pourquoi ne pas abolir tout d'un coup le nom même de la royauté, et déclarer la France république, ou même anarchie populaire? Il y aurait eu plus de franchise et plus de grandeur dans votre entreprise. Quand on se joue de ses mandats, il faut s'en jouer tout à fait. Il vaut mieux sans doute abolir jusqu'aux vestiges de la royauté que de l'avilir; et, si Louis XVI paraît étranger à ce que vous faites, la nation entière ne saurait un jour s'y montrer indifférente : car vous ne pouvez être coupables envers la monarchie sans l'être envers la
L'Assemblée nationale dit qu'elle était touchée. Le Journal de Paris, rédigé par un M. Garât, ajouta que le peuple est toujours bon et juste quand il est éclairé. La vérité est que le peuple est, comme cette feuille, toujours sans justice et sans lumières.
i . Les ignorants aiment ces divisions simples et courtes : le roi est le pouvoir exécutif; l'Assemblée nationale, le pouvoir législatif, et tout est dit, tout leur semble expliqué par cette distinction. Ils ne voient pas qu'un roi qui n'a que le pouvoir exécutif n'est pas roi, qu'il n'est qu'un serviteur, et qu'un corps législatif comme l'Assemblée nationale a réellement tous les pouvoirs en main. On ne saurait trop répéter cette vérité.
nation; et, si le roi connivait avec vous, il serait coupable avec vous. La nation ne peut pas vouloir d'un chef sans diadème, ou d'un diadème sans éclat : elle en rougirait aux yeux de l'Europe. Le corps politique n'a que faire d'un pouvoir exécutif réduit à reculer sans cesse devant une compagnie législative, et un prince couvert d'affronts ne peut qu'avilir son peuple. Ne vous souvient-il plus que jadis, lorsqu'on parlait d'un roi vraiment roi, on nommait le roi de France, et, lorsqu'on parlait d'un peuple qui aimait son roi, qu'on nommait les Français ' ? Vous avez détruit à la fois et cette puissance et cet amour dont vous pouviez tirer un si grand parti pour la gloire du trône et le bonheur du peuple. L'Angleterre vous offrait pourtant un grand exemple dans la manière dont elle a traité ses rois. Elle leur a donné en prérogatives et en respects ce qu'elle leur ôtait en puissance, elle les a reconnus partie intégrante du pouvoir législatif, elle leur a laissé la plénitude du pouvoir exécutif. Ses rois sont toujours libres de faire le bien et d'empêcher le mal; enfin, elle a voulu qu'ils fussent servis à genoux. Mais vous avez méprisé l'Angleterre, vous l'avez traitée d'esclave et de bar-
1. Telle est la différence de l'ancien régime au nouveau : le roi n'était pas roi, il n'est plus roi; il était exagéré, il est anéanti.
bare; vous avez dit qu'elle n'entendait rien à une constitution, qu'elle était encore flétrie des stigmates de la féodalité, et que, bien loin de vous donner des exemples, c'était plutôt à elle à les prendre de vous.
Envoyés seulement pour réformer, vous n'avez songé qu'à renverser; votre comité des subsistances n'a pas donné un pain, votre comité des recherches n'a pas trouvé un fait. Ainsi qu'à des enfants, il vous a semblé plus beau de détruire que de bâtir, et, dans cette démolition universelle de l'ancien édifice, vous n'en avez pas su conserver les matériaux, car le peuple vous les ravissait et les brisait à mesure que vous les détachiez. Aujourd'hui vous ne sauriez plus les rassembler qu'à main armée; et, si, dans le désespoir où vous auront poussés tant de faux pas, vous preniez enfin ce parti, vous trouverez à qui parler; vous trouverez un peuple qui a goûté de l'anarchie et de la cessation des impôts; vous trouverez partout les barrières renversées, les droits abolis, les revenus taris dans leurs sources et les provinces fournies par la contrebande; vous verrez les tribunaux muets ou déserts, les débiteurs furieux ou armés, les créanciers désarmés ou tremblants; vous verrez tout cela, et vous ne verrez que votre ouvrage.
Voilà ce que j'adresserai à la moins coupable partie de l'Assemblée nationale, aux députés fai-
bles ou tièdes qui n'ont point fait effort contre les pervers, qui n'ont point appelé à la postérité. Mes paroles sans cloute leur paraîtront trop amères, mais qu'ils se félicitent, dans leur malheur, de ce qu'il est possible d'exagérer leurs fautes, car je vais passer à des- hommes qui bravent le pouvoir de la parole par la puissance de leurs crimes. Ah ! si le Ciel eût voulu qu'à côté des grands criminels il s'élevât toujours un grand écrivain, vous ne braveriez point les châtiments de l'histoire, Sieyès, Barnave, Target, La Clos, Sillery, Mirabeau, et vous tous, conseillers, directeurs et satellites d'un prince coupable ! Comme vos devanciers, les Narcisse, les Tigellin, vous trembleriez sous la verge d'un Tacite, et les peuples, consolés, ne verraient plus en vous des objections contre la Providence.
No XIV
Sine nomine corpus.
(Mn., lib. II.) Monstrum horrendum, informe, ingens, cui lumen ademptum.
{Mn., lib. III.)
Si, en traitant de la sanction royale, nous avons admis deux sortes de veto, l'un absolu et l'autre suspensif, c'est plutôt par égard pour l'histoire,
qui, dans le récit des erreurs, est souvent forcée d'emprunter leur langage, que pour la raison, qui n'admet ni ces sortes de ménagements ni cette fidélité perfide.
Il faut donc se hâter de dire que, dans le corps politique, il ne peut exister de veto suspensif; ce mol, qu'on ne peut reprocher à aucun gouvernement ancien ou moderne, ne présente aucune idée, et n'est chez nous qu'un mensonge de la puissance législative et, s'il faut le dire, une ironie constitutionnelle. En effet, si les volontés dans l'homme ne deviennent respectables que par leur énergie et leur durée, et si on désigne par le nom méprisable de velléités et de caprices les volontés faibles et passagères, quel nom faudra-t-il donner au veto suspensif? En politique, comme en mécanique, tout ce qui n'est pas puissance n'est qu'embarras. Aussi l'abbé Sieyès ne voulait-il pas de ce monstre impuissant dans la constitution actuelle. Il ne faut pas, disait-il, placer le régulateur hors de la machine; et, puisque le roi est en effet dehors, comment pouvait-on nous laisser l'espérance^ de l'y voir en jeu? Le roi n'est point acteur, il n'est que premier témoin, dans la constitution. C'est le veto même qui est régulateur de la machine : un roi sans veto n'est plus régulateur, et un veto qui n'est pas absolu n'est rien. Admettre un veto suspensif dans une constitution, c'est faire entrer
dans une machine un poids qui ne pèsera pas et un régulateur qui ne réglera pas >. Le titre de roi laissé à Louis XVI, ne dit rien à l'homme qui pense.
Mais les Français sont encore si neufs, ils sont si près de leur vieille enfance, qu'ils prennent l'aiguille de la montre pour son régulateur. L'aiguille est l'indicateur et non le régulateur du temps, et le roi est extérieur à la constitution, comme l'aiguille l'est à la montre. L'Assemblée nationale ayant mille moyens de manifester ses démarches et ses décrets à l'État, le roi, dont elle se sert, n'est en effet qu'un de ses moyens, et c'est le moins constitutionnel. Un simple héraut aurait suffi à promulguer les actes de l'Assemblée souveraine; et alors le gouvernement, avec une forme toute démocratique et une forme aristocratique,
AmV ^ S0U1'Ce ^ t0UteS kS erreUrs' en Po'^que, ^ trouve dans la comparai que nos législateurs font toujours du gouvernement avec une balance, et dans l'usage du mot eqmhbre pour exprimer le mouvement politique. Rien ne ressemble moins à une balance que la machine' du gouvernement; nen ne ressemble moins à un équilibre que la marche des poIitjques ^ ^ ^
égare sans cesse la raison. L'erreur consiste dans une analogie grammaticale qui a produit une fausse synonymie. On dit politiquement que les pouvoirs se balancent, mais cela ne veut pas dire qu'ils sont égaux; on dit en médecine que
aJvnreUr70nt en équiIibre> mais cela ne signifie pas qu elles soient en repos, ^
n'offrirait plus d'équivoque et ne recèlerait pas les germes de la guerre civile. Il ne manque donc, au dire de l'abbé Sieyès, sur la question du veto royal, que de prononcer nettement qu'il ne fallait pas de roi, car d'ailleurs il articula fortement que le roi ne pouvait avoir aucune sorte de veto. Mais, faute de courage ou de logique, cet abbé laissa un roi inutile à la constitution, dans le temps que l'Assemblée laissait une prérogative inutile au roi ' .
1. J'entends parler quelquefois de la logique et de la métaphysique de M. l'abbé Sieyès, et je l'ai entendu luimême en parler et en convenir assez souvent. Pour savoir si l'abbé Sieyès ne s'est point trompé dans ses comptes, il n'y a qu'à méditer son Dire sur la sanction royale; c'est là qu'il donne son bilan en fait de raisonnement et de politique. On y voit éminemment que l'abbé Sieyès n'a jamais eu dans son âme que deux sentiments, dont il a fait tantôt des principes et tantôt des conséquences : l'un est l'égalité absolue des hommes en société, et l'autre la pure démocratie en politique. La raideur avec laquelle il ramène tout à ces deux points a passé pour une forte logique, et son obstination pour une grande puissance de raisonnement. Son humeur, sa figure de puritain et la barbarie de son style, ont achevé le prestige. On a répondu que c'était ainsi que devait être construit un réformateur, que c'était ainsi qu'il devait raisonner et s'exprimer; mais qu'on sache que M. de Mirabeau, fléau du goût et de la raison, est pourtant, comme disait Boileau, un soleil à côté de l'abbé Sieyès. Prenons au hasard la phrase suivante de son Dire sur la sanction royale (page 39) :
« Il est vrai que ceux qui cherchent dans le veto autre chose que l'intérêt public, autre chose que ses avantages; ceux qui, au lieu de consulter les vrais besoins d'un établis-
C'est ce que les ministres de Sa Majesté ne comprirent pas : car, vers l'époque où la faction d Orléans perdait sa cause contre la branche espagnole, les démagogues de l'Assemblée ayant voulu que l'on présentât les arrêtés du 4 août à la sanction royale, le ministère engagea le roi à écrire à 1 Assemblée nationale une lettre pleine d'observations sur ces arrêtés, afin d'essayer le veto suspensif. A la vérité, le roi reconnaissait par' cette lettre tous les principes consacrés dans les arrêtés du 4 août. Il approuvait le rachat des droits seigneuriaux; la suppression des colombiers, du droit de chasse, de la vénalité des offices, du casuel des cures, des privilèges pécuniaires et des privilèges des provinces; l'admission de tous les sujets à tous les emplois et la nécessité de mettre obstacle à la pluralité des bénéfices. Le roi se bornait à représenter que les redevances personnelles qui ne dégradaient pas l'humanité ne pouvaient être abolies sans dédommagement. Il promettait d'approuver la suppression des justices seigneuriales quand il
sèment dans sa nature même, cherchent toujours hors de leur sujet des copies à imiter, ne voudront p s reconnaître dans le veto naturel que j'indique celui qu'iront dans leur!
L'homme qui s'exprime ainsi pèche non seulement contre le français, ma,s encore contre la métaphysique des lan*u et serait barbare en tout temps et en tout lieu §
connaîtrait la sagesse des mesures prises pour les suppléer. Il témoignait combien il désirait que l'abolition des dîmes pût être remplacée par une imposition au profit de l'Etat et des pauvres, car cette abolition n'était une libéralité que pour les riches propriétaires. Enfin, le roi promettait de négocier auprès de la cour de Rome pour la suppression des annates. Il terminait par une remarque sur la nécessité d'entretenir une communication franche et ouverte avec l'Assemblée , déclarant « qu'il modifierait ses opinions, qu'il y renoncerait même sans peine, si les observations de l'Assemblée nationale l'y engageaient, puisqu'il ne s'éloignerait jamais qu'à regret de sa manière de voir et de penser. »
Ces observations étaient fort sages; mais elles étaient encore plus inutiles : elles étaient pleines de bonté; mais, dans les rois, la bonté ne convient qu'à la puissance, et il n'est plus donné à Louis XVI d'être bon. L'Assemblée nationale, qui veut bien tromper le peuple sur l'état du roi, mais qui ne veut pas que les ministres s'y trompent, s'indigna contre les observations de Sa Majesté. Elle soutint vivement qu'en sa qualité de corps constituant et suprême, elle ne devait attendre du pouvoir exécutif que la parfaite obéissance que tout officier doit au souverain. Peu s'en fallut même que ces représentations ne fussent traitées
de félonie. Une Assemblée si jalouse du bonheur les peuples pouvait-elle consentir qu'un simple Jélégué, tel que Louis XVI, voulût en partager avec elle les tendres inquiétudes?
Il fut décidé que le roi ne pouvait intervenir, même par des remontrances, dans l'œuvre de la constitution. C'était, comme on dit, à prendre ou à laisser; les articles du 4 août, dont aucun n'était constitutionnel, furent interdits et sacrés au roi. On promit seulement d'accorder un coup d'oeil à ses réflexions lorsqu'on en viendrait aux lois de détail. Le président de l'Assemblée fut chargé d'aller chez Sa Majesté, la prier de faire publier incessamment les arrêtés du 4 août, et Sa Majesté obéit.
Le ministère actuel, aussi ennemi des intérêts du prince que l'ancien ministère l'était des intérêts du peuple, renonça à une hypocrisie désormais inutile, et convint par son silence de la nullité absolue d'un veto suspensif. Ce veto, cette prérogative, ce bouclier du trône, se sont donc changés, en huit jours et aux yeux de l'Europe entière, en un simple droit de proclamer les décrets de l'Assemblée. Depuis cette époque, les ministres n'ont plus exposé la sagesse du prince à la colère de l'Assemblée et au mépris du peuple. L'ancien monarque reçoit les ordres de l'Assemblée nationale, et les fait publier dans le royaume, sans
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délai, sans observations, et peut-être même sans les connaître. Comment, après de tels événements, les Français font-ils encore semblant de croire que leur roi n'est pas anéanti dans la constitution actuelle? Le moindre de ses sujets, pouvant élire ou être élu, proposer ou rejeter des lois, n'est-il pas plus intimement lié à l'État que lui, et n'y exercet-il pas une tout autre influence?
Quelques personnes ne cessent d'être étonnées que le roi, en recevant l'ordre d'obéir aux arrêtés du mois d'août, et en voyant le huitième et le onzième article de la constitution, ne soit pas venu en pleine assemblée et n'ait pas dit : « Messieurs, je ne veux point régner à ce prix; voilà ma couronne : osez vous en saisir et me nommer un successeur. » Il est certain que la magnanimité, qui confond toujours l'insolence, aurait dérangé le système de l'Assemblée. Mais les ministres avaient sans doute répondu de Louis XVI. Un ambassadeur grec disait à un roi de Thrace : « Comment pouvez-vous régner sur des hommes inconstants et si féroces? — Je règne, répondit ce prince, parce que ma couronne tient plus à ma tête que ma tête à mon corps. »
Tel était l'état des choses vers la fin du mois de
septembre, lorsque le roi, sans prérogative, sans
défense et sans volonté, laissait tous les partis sans
prétexte, sans obstacle et même sans ressort; lors-
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que les démocrates, ivres des vapeurs de leur gloire, se promettaient une constitution libre de tout gouvernement, et qu'en effet il ne s'agissait plus que de jouir des œuvres de l'Assemblée. C'est du sein de cette fausse paix et des ténèbres de la nuit qu'est sorti le complot du 5 au 6 octobre. La faction d'Orléans, battue dans l'Assemblée, s'était repliée sur Paris; à sa voix, les halles assoupies s'éveillèrent, les districts excités s'ébranlèrent, et peu d'heures suffirent pour tirer des boues de la capitale une armée de poissardes, de patriotes et d'assassins, qui marchèrent à Versailles, au grand étonnement de l'Assemblée nationale, qui, ne croyant pas avoir laissé quelque chose à détruire, se demandait comment les apparences qui restaient à Louis XVI pouvaient être encore un sujet de triomphe, et pourquoi on s'armait contre une ombre.