‹ OEuvres choisies de A. Rivarol. Avec une préfChapitre 28 sur 31 · N° XVII · texte numérisé non relu

N° XVII

Czduntur vigiles, portisque patentibus omnes Accipiunt socios, atque agmina conscia jungunt.

(j£n., lib. II.)

La troupe des assassins, hommes, femmes et sauvages, s'empara, le 5 octobre, à sept heures du matin, de l'Hôtel de ville, et le pilla. Le bruit de cette expédition ameuta le peuple; des flots d'ouvriers arrivèrent des faubourgs; on battit la générale; les districts fournirent quelques bataillons; la place de Grève fut bientôt investie, et on reprit l'Hôtel de ville, mais sans faire aucun mal aux brigands, sans les chasser; au contraire, les vainqueurs se mêlaient aux vaincus, et d'heure en heure la place de Grève se remplissait de gardes nationaux qui fondaient de tous les districts, de tous les quartiers et de toutes les rues. Vers midi parut le commandant lui-même. Le peuple lui cria, d'une voix féroce, qu'il fallait aller à Versailles chercher le roi et la famille royale; et, comme ce commandant hésitait, on le menaça du fatal réverbère. Pâle, éperdu, sans énergie et sans dessein bien déterminé, il flottait sur son cheval au milieu de cette foule immense qui prenait son irrésolution pour un refus et le pressait de toutes

paris. M. de La Fayette voulait bien sans doute que le roi fût amené dans Paris, mais il craignait une expédition entreprise par tant de bêtes furieuses. Il expiait la faiblesse qu'il eut de ne pas s'exposer à la mort, dès le commencement, pour sauver la vie à MM. Foulon et Berthier : car, ou il aurait succombé héroïquement, ou il eût à jamais enchaîné la férocité du peuple. Mais, pour avoir molli, il donna le secret de sa faiblesse, et le peuple n'a cessé depuis d'en abuser. Enfin, vers les deux heures, la garde nationale fut absolument maîtresse de la place de Grève; il y eut alors près de dix-huit mille hommes armés. Le marquis de La Fayette monta à l'Hôtel de ville, et demanda un ordre de la commune pour aller à Versailles avec toute la milice nationale. Sans doute qu'un autre à sa place eût fait délibérer la commune sur les moyens de dissiper le peuple : ce qui était facile , puisque son armée était maîtresse de la Grève; et, si cette armée n'eût pas obéi, n'était-ce pas une belle occasion de renoncer au commandement de cette milice indisciplinée? Mais, soit faiblesse, soit ambition, M. de La Fayette sollicita l'ordre pour Versailles. Vingt membres, au lieu de trois cents, composaient en ce moment la commune de Paris : ils donnèrent à M. de La Fayette la délibération suivante : « Vu ou entendu la volonté du peuple, il est enjoint au commandant Rivarol. H. 3 7

général de se rendre à Versailles. » Muni de la cédule de ces vingt bourgeois, il partit, vers les quatres heures, à la tête de dix-huit ou vingt mille hommes, et marcha contre son roi.

Il y avait déjà cinq ou six heures que les poissardes et les brigands, expulsés de l'Hôtel de Ville, avaient pris la route de Versailles, recrutant des ouvriers et surtout les femmes qu'ils rencontraient en chemin , sans distinction d'âge et de rang. En côtoyant la Seine et la terrasse des Tuileries, ces poissardes rencontrèrent un garde à cheval et lui crièrent : Tu vas à Versailles; dis à la reine que nous y serons bientôt pour lui couper le cou. Quelques personnes qui, du haut de la terrasse, entendirent ce propos, décampèrent d'effroi; chacun fermait ses portes; les rues se dépeuplaient devant le torrent qui se grossissait en route de tout ce qui se présentait, et qui fondit sur Versailles vers trois heures et demie.

A cette heure, le roi, qui dès le matin avait donné sa réponse sur les articles de la constitution et sur la déclaration des droits de l'homme, chassait paisiblement à Meudon; et cependant le marquis de La Fayette s'ébranlait avec son armée patriotique pour l'enlever ; les poissardes et les assassins étaient déjà aux grilles de son château; l'Assemblée nationale lui cherchait des torts et lui préparait des affronts; Paris attendait l'événe-

ment avec cette curiosité barbare qui est son sentiment habituel.

Telle était la situation de ce malheureux prince: dans le même jour et à la même heure, l'armée patriotique en voulait à sa liberté, les poissardes et les brigands à sa femme, et l'Assemblée nationale à sa couronne.

La séance de l'Assemblée nationale tenait encore : elle avait commencé le matin par la lecture de la réponse du roi. Ce prince accédait à tous les articles constitutionnels qu'on lui avait présentés, mais à condition que le pouvoir exécutif aurait un plein et entier effet entre ses mains. C'est comme s'il eût dit : A condition d'être le parfait et seul serviteur de l'Assemblée nationale. On ne sait qu'admirer le plus, ou des ministres qui dictèrent cette réponse au roi, ou de l'Assemblée qui en fut mécontente '. On se plaignit vivement de ce que le roi semblait mettre des clauses et des restrictions à son obéissance; on observa qu'il donnait son accession et non son acceptation. Les uns voulaient qu'on forçât le monarque à venir dans l'Assemblée pour jurer l'observation des articles; d'autres, plus conséquents , soutenaient que l'Assemblée n'avait

1 . La réponse du roi fut vivement applaudie à la première lecture ; mais les démagogues et les factieux ramenèrent bientôt l'Assemblée à d'autres sentiments.

pas besoin du monarque pour constituer la France. Enfin, un des plus factieux, nommé Pétion , parla pour la première fois du trop fameux repas des gardes du corps. Il dénonça des menaces, des outrages, des cris séditieux, des blasphèmes, des imprécations vomies dans ce festin contre les augustes commis de la nation, et la cocarde nationale foulée aux pieds.

Un membre , d'une probité embarrassante , somma le sieur Pétion d'écrire sa dénonciation ; sur quoi M. de Mirabeau se leva et dit : Qu'on déclare seul le roi inviolable, et je dénoncerai aussi, paroles qui consternèrent la majeure partie de l'Assemblée. M. de Mirabeau, qui sentait l'approche de l'armée parisienne, ne demandait qu'à être poussé ; la galerie était nombreuse et violente; et, si la reine eût été dénoncée, les brigands à leur arrivée, trouvant cette princesse accusée par un membre de l'Assemblée législative , auraient cru légitime l'assassinat qui n'était encore que payé. Heureusement M. Mounier, qui présidait l'Assemblée , répondit qu'il ne souffrirait pas qu'on interrompît l'ordre du jour, ni qu'on se permît rien d'étranger à la réponse du roi : prudente mesure qui, pour cette matinée du moins, réduisit M. de Mirabeau à la seule intention du crime.

Cependant quelques députésavertirent M. Mounier qu'une armée de vingt ou trente mille hommes

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arrivait de Paris. Cette nouvelle s'étant aussitôt répandue dans l'Assemblée, on décida que le président se rendrait chez le roi avec une députation, pour obtenir de Sa Majesté une acceptation pure et simple des dix-neuf articles de la constitution. Il était trois heures et demie , et on allait clore la séance, lorsque la troupe des brigands et des poissardes arriva.

Le roi, qui avait été averti, quitta brusquement la chasse et vint à Versailles, où il précéda d'un quart d'heure l'arrivée des assassins. Le prince de Luxembourg, capitaine des gardes du corps, demanda à Sa Majesté si elle avait quelques ordres à donner. Le roi répondit en riant: Eh quoi! pour des femmes! vous vous moquez! Cependant la phalange des poissardes, des brigands et des ouvriers, parut tout à coup dans l'avenue de Paris : ils traînaient avec eux cinq pièces de canon. 11 fallut bien alors faire vite avancer quelques dragons pour aller à la rencontre de cette bande et l'arrêter dans l'avenue, à quoi les officiers tâchèrent de parvenir; mais les soldats les laissèrent passer.

Après avoir surmonté ce léger obstacle, les poissardes se présentèrent à l'Assemblée nationale et voulurent forcer les gardes. Il fut résolu, à la majorité des voix, de leur permettre l'entrée de la salle, et il en entra un grand nombre qui se placèrent sur les bancs, pêle-mêle avec les dépu-

tés. Deux hommes étaient à leur tête : l'un d'eux prit la parole et dit « qu'ils étaient venus à Versailles pour avoir du pain et de l'argent, et en même temps pour faire punir les gardes du corps qui avaient insulté la cocarde patriotique ; qu'ils avaient, en bons patriotes, arraché toutes les cocardes noires et blanches qui s'étaient présentées à leurs yeux dans Paris et sur la route. » Et en même temps cet homme en tira une de sa poche, en disant qu'il voulait avoir le plaisir dé la déchirer en présence de l'Assemblée, ce qu'il fit. Son compagnon ajouta : « Nous forcerons bien tout le monde à prendre la cocarde patriotique. » Ces expressions ayant excité quelques murmures, il reprit : « Eh quoi! ne sommes -nous pas tous frères? » Le président lui répondit avec ménagement que « l'Assemblé ne pouvait nier cette fraternité; mais qu'elle murmurait de ce qu'il avait parlé de forcer quelqu'un à prendre la cocarde nationale. » En quoi il me semble que ce brigand, avec son grossier et féroce instinct, raisonnait plus conséquemment que M. Mounier, président de l'Assemblée : le roi ayant été forcé lui-même d'arborer la cocarde patriotique, et la souveraineté active étant reconnue dans le peuple par l'Assemblée nationale, il est certain qu'il n'est personne que ce peuple ne puisse et ne doive forcer à porter cette cocarde. Ici l'Assemblée nationale ap-

prenait, par Pétat d'anéantissement où elle se trouvait en présence de quelques poissardes, combien elle avait été imprudente et malintentionnée tout ensemble quand elle avait excité la populace et consacré ses révoltes. Où pouvait-elle, en ce moment, tourner les yeux pour demander assistance dans la dissolution de toutes les forces publiques? Fallait-il qu'elle invoquât l'autorité royale^ qui était elle-même alors un objet de pitié?

Le dialogue du brigand et du président de l'Assemblée fut interrompu par les cris des poissardes, qui, se dressant sur les bancs, demandèrent toutes à la fois du pain pour elles et pour Paris. Le président répondit que « l'Assemblée ne concevait pas qu'après tant de décrets il y eût si peu de grains; qu'on allait encore en faire d'autres, et que les citoyennes n'avaient qu'à s'en aller en paix». Cette réponse ne les satisfit pas; et sans doute que le président en eût fait une autre s'il avait su que Paris n'avait jamais manqué de farines, et que les poissardes étaient arrivées à Versailles suivies de plusieurs chariots remplis de pain, de viandes et d'eau-de-vie. Elles dirent donc au président: Cela ne suffît point, mais sans s'expliquer davantage ; et bientôt après, se mêlant aux délibérations des honorables membres, elles criaient à l'un : Parle donc, député; et à l'autre : Tais-toi, député. Le canon qui grondait dans l'avenue soutenait leurs apos-

trophes, et tout pâlissait devant elles, excepté le seul comte de Mirabeau, qui leur demanda de quel droit elles venaient imposer des lois à l'Assemblée nationale. Et, chose étonnante ! ces poissardes, si terribles à ceux qui tremblaient devant elles, souriaient à celui qui les gourmandait ainsi. Telle est, et telle a toujours été dans cette révolution, la profonde sagesse de M. de Mirabeau : il n'est point de parti où il n'ait eu des intelligences et qui n'ait compté sur lui. Nous l'avons vu parler pour le veto absolu, dans un temps où ce seul mot conduisait à la mort, et le Palais-Royal n'en était pas moins sûr de son âme; ici nous le voyons impunément affronter les poissardes, qui ne peuvent le regarder sans rire; dans peu, nous le verrons chercher, à propos et devant témoins, une querelle au duc d'Orléans. C'est ainsi que, trafiquant sans cesse de sa personne, faisant et rompant ses marchés tous les jours, il a, par l'universalité de ses intrigues et la texture de ses perfidies, si bien embarrassé sa renommée que la foule de nos écrivains ne sait plus à quel parti doit enfin rester la honteuse propriété du nom de Mirabeau.

No XVIII

Apparent siantes Cyclopes lumine torvo Brontesquc, Steropesque, et nudus membra Pyracmon; Fœmineoque harpyja; vultu, fsedaque ventris Proluvies, uncseque manus, et paliida semper Or a famé.

{Ma.)

L'Assemblée nationale se trouvait alors dans une situation honteuse et difficile : elle sentait que la plupart de ses membres étaient dans le secret de l'armée qui aliait arriver ; on en avait entendu qui disaient : Il faut aller à Paris , ce n'est que là que nous ferons quelque chose. On en voyait d'autres qui soufflaient les poissardes et leur suggéraient des motions. On peut dire aussi que l'Angleterre avait ses députés dans l'Assemblée; ce sont eux qui n'ont jamais souffert qu'on parlât de l'état affreux où le traité de commerce avec cette nation nous a réduits, et qui ont fait rejeter le décret en faveur des étoffes nationales '. Enfin, on était sûr

1 . Voyez les honteux éloges qu'a toujours faits le sieur Dupont de notre traité de commerce avec l'Angleterre. Li chute de nos manufactures, quinze cents vaisseaux de moins dans le seul port de Bordeaux, Lyon sans ouvrage, etc.,

qu'environ trois cents Parisiens armés s'étaient depuis la veille glissés à Versailles, et qu'à mesure que les brigands arrivaient, les bourgeois leur criaient des fenêtres : Soyez les bienvenus , Messieurs, on vous attendait. Nous dirons ailleurs la cause de ce délire des habitants de Versailles.

Plus une telle situation offrait des difficultés, et plus l'Assemblée nationale devait montrer de courage et de grandeur. Mais elle ne sut que trembler, et sa lâcheté eut tous les effets de la perfidie. Elle confirma son décret sur les dix-neuf articles de la constitution, et arrêta que son président, suivi d'une députation', irait à l'heure même chez le roi, le sommer d'accepter sans délai les dix-neuf articles; et, afin d'ajouter l'absurdité à l'orgueil, elle voulut que cette députation exigeât de Sa Majesté une abondance subite pour la ville de Paris : comme si le roi, en signant qu'il n'était plus le roi et en reconnaissant forcément que tous les hommes sont libres , pouvait conjurer l'orage qui grondait sur sa tête et approvisionner Paris. Ce n'était pas de constitution qu'il s'agissait en ce

sont autant de démentis qu'il a reçus, mais qui n'ont pas corrigé son obstination. Il a fallu que les Anglais même se moquassent de son ignorance. Lisez l'ouvrage de M. Arthur Young. Toute l'Europe sait que M. Pitt proposa impérieusement au faible Vergennes ou la guerre ou ce traité de commerce.

moment, et l'Assemblée nationale savait trop bien que, sous le prétexte du pain, la capitale ne voulait que la présence du roi.

On est étonné que M. Mounier ait accepté une telle députation ; et ce refus manque en effet à la gloire du député de Grenoble. Il avait ce dilemme à faire à l'Assemblée : « Ou l'armée arrive de votre consentement contre le roi, ou elle arrive contre vous et contre le roi; et, dans l'une et l'autre de ces suppositions, je dois rester ici ou donner ma démission. »

Mais ce président crut devoir partir, ou, pour mieux dire, il partit sans rien croire, et plus près d'une action que d'une pensée, ainsi qu'il arrive toujours dans les grands troubles. Les poissardes, le voyant sortir avec la députation, l'environnèrent aussitôt en déclarant qu'elles voulaient l'accompagner chez le roi. Il eut beaucoup de peine à obtenir, à force de prières, qu'elles n'entreraient chez le roi qu'au nombre de six; la foule n'en courut pas moins après lui pour former son cortège. Ecoutons-le lui-même décrivant le spectacle qui s'offrit à ses yeux au sortir de la salle.

« Nous étions à pied, dans la boue, avec une forte pluie. Une foule considérable d'habitants de Versailles bordait de chaque côté l'avenue qui conduit au château. Les femmes de Paris formaient divers attroupements entremêlés d'un certain

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nombre d'hommes, couverts de haillons pour la plupart, le regard féroce, le geste menaçant, poussant d'affreux hurlements. Ils étaient armés de quelques fusils, de vieilles piques, de haches, de bâtons ferrés, ou de grandes gaules ayant à l'extrémité des lames d'épée ou des lames de couteau. De petits détachements de gardes du corps faisaient des patrouilles et passaient au grand galop à travers les cris et les huées. »

Pour bien saisir ce tableau, il faut savoir que les poissardes et les brigands n'avaient pu entrer tous dans la salle de l'Assemblée : la plus grosse partie s'était formée en colonne et avait marché droit au château. Mais une ligne de gardes du corps, rangée en bataille devant la première grille, et un corps de gardes suisses, rangé aussi dans la place d'armes, les avaient arrêtés. L'ordre était de s'opposer seulement à leur passage, mais de ne point tirer. La populace de Versailles, sachant l'ordre, se joignit aux brigands, aux ouvriers des faubourgs Saint-Antoine et Saint- Marcel , et à toute la canaille qui arrivait incessamment de Paris, et serra de plus en plus les avenues du château. Les gardes du corps étaient accablés d'invectives et de menaces, mais on ne tirait pas encore sur eux. Ils n'étaient occupés qu'à défendre leur poste et à rompre les trop grosses masses de brigands qui se formaient de temps à autre et qui

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pouvaient forcer l'entrée du château. La milice de Versailles n'était encore que spectatrice et occupait différents postes, du côté surtout des casernes des anciens gardes-françaises.

« Nous avançons, continue M. Mounier, et aussitôt une partie des hommes armés de piques, de haches et de bâtons , s'approchent de nous pour escorter la députation. L'étrange et nombreux cortège dont les députés étaient suivis est pris pour un attroupement, des gardes du corps courent au travers, nous nous dispersons dans la boue ; et l'on sent bien quel accès de rage durent éprouver nos compagnons , qui pensaient qu'avec nous ils avaient plus de droits de se présenter et d'approcher du roi et de la reine. Nous nous rallions, et nous avançons ainsi vers le château. Nous trouvons, rangés sur la place, les gardes du corps, le détachement de dragons, le régiment de Flandre, les gardes suisses, les invalides et la milice bourgeoise de Versailles. Nous sommes reconnus, reçus avec honneur. Nous traversons les lignes; l'on eut beaucoup de peine à empêcher la foule qui nous suivait de s'introduire avec nous. Au lieu de six femmes à qui j'avais promis l'entrée du château, il fallut en admettre douze.»

Il était cinq heures et demie, et le jour sombre et pluvieux allait faire place à la plus affreuse nuit, lorsque le président de l'Assemblée natio-

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nale, escorté de quinze députés et de douze poissardes, entra chez le roi, et lui peignit la prétendue misère de la capitale avec une sensibilité qu'il fallait réserver pour le malheureux prince dont on invoquait si cruellement l'inutile secours. Le roi, qui était en effet le seul objet déplorable en ce moment, répondit de manière à toucher les poissardes mêmes. Le président lui demanda une heure avant la fin de ce même jour, pour un entretien important. C'était l'acceptation pure et simple de la constitution et de la déclaration des droits de l'homme que ce président voulait absolument arracher à Sa Majesté. Elle indiqua neuf heures, et passa dans son cabinet pour délibérer avec ses ministres sur le choix des fautes et des malheurs. M. Mounier attendit obstinément jusqu'à dix heures, et reçut enfin de la main du roi cette acceptation pure et simple. On ne peut que gémir sur la situation de Louis XVI, sur les misérables conseils qu'on lui donna et sur sa docilité à les suivre. Combien de rois ont exposé leur vie à des périls certains pour courir à des honneurs dont ils étaient peu sûrs, et à combien d'affronts inévitables Louis XVI dévouait sa tête, sans être pour cela plus certain de la sauver ! Mais quelle perfide et lâche conduite que celle d'une assemblée législative qui profite de l'arrivée d'une foule de brigands et de l'approche d'une armée pour

forcer un prince abandonné de tout le monde à signer lui-même l'anéantissement de sa couronne, à l'instant même où d'autres vont lui demander la vie! Et M. Mounier, comment pourra-t-il jamais se disculper de son étrange persévérance à solliciter cette signature, depuis cinq heures et demie jusqu'à dix? Il alléguera peut-être l'espoir où il était que l'acceptation pure et simple du roi calmerait tout. Mais c'est précisément là sa faute; et il n'est guère possible d'absoudre un homme qui a une idée si fausse, et qui l'a eue si longtemps. Quoi ! l'adhésion du roi à un article constitutionnel dont si peu de Français ont encore une idée claire aurait pu dissiper tout à coup l'armée, les brigands, les poissardes, les mauvaises intentions des députés et les complots des conspirateurs! Par quel prestige M. Mounier conçut-il cet espoir insensé ? Au reste, on lui dessilla bientôt les yeux : car à peine il entra dans la salle, triomphant et annonçant l'acceptation pure et simple du roi, que la populace lui cria de tous côtés : Cela est-il donc bien avantageux, et nous fera-t-il avoir du pain ? Il fut obligé de dire non ; et cet honnête homme resta avec le regret d'avoir servi, contre la voix de sa conscience, les fureurs de la démagogie par l'extinction de la royauté, sans avoir pu écarter celles de la faction d'Orléans; et cependant il avait consumé, loin de son poste de

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président , cinq heures précieuses , abandonnant l'Assemblée nationale aux poissardes et aux Mirabeau, et perdant l'occasion de s'opposer, comme chef de l'Assemblée, aux crimes et aux malheurs dont la place d'armes fut le théâtre pendant sa fatale absence. Car, ou ce président eût forcé l'Assemblée à déclarer les brigands et les ouvriers armés ennemis de la patrie , s'ils s'obstinaient à vouloir forcer et violer le séjour du prince, ou il aurait enfin mis l'Assemblée dans la nécessité de se dévoiler elle-même par un refus et de se reconnaître complice des brigands. Il ne fallait pour cela que du courage, et cette présence d'esprit toujours si absente dans les grandes occasions.

Mais je dois dire ce qui se passa dans la salle de l'Assemblée, dans les avenues et dans les cours du château, pendant que M. Mounier temporisait dans l'antichambre du roi, et jusqu'à l'arrivée de l'armée patriotique sous les étendards de M. de La Fayette.

Les poissardes qui avaient suivi M. Mounier chez le roi revinrent à l'heure même avec de bonnes paroles; mais leurs nombreuses compagnes, qui les attendaient, les reçurent fort mal, les menacèrent de les pendre au réverbère, en les accusant de s'être laissé gagner, et les contraignirent de remonter au château pour obtenir que le roi signât sa promesse. Elles reviennent, en effet, et sont

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introduites. M. de Saint-Priest, ministre de Paris, leur parle, adoucit et console ces respectables citoyennes, leur explique en détail tous les soins que le roi s'était donnés pour l'approvisionnement de Paris : car le roi et les ministres étaient toujours dupes des famines artificielles de la capitale. Enfin, M. de Saint-Priest finit par leur remettre un billet signé de la main de Sa Majesté, et propre à calmer leur troupe auguste. C'est à cette occasion que le bruit se répandit que ce ministre avait dit aux poissardes : « Autrefois vous n'aviez qu'un roi et ne manquiez pas de pain ; aujourd'hui que vous avez douze cents rois, c'est à eux qu'il faut en demander. » Comme c'était le jour de la faiblesse, de la lâcheté, des sottises et des perfidies, ce propos juste et courageux était une grande dissonance. Aussi M. de Mirabeau se hâta-t-il de le relever et d'en faire, deux jours après, un motif de dénonciation contre ce ministre, s'assurant qu'il se réduirait au danger de soutenir son dire plutôt qu'à la honte de le nier. M. de Saint-Priest confondit la malice de M. de Mirabeau et nia le propos. On vit clairement alors que M. de Mirabeau n'a plus d'avantage dès qu'on combat avec ses armes. Un ministre ferme eût été perdu.

Il serait difficile de peindre ce qui se passa dans l'Assemblée nationale depuis le départ du président jusqu'à son retour. La salle se remplissait

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successivement d'hommes et de femmes qui arrivaient de Paris; les députés étaient comme perdus dans cette foule immense. A travers mille voix confuses, on distinguait à peine les cris de ceux qui demandaient la suppression des gardes du corps, le renvoi du régiment de Flandre et la destruction des parlements. L'Assemblée décréta quelque chose sur les grains; mais on la fit taire et on demanda un grand rabais dans le prix du pain, de la viande et des chandelles.

Le lecteur se figure sans doute que les représentants étaient humiliés ou indignés du rôle qu'ils jouaient au milieu de cette vile canaille ; on pourra croire que ces augustes législateurs gémissaient de l'état où se trouvait le roi : car on entendait déjà les coups de fusil et on ne pouvait douter du massacre des gardes du corps; mais il n'en est rien. Tous les députés dont on pouvait distinguer les visages étaient d'une joie remarquable; ils se mêlaient avec ravissement aux poissardes et leur dictaient des phrases. Le colonel du régiment de Flandre, le marquis de Lusignan, qui, le jour du fameux dîner, était en habit uniforme, se trouvait en habit de cérémonie le jour du combat, et ne quitta pas la salle : son régiment refusait en ce moment de repousser les brigands et de défendre le roi. On remarqua surtout la conduite de M. de Mirabeau : sûr du régiment

de Flandre, des dragons, de la milice de Versailles et de l'armée qu'on attendait d'heure en heure, ce député osa sortir de la salle et se montrer dans l'avenue de Paris. Il joignait à l'habit noir et à la longue chevelure, costume du tiers état, un grand sabre nu qu'il portait sous le bras. On le vit en cet équipage s'essayer peu à peu dans l'avenue, marcher à pas comptés vers la place d'armes , et , plus aidé de sa figure que de son sabre, étonner les premiers brigands qui l'envisagèrent. On ne sait jusqu'où cet honorable membre aurait poussé sa marche s'il n'eût pris l'air glacé des brigands pour un air de résistance ou de menace. Le malheur de M. de Mirabeau a toujours été de trop partager l'effroi qu'il cause, et de perdre ainsi tous ses avantages. Il rentra donc avec précipitation dans la salle; mais, un moment après, la réflexion l'emporta sur l'instinct, et il sortit encore pour voir, comme il le dit lui-même , où en était le vaisseau de la chose publique. Mais le bruit des premiers coups de fusil le fit renoncer à cette entreprise , et ce bon patriote rentra dans la salle pour n'en plus sortir. Il est du petit nombre qui ne déserta point dans cette nuit fatale, et nous devons le dire.

On voyait aussi les émissaires et les courriers de M. le duc d'Orléans, qui allaient de la place d'armes à l'Assemblée, et de l'Assemblée vers

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Paris. Ce prince les envoyait de Passy, où Mme de Sillery partageait en ce moment sa sollicitude et ses alarmes. Ces courriers lui rapportaient de minute en minute les nouvelles du château ; et voici en effet ce qui s'y passait.

No XIX

Won vertit in pulverem

Cum populo et duce fraudulento

Onxne sacrum rapiente dextra.

(Hor.)

Les gardes du corps, les Suisses et le régiment de Flandre, ainsi que nous l'avons dit, bordaient le haut de la place d'armes; ils arrêtaient les progrès et essuyaient les bravades des poissardes, des forts de la halle, habillés en femmes, et de la foule des ouvriers parisiens qui se poussaient toujours contre la grille de la première cour. Les brigands, armés de piques et coiffés de bonnets pointus, se tenaient derrière en corps de réserve : ils étaient destinés à une expédition intérieure et ne devaient pas se prodiguer sur la place d'armes.

On s'aperçut bientôt de l'intelligence qui régnait entre la milice bourgeoise de Versailles et les brigands, ainsi que du peu d'espoir qu'il fallait

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fonder sur les soldats du régiment de Flandre. Il était environ six heures lorsqu'un milicien de Paris, qui était venu avec les poissardes, se jeta sur la ligne des gardes du corps afin ^de pénétrer dans la première cour. Pour ne pas le massacrer, on le laissa percer les rangs jusqu'à la grille; mais le marquis de Savonnières, officier des gardes du corps, voyant que ce milicien tâchait de poignarder, à travers la grille, la sentinelle suisse qui refusait de lui ouvrir, poussa son cheval sur lui afin de l'écarter. Aussitôt un soldat de la garde nationale de Versailles fit feu sur M. de Savonnières et lui cassa le bras. Ce fut là le signal du massacre. L'officier des gardes du corps alla tomber au milieu de son escadron, qui, fidèle aux ordres du roi, ne songea point à la vengeance et garda ses rangs. Une décharge considérable de coups de fusil fut le prix de cette modération; quelques gardes du corps et beaucoup de leurs chevaux furent grièvement blessés, et les poissardes et les brigands en hurlèrent de joie. On s'aperçut en même temps que la milice de Versailles, peu contente de cette première action , pointait contre les gardes du corps le canon qui est devant les casernes des anciens gardes-françaises. Le roi, instruit du sort de ces malheureux gardes, leur fait ordonner de se retirer à leur hôtel, croyant que leur retraite calmerait le peuple. Ils se forment bientôt en colonne

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et quittent la place d'armes; mais la milice de Versailles les charge encore et tire sur l'extrémité de la colonne ; plusieurs gardes du corps sont blessés, et des pelotons de cette milice les poursuivent jusqu'à leurs écuries, en tirant toujours. Les coups partaient de toutes les rues, et les balles sifflaient de tous côtés. Les gardes du corps, dont quelques-uns sont morts de leurs blessures, se retirent en bon ordre sans jamais user de représailles. Il était environ sept heures.

Ici, deux réflexions se présentent. Quoique la garde nationale ou milice bourgeoise ' de Versailles ait fait mettre dans plus d'un papier public que les gardes du corps avaient tiré les premiers, ce mensonge n'a pu réussir un seul instant. Trop de témoins avaient vu le contraire; et d'ailleurs on se souvient que le lendemain de l'action il n'y avait pas de bourgeois à Versailles qui ne se vantât d'avoir tué son garde du corps. Si, quelques

i. Autrefois le mot garde était féminin, soit qu'on parlât de la garde entière ou d'un seul garde. Aujourd'hui il est masculin en parlant des individus, et féminin en parlant de la troupe. Ainsi il faut dire : la garde nationale à Paris est de tant de gardes nationaux. Si on dit encore les gardesfrançaises, et un garde-marine, c'est que ces expressions datent du temps où le mot garde était féminin; d'où il résulte aujourd'hui le perpétuel mélange des deux genres : car on dit les gardes-françaises sont révoltés, et non révoltées ; les gardes-marines sont supprimés, et non supprimées.

jours après, la tardive réflexion est venue leur ouvrir les yeux, non sur la barbarie, mais sur la fausse politique qui les a rendus instruments et victimes des Parisiens ; s'ils ont vu enfin avec quelle stupidité ils avaient eux-mêmes livré le roi et perdu, peut-être pour jamais, le profitable honneur de sa présence, ce n'était pas une raison pour qu'on leur permît de calomnier ceux qu'ils venaient d'égorger. Il est donc resté pour incontestable que la milice nationale de Versailles a tiré la première sur les gardes du corps, ou, pour mieux dire, qu'elle a tiré seule pendant la soirée du 5 octobre : il est peu de vérités dans l'histoire aussi bien constatées. Or comment concevoir qu'une ville fondée, agrandie, entretenue, enrichie par nos rois, peuplée de quatre-vingt mille gens à gages dont l'existence est absolument attachée au séjour du prince; comment, dis-je, peut-on concevoir que Versailles ait expulsé le roi à coups de fusil et servi à ses propres dépens les fureurs intéressées de la capitale? On ne se rejettera pas, je pense, sur le patriotisme : ce mot n'est point du répertoire de Versailles; cette ville sait qu'elle a tout à gagner aux profusions du gouvernement; c'est l'aire de l'aigle, où abondent les dépouilles des campagnes. D'ailleurs, son repentir sur la perte du roi est trop sincère, et le patriotisme n'a pas regret à ses sacrifices, en supposant en effet que

la translation du roi à Paris fût un acte de patriotisme. Voici donc comment on peut expliquer la folle et barbare conduite de Versailles. Ce n'a été qu'une erreur et un faux calcul de l'intérêt. L'effroi de la banqueroute avait glacé tous les esprits. Il passait pour constant, parmi les nombreux valets de Versailles, que le roi était un être usé, un vieux mot, un signe sans valeur; qu'il n'y avait plus que la nation, c'est-à-dire une nouveauté, qui pût rajeunir l'État, sauver la dette et payer Versailles. Ce bruit avait prévalu et s'était fortifié de l'idée que, sans Paris, l'Assemblée nationale ne pouvait rien. Il fallait donc plaire à la capitale. Le roi était mal conseillé : il fallait donc , pour son bien particulier et pour le bien général, exterminer sa cour, lui donner une garde parisienne et l'abandonner aux seules impulsions de l'Assemblée nationale. Mais Versailles entendait seulement que Paris dût laisser une garde au roi, et non qu'il dût l'enlever à jamais. Telle est la solution du problème qu'offrent d'un côté l'inhumaine conduite, et de l'autre le repentir des bourgeois de Versailles; repentir auquel le départ de l'Assemblée nationale a depuis donné tant d'énergie, et qui s'accroît encore tous les jours, dans le délaissement et la misère où les a plongés leur folie.

L'ordre si souvent répété aux gardes du corps de ne pas tirer sur les citoyens, et de se laisser

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égorger sans résistance, est l'objet de notre seconde réflexion. Quoi ! des poissardes et des brigands extraits de la lie parisienne sont des citoyens qu'il faut épargner, des sujets qui méritent toute la tendresse du roi qu'ils viennent égorger ! et six cents militaires pleins d'honneur, et prêts à verser tout leur sang pour ce même roi, ne sont que des automates dont il faut enchaîner la valeur ou dévouer les têtes à une mort obscure et certaine ! La postérité jugera par là de quels hommes le roi était entouré. Cette défense est la plus grande faute de Louis XVI, si parmi tant de malheurs on peut remarquer des fautes : car ce conseil était non seulement inhumain, il était encore plus impolitique. On n'avait qu'à parler: ces six cents gardes du corps auraient conduit les brigands à coups de plat de sabre jusqu'à Paris, sans qu'il fût besoin de recourir aux Suisses ou au régiment de Flandre, et malgré la milice de Versailles1. Mais, dans toute la révolution, et pendant cette journée surtout, un conseil courageux ne tomba dans l'esprit de personne; on craignait, en se défendant, d'irriter la

i. Cette révolution si vantée, et dont les Parisiens sont si glorieux, cinq ou six cents mousquetaires, postés au Palais- Royal, l'auraient empêchée. Au reste, tous les bons et tous les mauvais esprits prévirent tout ce que l'on pourrait un jour exiger d'un roi qui laissait supprimer sa maison.

milice de Versailles : on craignait toujours. Si l'un des ministres proposait en tremblant quelque lâcheté, un autre Fécoutait en frémissant, un troisième l'inspirait au roi en balbutiant. Le plus vigoureux projet auquel on s'arrêta, ce fut la fuite. Mais le roi ne voulut pas fuir. On proposa du moins de faire partir la reine et M. le dauphin; on fit même approcher des voitures; mais les bourgeois de Versailles coupèrent les traits des chevaux, brisèrent les roues, et se mirent à crier que le roi voulait s'enfuir à Metz '. Toute retraite fut désormais impossible; et, quand même ce moyen eût été praticable , le courage de la reine l'eût rendu inutile. Elle déclara hautement qu'elle ne quitterait jamais le roi, et qu'elle mourrait avec lui. Quelques personnes instruites prétendent que, si cette princesse étaitpartie, elle n'eût jamais échappé aux assassins dont toutes les rues qui aboutissent au château étaient suffisamment garnies.

Nous avons dit que , vers les sept heures , le roi, entendant les coups de feu et ne pouvant douter du malheur de ses gardes, leur avait fait ordonner de se retirer; on a vu combien, sans

i . C'est l'origine de toutes les fables et de toutes les prétendue; conspirations dont on a fait tant de bruit, au sujet de l'enlèvement du roi. C'est là le fond de toutes les poursuites du crime de lèse-nation.

jamais se défendre, ils avaient été maltraités dans leur retraite. A huit heures et demie, le roi, apprenant avec certitude que vingt mille Parisiens armés étaient en marche et venaient fondre sur Versailles, redemanda ses gardes du corps. Une partie seulement reçut l'ordre, et vint se ranger en bataille dans la cour royale. Les autres, étant avertis plus tard, ne se rendirent que par petites divisions ; on faisait feu sur eux dans toutes les rues; et, partout où ils se présentaient, ils étaient poursuivis comme des bêtes féroces. Il y en eut quelques-uns de tués et un plus grand nombre de blessés en cette occasion. A peine étaient-ils rangés devant la grille de la cour royale que le roi, toujours irrésolu et toujours malheureux dans ses résolutions, leur fît dire de se replier sur la terrasse de l'Orangerie. De sorte que, cette fois, le château qu'ils étaient venus défendre les défendit eux-mêmes en les séparant des brigands de Paris et des bourgeois de Versailles. Peu de temps après, Sa Majesté les envoya à Rambouillet, sous la conduite du duc de Guiche, afin de les dérober à la fureur de la milice parisienne, qui arrivait pour les égorger. Il ne resta dans le château que la garde de service; et c'est elle qui, le lendemain, fut en partie massacrée et en partie traînée à Palis, ainsi que nous allons voir.

Vers dix heures, un aide de camp de M. de

La Fayette vint annoncer son arrivée prochaine à la tête de l'armée nationale de Paris. Le trouble des ministres redoubla. On savait que le marquis de La Fayette était parti par ordre de la populace et pour faire tout ce que voudrait la populace. La cour était loin de partager l'heureuse confiance d'un général qui marche avec l'intention de faire tout ce que lui ordonnera son armée. On ne savait à quoi se résoudre : la stupeur présidait aux délibérations, et la peur donnait des conseils à la peur. Après tant de faux calculs et de pas en arrière, après tant d'amnisties, ou, pour mieux dire, tant d'encouragements donnés aux révoltés de tout genre; après l'abandon de sa prérogative et le sacrifice de ses goûts et de ses plaisirs, le roi avait enfin à trembler pour la vie de tout ce qui lui était cher, et il n'avait que sa terreur à opposer au danger.

On sait qu'au milieu de toutes ses magnificences, Louis XIV avait laissé un pont de bois à Sèvres, afin, dit-on, que, dans les moments de crise, cette communication entre le séjour des rois et une capitale dangereuse pût être coupée en un clin d'œil. Mais c'est en vain que ce pont choquait depuis un siècle la vue et l'imagination des Français et des étrangers qui venaient admirer les bronzes et les marbres de Versailles; on oublia, quand le moment fut venu, ou peut-être même on

craignit d'user d'une précaution imposée par la crainte au luxe et au despotisme : c'est en effet un des caractères de la peur de s'opposer à ses propres mesures. Le pont de bois, sur lequel ont passé les brigands nationaux de toute race, de toute forme et de tout sexe, ne fut point coupé. Je ne fais cette observation minutieuse que pour prouver quelle était en ce moment à Versailles la défection de toutes les idées, grandes et petites '. Qu'on nous dise après cela que les cours sont des foyers de dissimulation, de politique et de machiavélisme ! La cour de France a déployé de nos jours une profondeur d'ineptie, d'imprévoyance et de nullité d'autant plus remarquable qu'il n'y a que des hommes au-dessous du médiocre qui aient figuré dans la révolution. Je ne crains point de le dire, dans cette révolution si vantée, prince du sang, militaire, député, philosophe, peuple, tout â été mauvais, jusqu'aux assassins. Telle est la différence entre la corruption et la barbarie : l'une est plus féconde en vices, et l'autre en crimes. La corruption énerve tellement les hommes qu'elle est

i . On pourrait alléguer que la plaine de Grenelle conduit à Sèvres, indépendamment du pont de bois; mais, outre qu'il vaut mieux, dans les dangers, n'avoir qu'un chemin à défendre, notre observation est faite exprès pour ceux qui ne doutent point de la raison suffisante qui entretenait un pont de bois à Sèvres, et ceux-là sont le grand nombre.

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souvent réduite à employer la barbarie pour l'exécution de ses desseins. M. de La Fayette et tous les héros parisiens ont beaucoup moins servi le peuple qu'ils ne lui ont échappé. Les députés les plus insignes, tels que les Le Chapelier et les Mirabeau, étaient entrés aux États généraux extrêmement affaiblis par le mépris public, et devaient craindre que le roi ne s'honorât de leur châtiment. Les philosophes du Palais-Royal étaient à la vérité des malfaiteurs; mais les assassins gagés se sont trouvés des raisonneurs qui ont distingué entre la reine et le roi '. Enfin, le duc d'Orléans s'est jugé lui-même indigne de tous les crimes qu'il payait, et s'est enfui, renonçant au prix à cause de la dépense, et mettant conjuration à bas, selon sa propre expression. Nous verrons pourtant qu'il n'a déserté qu'au moment où il fallait que l'Assemblée nationale et Paris optassent entre Louis XVI et lui. Il cédait aux événements, et une erreur de l'avarice le consolait des faux pas de l'ambition.

i. Dans une taverne de Sèvres, quatre assassins habillés en femmes s'étant arrêtés pour boire, le jour de l'expédition, l'un d'eux disait aux autres : Ma foi! je ne peux me résoudre à le tuer, lui, cela n'est pas juste; mais pour elle, volontiers. Son voisin lui répondit : Sauve qui peut ! il faudra voir quand nous y serons. L'homme qui entendit ce propos l'a répété inutilement dans Paris. Le comité des recherches a méprisé ces petits détails, pour s'occuper des grandes entreprises des criminels de lèse-nation.

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