‹ OEuvres choisies de A. Rivarol. Avec une préfChapitre 27 sur 31 · N° XVI · texte numérisé non relu

N° XVI

Vestigia rétro Observata sequor per noctem, et luinme lustro; Horror ubique animos, simul ipsa silentia terrent.

(Virg.)

Voilà quel fut le moyen employé par la faction d'Orléans, et voici quel fut le prétexte. Des avis toujours plus alarmants arrivèrent de Paris, et le bruit se confirma que les anciens gardes- françaises, réunis à la milice parisienne, voulaient absolument marcher à Versailles et redevenir la garde du roi : car les acclamations et les profusions des Parisiens, le nouvel uniforme et les médailles dont ils étaient décorés, n'étaient au fond que des signes éclatants de leur rébellion ; ils le sentaient grossièrement, et il leur semblait que le roi seul pouvait les absoudre à tous les yeux en leur confiant encore sa personne sacrée '.

1 . On leur avait laissé vendre leurs meubles et leurs bagages , qui étaient les meubles et les bagages du roi. Chaque garde-française eut environ 400 livres pour sa part du butin; ce qui, joint aux magnificences des bourgeois et de l'Hôtel de ville, mit ces malheureux en état de se plonger

Le comte d'Estaing était alors commandant de la milice nationale de Versailles. Ce général, connu par ses revers à la cour autant que par ses succès contre l'Angleterre, contrastait, quoiqu'il eût donné dans les nouvelles opinions, par son attachement à la personne du roi, avec l'ingratitude des Noailles; et, comme la sûreté du prince, et même celle de l'Assemblée nationale, dont il répondait, pouvaient lui donner une grande influence , ce n'était peut-être pas sans raison qu'on disait que le marquis de La Fayette en était en secret jaloux. Il ne manquait en effet au commandant des milices parisiennes que d'avoir le roi et l'Assemblée nationale sous sa garde pour être une des premières têtes de l'anarchie, et le comte d'Estaing était un dangereux compagnon de gloire. Ceci explique fort bien pourquoi M. de La Fayette, après avoir efficacement arrêté la première irruption que le Palais-Royal tenta sur Versailles ' , ne put rien contre la seconde, et s'y laissa même entraîner, avec toutes les forces de la capitale, à la suite de

dans la plus affreuse et la plus longue débauche. Toujours ivres, toujours suivis de filles, toujours dans les fiacres ou au cabaret, leur ivresse ne se dissipa enfin qu'avec leur argent, et on profita de ce moment pour leur inspirer le dessein d'obtenir la garde du roi.

1. En plaçant deux canons à Sèvres et en arrêtant Saint- Huruge au milieu du café de Foy.

trois ou quatre cents poissardes et de quelques assassins, que cinquante hommes pouvaient arrêter à Sèvres.

Quoi qu'il en soit, les menaces de Paris n'étant pas à mépriser, M. d'Estaing se concerta avec les ministres, qui jugèrent indispensable de faire approcher de Versailles un régiment d'infanterie pour la sûreté du roi. Mais auparavant on consulta la municipalité, qui à son tour consulta le comité de la garde bourgeoise. Ce fut donc ce comité qui demanda un renfort de troupes réglées, et la municipalité consentit à l'entrée d'un régiment qui prêterait le serment et serait sous les ordres du commandant de la milice bourgeoise. Un roi ne pouvait plus être en règle avec ses sujets, quel que fût son état, quelle que fût leur défiance. Le régiment de Flandre arriva, et cette nouvelle jeta une véritable consternation sur les démagogues de l'Assemblée, comme si, avec mille hommes, le roi allait devenir tout à fait indépendant, ou même attenter à la liberté des autres. D'ailleurs, le colonel de ce régiment, étant un des membres de l'Assemblée, réduisait tous les soupçons au silence; d'autant plus que, si quelque parti pouvait le réclamer, c'était celui qui dominait. On ne laissa pas de dire dans l'Assemblée que « le pouvoir exécutif ne pouvait augmenter la force armée en tel lieu ou en tel temps, malgré toute l'urgence des con-

jonctures, sans en instruire le pouvoir législatif » ; et on avait raison, si le roi n'est qu'exécuteur.

Mais l'arrivée de ces mille hommes fut, surtout pour les Parisiens, un intarissable objet d'entretiens et d'alarmes. Il était, disait-on, honteux que Versailles eût ouvert ses portes à des soldats étrangers. On ne parlait enfin que de cet accroissement des forces du roi ; et le marquis de La Fayette, à la tête de vingt mille hommes armés, et maître d'une ville qui peut en armer cent cinquante mille, semblait partager ces craintes. Aussi le régiment de Flandre avait à peine prêté le serment et commencé le service conjointement avec la milice bourgeoise de Versailles qu'on résolut de le gagner par tous les moyens de corruption qui avaient déjà séduit l'armée. Paris envoya un essaim de filles perdues, et des inconnus semèrent l'or à pleines mains. Bientôt les soldats, ébranlés, quittèrent la cocarde blanche pour arborer celle de couleur, signe infaillible d'insubordination actuelle et de défection prochaine : car le soldat ne peut servir deux maîtres, prêter deux serments, porter deux couleurs. Sur quoi nous observerons qu'une des principales fautes que les ministres de l'insurrection aient suggérée au roi, c'est l'ordre général donné à toutes les troupes de porter la cocarde parisienne. L'exemple du prince suffisait, et aurait laissé leur libre arbitre aux soldats raisonneurs et à

ceux qui étaient encore pleins de l'ancien esprit français; au lieu qu'un ordre précis encouragea la perfidie des uns et découragea la fidélité des autres.

Les gardes du corps, instruits des périls du roi et obligés de passer les jours et les nuits à cheval, toujours prêts à tout événement, auraient bien voulu compter sur l'appui du régiment de Flandre; et c'est pour mieux attacher cette troupe, et même la milice bourgeoise, à la personne du roi, qu'ils donnèrent aux officiers de ces deux corps le fameux repas du ier octobre, qui a servi de prétexte aux derniers efforts de la faction d'Orléans.

Ce repas, donné par les gardes du corps aux officiers du régiment de Flandre et à ceux de la milice bourgeoise de Versailles, fut servi dans la salle de spectacle du château. Les convives étaient au nombre de deux cent quarante, et les loges étaient garnies d'une foule de spectateurs. Vers la fin du dîner, le roi, la reine et M. le dauphin parurent dans la salle, et on porta leurs santés avec des acclamations d'amour et de joie ' ; c'est ce

i. Ce qui contribuait surtout, dit M. Mounier, à inspirer aux gardes du corps de donner au roi de nouvelles preuves de leur zèle, c'était le reproche que leur faisaient certaines personnes d'avoir profité des circonstances pour demander au roi des changements dans leur discipline; mais on ne peut sans injustice accuser les gardes du corps d'avoir re-

qu'on a appelé, quatre ou cinq jours après, des imprécations contre l'Assemblée nationale. Il n'est pas vrai que M. le dauphin ait passé dans les bras de tous les convives, comme on l'a imprimé à Paris : l'officier de service auprès de sa personne ne le quitta pas. La famille royale s'était retirée; on ouvrit les portes de la salle aux grenadiers et aux soldats des deux corps : on les fit boire; ils crièrent tous Vive le roi! on joua l'air de Richard, qui était, certes, trop analogue aux circonstances. Les grenadiers figurèrent un siège dans la salle, en escaladant l'amphithéâtre, et de là, soldats et officiers, tout alla danser une ronde sous les fenêtres du roi. Un grenadier suisse grimpa même au balcon et arriva dans la chambre de ce prince, qui lui tendit la main. Mais il est faux que la reine ait détaché de son cou une croix d'or pour la donner à ce grenadier, ainsi que l'ont imprimé les aboyeurs de Paris1. Vers le soir, quelques cocardes blanches

gretté l'ancien despotisme ministériel. Hélas! ils espéraient, comme nous, qu'une Assemblée nationale ferait quelque chose pour le bonheur de la France ; et, s'ils profitèrent de l'impulsion générale donnée à toutes les parties de l'administration pour demander aussi quelques changements dans leur régime, on ne pourrait pas trop les en blâmer, puisqu'une des choses qui choquaient le plus à Versailles, c'était la rigueur du service des gardes du corps, la modicité de leurs appointements et le despotisme de leurs chefs.

i . La reine ne porte à son cou que le portrait de ses enfants.

parurent dans Pœil-de-bœuf; tout le monde voulut en avoir, et les dames qui étaient là donnèrent les rubans qu'elles portaient à leurs têtes. Les gardes du corps avaient leurs cocardes uniformes; ainsi ils n'ont pu fouler aux pieds la cocarde nationale qu'ils n'ont prise que le 6 octobre. Il est vrai qu'on ne les a accusés de ce crime national que quatre jours après : Paris n'avait pas encore eu le temps d'y songer. On a observé aussi que l'Assemblée nationale elle-même n'avait commencé à parler de ce repas que le 3 octobre. Les gardes du corps, loin d'outrager personne, prirent au contraire, vers la fin du repas, une résolution bien respectable : ce fut de nourrir les pauvres de Versailles le reste de la semaine. Quelle apparence, en effet, que deux cent quarante gentilshommes se fussent portés à des excès puérils contre une cocarde en présence de trois mille spectateurs ? Mais l'accusation a été suffisamment démentie par tout le monde; et, si nous nous y sommes arrêté, c'est à cause des suites affreuses dont elle a été la cause. Quant au projet d'enlever le roi pour le conduire à Metz, dont on accuse aussi les gardes du corps, c'est une idée que les Parisiens n'ont eue que vers le 1 2 octobre, lorsqu'en réfléchissant sur tous les crimes de leurs expéditions contre leur roi, ils ont senti que le prétendu mépris de la cocarde nationale ne suffisait pas pour les justifier, et

qu'il fallait donner un tout autre motif au massacre des gardes et à la captivité de Louis XVI.

Tel fut ce repas si funeste au roi et à ses gardes. Cette joie, ces chants, furent comme les derniers éclairs du caractère des Français, qui n'a pas reparu depuis. Ils furent ce jour-là ce qu'ils avaient toujours été, galants pour les dames et enthousiastes de leur prince : y a-t-il là de quoi être massacré ' ?

Nous avons assez fait sentir dans le cours de ce récit, la tournure qu'on donna bientôt à ce repas dans Paris et dans l'Assemblée nationale. Mais il faut toujours observer que ce ne fut que quatre jours après ce festin militaire qu'on en parla dans l'Assemblée. On s'y occupait, à cette époque, des moyens de forcer le roi à accepter purement et simplement les articles de la constitution qui étaient déjà décrétés et toute la déclaration des

i. M. Mounier et quelques honnêtes gens ont prétendu que ce repas était une imprudence dans les conjonctures où était le roi ; mais, sans compter que les gardes du corps sont dans l'usage de donner un dîner aux régiments qui arrivent dans les lieux où ils se trouvent eux-mêmes, et que c'était une politesse dont ils ne pouvaient se dispenser avec les officiers de la garde bourgeoise, qui les avaient invités la veille à la bénédiction de leurs drapeaux, je dis que, dans ces conjonctures, les officiers et les domestiques du roi ne pouvaient faire une action innocente. On les épiait, et on avait besoin qu'ils fissent, je ne dis pas une faute, mais quelque chose.

droits de l'homme, que Sa Majesté n'avait pas encore signée. M. Mounier, président de l'Assemblée, se rendit auprès du roi le 2 octobre et lui présenta les articles. Sa Majesté, qui ne devait pas avoir oublié le sort de ses observations sur les arrêtés du 4 août, répondit qu'elle ferait bientôt connaître ses intentions à l'Assemblée; et pourtant elle ne les fit connaître que trois jours après, soit que les ministres qui dirigeaient ce prince, voyant qu'il allait signer sa propre exclusion de la souveraineté, trompassent l'Assemblée et voulussent lui dérober le roi en se réfugiant avec lui dans une ville fidèle; soit qu'ils trompassent le roi luimême en l'induisant à un retard ou même à un refus d'acceptation pure et simple qui pouvait lui coûter la vie.

C'est pendant ces trois jours que la faction d'Orléans semait, à force d'or, la disette au milieu de l'abondance, et préparait une insurrection dans les faubourgs, dans les halles et dans les districts. La nouvelle du repas des gardes du corps vint donner un but à ces mouvements intestins. « Quelle orgie indécente! s'écriait-on, la cocarde nationale foulée aux pieds! l'Assemblée maudite et menacée! Allons punir tant de blasphèmes; vengeons la nation et enlevons le roi aux ennemis de la patrie. » Ces murmures et ces cris n'auraient pourtant produit que d'autres cris et d'autres murmures si la

faction d'Orléans n'eût ramassé trois ou quatre cents poissardes et quelques forts de la halle habillés comme elles, et mêlés à des espèces de sauvages portant de longues barbes, des bonnets pointus, des piques, des bâtons ferrés et d'autres armes bizarres; hommes étranges qu'on voyait pour la première fois à Paris, et qui parurent et disparurent avec cette dernière tempête '.

1. Or. désigne toujours par le nom de poissardes les femmes qui sont allées de Paris à Versailles. C'est un malheur pour celles qui débitent les poissons et les fruits dans les rues et dans les halles; la vérité veut qu'on dise que, loin de se mêler aux fausses poissardes qui vinrent pour les recruter et les mener à Versailles, elles demandèrent mainforte aux corps de garde de la pointe Saint-Eustache pour les repousser ; et, dès que le roi fut amené aux Tuileries, elles y allèrent en députation le 7 octobre au matin, et présentèrent une requête au roi et à la reine pour demander justice de l'horrible calomnie qui les rendait complices de la violence faite la veille à Leurs Majestés.

On a cru reconnaître, parmi les créatures qui ont conduit les brigands, les hommes habillés en femmes et les gardes nationales à Versailles; on a cru, dis-je, reconnaître tout ce que les boues des faubourgs Saint-Antoine et Saint- Marcel, tout ce que les galetas et les égouts de la rueSaint- Honoré, peuvent vomir de plus vil, de plus obscur et de plus crapuleux. L'Assemblée nationale les a toujours appelées citoyennes, et M. de Mirabeau leur a marqué en tout temps la plus profonde vénération.

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