N° XX
Tempus erat quo prima quies mortalibus Xgris Incipit.
{&n.f lib. II.)
Le roi, n'ayant plus une épée à opposer à l'armée de M. de La Fayette, voulut du moins se couvrir de l'inviolabilité des représentants de la nation, et fit savoir au président combien il désirait de le voir au château avec le plus grand nombre de députés qu'il pourrait amener. M. Mounier était depuis peu, comme nous l'avons dit, rentré dans la salle avec la constitution et la déclaration signées de la main de Sa Majesté, et nous avons vu comment il avait été reçu. La salle, pleine à cette heure-là de poissardes, de crocheteurs, de forts de la halle et de quelques députés, offrait, comme le dit M. de Mirabeau, un majestueux assemblage; mais il n'y avait plus d'Assemblée. Le président fit prier les officiers municipaux de Versailles de rappeler au son du tambour et de rue en rue les représentants de la nation. Pendant qu'ils arrivaient successivement, la populace qui siégeait dans la salle se plaignit de n'avoir rien mangé de tout le jour. M. Mounier ne savait comment nourrir, sans pain ou sans miracle, cette
multitude affamée, au milieu d'une nuit déjà fort avancée; il ignorait que le duc d'Orléans était pour les brigands une véritable providence : des vins, des viandes et des liqueurs, entrèrent subitement par toutes les portes de la salle; et les députés de la nation assistèrent au banquet du peuple-roi.
On fut enfin averti de l'arrivée du marquis de La Fayette entre onze heures et minuit. M. Mounier pria un député d'aller à sa rencontre, afin de lui faire connaître l'acceptation pure et simple du roi et d'en instruire l'armée. Cet honnête président offrait cette acceptation à tout venant et en attendait toujours les meilleurs effets. Pouvait-il ignorer que l'armée ne venait que pour se venger des gardes du corps, et pour prier le roi, à coups de fusil, de vouloir bien abandonner sa personne aux Parisiens ? L'acceptation de quelques articles de la constitution n'intéressait pas les soldats et les brigands : les uns en voulaient à la vie, et les autres à la liberté du roi , parce qu'ils le croyaient toujours roi; ils ne se doutaient pas alors que l'Assemblée nationale ne leur livrait qu'un fantôme; aujourd'hui même ils ne le retiendraient pas dans Pans, s'ils concevaient clairement que la royauté est morte en lui. A des yeux vulgaires, le roi est toujours roi. L'éclipsé politique survenue dans la couronne n'est point visible aux derniers
rangs de la société. Il eût fallu que Louis XVI changeât de titre pour qu'il leur semblât avoir changé de nature. Si l'Assemblée nationale eût déclaré franchement que Louis XVI ne s'appellerait plus que stathouder, jamais on n'aurait pu engager le peuple à venir l'enlever. Que ce prince ait de l'argent demain, et il aura une armée, et, avec cet argent et cette armée, la toute-puissance : il sera roi par la raison qu'il n'a pas cessé d'être le roi, et le peuple ne s'apercevra pas davantage de ce nouveau changement. Les noms font tout en ce monde, et les nobles et les prêtres ont été perdus dès que la populace a pu retenir le mot aristocrate et le leur appliquer. La véritable révolution s'est opérée, et gît tout entière, dans la prérogative du monarque; mais pour le peuple elle ne consiste que dans la ruine du clergé, dans l'incendie des châteaux , et dans les insultes impunies faites à tous les riches. Qu'est-ce en effet que la démocratie pour le fond d'une nation, si ce n'est de manger sans travailler et de ne plus payer d'impôt? Que l'Assemblée nationale essaye demain de rétablir l'ordre, de faire respecter les lois, de punir les brigands, d'exiger des impôts proportionnés aux besoins, et elle sera lapidée. Sa profonde sagesse le sent bien, et sa haute prudence ne s'y expose pas.
Le marquis de La Fayette, connaissant les stu- Rivarol. II. 41
pides et mauvaises intentions de son armée, ne laissa pas, en arrivant aux barrières de Versailles, de lui faire prêter le serment. Quel serment ? De respecter l'Assemblée nationale et la loi, dont il n'était pas question, et d'obéir au roi, qu'on venait arracher de ses foyers ensanglantés. Il faut plaindre un général qui se place de lui-même entre la stupidité et la perfidie, et qui ne peut gagner de l'indulgence sans perdre de l'estime. En effet, si M. de La Fayette n'avait pas le droit de se rejeter sur sa nature et de réclamer l'indulgenceT on lui demanderait pourquoi il ne fit pas jurer à son armée de chasser les brigands et les poissardes, et de purger de cette horrible vermine le séjour du roi et le siège de l'Assemblée nationale. Mais, pour ne pas s'occuper davantage d'un général qui n'est pas plus responsable de ses idées que de ses soldats, demandons à l'Assemblée elle-même comment il ne s'est pas trouvé dans son sein un seul bon esprit, un seul honnête homme, un Altelus enfin, qui pût sortir de l'Assemblée, s'avancer dans l'avenue, et maudire La Fayette et l'armée au nom de la patrie. Oui, il fallait déclarer ennemi de la patrie un général qui marchait contre le roi et l'Assemblée nationale, ou se déclarer son complice par le silence ; et c'est le parti que prit l'Assemblée.
M. de La Fayette fit arrêter sa milice à la hau-
DEUXIÈME SÉRE 323
teur de la salle de l'Assemblée nationale, et s'y présenta seul.! Il dit d'abord au président « qu'il fallait se rassurer; que la vue de son armée ne devait troubler personne; qu'elle avait juré de ne faire et de ne souffrir aucune violence. » Le président lui demanda ce que venait donc faire cette armée. Le général répondit qu'« il n'en savait rien; mais qu'il fallait calmer le mécontentement du peuple en priant le roi d'éloigner le régiment de Flandre, et de dire quelques mots en faveur de la cocarde patriotique. »
En terminant cet étrange dialogue, le marquis alla rejoindre son armée, la posta sur la place d'armes, à l'entrée des avenues, dans les rues, partout enfin où elle voulut se placer, et monta chez le roi, auquel il dit en entrant : Sire , j'ai préféré de venir à vos pieds avec vingt mille hommes armés, plutôt que de périr en place de Grève. Il ajouta que d'ailleurs Paris était assez tranquille. Après cette harangue, qui rend si incroyables celles des Thucydide et des Xénophon , M. de La Fayette eut avec le rci un entretien secret et assez long, dans lequel il donna à ce prince tant de motifs de sécurité que, le président de l'Assemblée nationale s'étant présenté avec un cortège de députés, le roi lui dit : a J'avais désiré d'être environné des représentants de la nation dans les circonstances où je me trouve, et je vous avais
fait dire que je voulais recevoir devant vous le marquis de La Fayette , afin de profiter de vos conseils; mais il est venu avant vous, et je n'ai plus rien à vous dire, sinon que je n'ai pas eu l'intention de partir, et que je ne m'éloignerai jamais de l'Assemblée nationale. » Ces derniers mots signifiaient ou que le roi avait en effet délibéré de partir, ou qu'il savait que le peuple de Versailles lui en imputait l^envie. Mais l'ascendant du général sur le monarque fut tel que Sa Majesté, d'abord si empressée de consulter l'Assemblée nationale, et peut-être même de s'éloigner de Versailles, n'y songea plus après cet entretien, et se reposa de tout sur un général qui n'était sûr de rien.
Le président et les députés retournèrent à minuit dans la salle, et poursuivirent leur séance au milieu de la populace qui les environnait. Comme ils n'attendaient en effet que l'événement, ils ouvrirent, pour gagner du temps, une discussion sur les lois criminelles. Le peuple les interrompait à chaque instant, et leur criait : Du pain, du pain! pas tant de longs discours ! Mais le pain ne manquait pas : car, au moment où l'armée parut, elle fut accueillie avec des cris de joie par les brigands et par la milice de Versailles; elle s'unit aussitôt aux dragons et à ce régiment de Flandre objet de tant d'alarmes et prétexte de l'invasion. Comme cette affreuse nuit était froide et pluvieuse,
les troupes alliées se réfugièrent dans les cabarets dans les écuries, dans les cafés, sous les portes et dans les cours des maisons. D'immenses provisions de viande et de pain leur furent distribuées; on leur prodigua les plus violentes liqueurs. M. de La Fayette, témoin de cette abondance et de cette j'oie, bien loin d'en redouter les suites et les progrès, en conçut le meilleur augure. Il se hâta de placer quelques sentinelles et de garnir quelques postes avec ses gardes nationaux parisiens. Satisfait de tant de précautions, il monta chez le roi et lui communiqua la contagion de sa sécurité. Il répondit des intentions de sa milice et du bon ordre pour le reste de la nuit. Ses propos assoupirent toutes les craintes. Le roi, persuadé, se coucha. Il était environ deux heures. M. de La Fayette, en sortant de chez le roi, dit à la foule qui était dans la salle de l'œil-de-bœuf : « Je lui ai fait faire quelques sacrifices afin de le sauver. » H parla en même temps des précautions qu'il avait prises, et s'exprima avec tant de calme et de bonheur qu'il parvint à donner aussi à tous ceux qui écoutaient le désir d'aller se coucher. Ces succès en amenèrent d'autres. Le marquis de La Fayette conçut l'idée de faire coucher toute l'Assemblée nationale : il y vole aussitôt. C'était, comme on l'a dit alors, le général Morphéc. Il arrive, il parle au président de l'Assemblée, lui
expose avec candeur ses motifs de sécurité , et lui inspire la plus forte envie d'aller dormir. Ce président tenait la séance depuis dix-huit heures, et son extrême lassitude lui rendait les conseils du général plus irrésistibles. « Si vous avez quelques craintes, lui dit pourtant M. Mounier, parlez, je retiendrai les députés jusqu'au jour. » M. de La Fayette répondit « qu'il était si certain des pacifiques dispositions de son armée, et qu'il comptait avec tant de foi sur la tranquillité publique pour cette nuit, qu'il allait se coucher lui-même. » Le président , pressé du poids de la parole et de l'exemple, leva la séance et se retira. 11 ne resta que MM. Barnave , Mirabeau, Pétion et quelques autres démagogues zélés, qui ne voulurent pas quitter la foule dont la salle et toutes ses dépendances regorgeaient. Seuls ils résistèrent aux calmants de M. de La Fayette, et refusèrent, comme un autre Ulysse, de s'endormir sur le bord d'un écueil. Ils ont veillé toute la nuit sur le vaisseau de la chose publique; mais, comme ils n'ont point empêché les crimes du matin, et qu'au contraire ils les ont vus et pour ainsi dire consacrés de leurs regards, l'histoire doit en accuser leur présence plus encore qu'elle en accuse l'absence des autres.
En entrant chez lui, M. Mounier apprit qu'une vingtaine de brigands étaient venus demander sa
tête et avaient promis de revenir. On sait qu'il avait été désigné au peuple comme aristocrate, pour avoir soutenu le veto royal et la nécessité d'une seconde Chambre législative. Malgré ce nouveau sujet d'alarmes, M. Mounier avoue, dans l'exposé de sa conduite, qu'il dormit profondément jusqu'au grand jour, sur la parole de M. de La Fayette, qui était allé se jeter aussi dans son lit, après avoir endormi les victimes au milieu des bourreaux. Quand ce général se serait concerté avec les brigands, aurait-il pu mieux faire ? Tant il est vrai que, dans les places importantes, le défaut d'esprit a tous les effets de la perversité du cœur'. Au sein de tant de perfidies de tout genre, sur ce théâtre où la peur et la lâcheté conduisaient la faiblesse à sa perte, il s'est pourtant rencontré un grand caractère, et c'est une femme, c'est la reine, qui l'a montré. Elle a figuré par sa contenance noble et ferme, parmi tant d'hommes éperdus et consternés, et par une présence d'esprit extraordinaire, quand tout n'était qu'erreur et vertige autour d'elle. On la vit, pendant cette soirée du 5 octobre, recevoir un monde considérable dans son grand cabinet, parler avec force et dignité à
1. Ferdinand, grand-duc de Toscane, disait qu'il aimait mieux un ministre corrompu, mais ferme, qu'un ministre probe, mais faible.
tout ce qui l'approchait, et communiquer son assurance à ceux qui ne pouvaient lui cacher leurs alarmes. « Je sais, disait-elle, qu'on vient de Paris pour demander ma tête; mais j'ai appris de ma mère à ne pas craindre la mort, et je l'attendrai avec fermeté. » Un officier des gardes du corps parlant avec beaucoup d'amertume et peu de mesure de ce nouvel attentat des factieux et de tout ce qui se passait à Versailles, la reine fit changer d'objet à cet entretien, mais sans affectation. Un moment après, elle se pencha vers un député de la noblesse de Bourgogne et lui dit à demi-voix : « J'ai détourné la conversation parce que j'ai aperçu un valet de chambre de M. le duc d'Orléans; je ne sais comment il s'est introduit ici. » On verra bientôt cette princesse, quand les périls l'exigeront, déployer la magnanimité de sa mère; et si, avec le même courage, elle n'a pas eu des succès pareils, c'est que Marie-Thérèse avait affaire à la noblesse de Hongrie, et que la reine de France n'a parlé qu'à la bourgeoisie de Paris.
Depuis trois heures du matin jusqu'à cinq et demie, rien ne transpire et tout paraît enseveli dans la tranquille horreur de la nuit. C'était pourtant un spectacle bien digne d'être observé que cette profonde sécurité de la famille royale, dormant sans défense au milieu d'une horde d'assassins renforcés de vingt mille soldats; et cela sur la parole
d'un général qui avoue lui-même qu'il n'a conduit ou suivi son armée que de peur d'être pendu en place de Grève! C'est pour la première fois peutêtre qu'une si grande peur a inspiré une si grande confiance.
Il y eut néanmoins dans cette nuit quelques personnes qui ne partagèrent point cette sécurité et qu'un esprit de prévoyance empêcha de dormir. Une surtout, pressée d'une secrète inquiétude, sortit de sa maison et monta au château. Ce témoin, digne de foi, vit que les postes étaient occupés par les anciens gardes-françaises et par la milice de Versailles, mais qu'il n'y avait pas une sentinelle extraordinaire. Seulement il trouva, près de la cour de marbre, un petit bossu à cheval, qui se dit placé là par M. de La Fayette, et qui, sur les craintes que lui marquait notre témoin au sujet des brigands, ajouta qu'il répondait de tout; que les gens à piques et à bonnets pointus le connaissaient bien. « Mais, insista le témoin, puisque votre général est couché et que le château est sans défense, comment ferait-on si on avait besoin de la garde nationale? » Le bossu répondit : « Il ne peut y avoir du danger qu'au matin. » Ce propos était effrayant; mais à qui le rendre? Le témoin parcourut la place d'armes et l'avenue de Paris jusqu'à l'entrée de l'Assemblée nationale. Il vit de proche en proche de grands feux allumés,
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et, autour de ces feux, des groupes de brigands et de poissardes qui mangeaient et buvaient. La salle de l'Assemblée était absolument pleine d'hommes et de femmes. Quelques députés s'évertuaient dans la foule. La milice parisienne était dispersée dans tous les quartiers delà ville; les écuries, les cabarets, les cafés, regorgeaient. Telle fut la situation de Versailles depuis trois heures du matin jusqu'à la naissance du jour.
No XXI
Quid moror? Irrumpunt thalamo, cornes additur una Hortator scelerum Aurelides.
{JEn„ 1. VI.)
Sur les six heures, les différents groupes de brigands, de poissardes et d'ouvriers, se réunirent, et, après quelques mouvements, leur foule se porta rapidement vers l'hôtel des gardes du corps, en criant : Tue les gardes du corps! point de quartier! L'hôtel fut forcé en un moment. Les gardes, qui étaient en petit nombre, cherchèrent à s'échapper : on les poursuivit de tous côtés avec une rage inexprimable; on en tua quelques-uns; d'autres furent horriblement maltraités et s'enfuirent vers le château, où ils tombèrent entre les mains
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de la milice de Versailles et de celle de Paris; quinze furent pris et conduits vers la grille, où on les retint en attendant qu'on eût avisé au genre de leur supplice. Presque en même temps arriva le gros des brigands, hommes et femmes, qui avaient déjà pillé et dévasté l'hôtel; ils se jetèrent dans toutes les cours du château, en présence de la milice de Paris et sans que les sentinelles posées par M. de La Fayette fissent la moindre résistance; ils pénétrèrent aussitôt, les uns par le grand escalier et les autres par le côté de la chapelle, dans l'intérieur des salles, et forcèrent celle des Cent-suisses ; mais auparavant ils égorgèrent deux gardes du corps qui étaient en sentinelle, l'un près de la grille et l'autre sous la voûte. Leurs corps tout palpitants furent traînés sous les fenêtres du roi, où une espèce de monstre, armé d'une hache, portant une longue barbe et un bonnet d'une hauteur extraordinaire, leur coupa la tête. Ce sont ces deux mêmes têtes, étalées d'abord dans Versailles, qui ont été portées sur des piques devant le carrosse du roi, et promenées le même jour et le lendemain dans les rues de Paris.
Les assassins, ayant donc pénétré dans la salle des Cent-suisses et tué un troisième garde du corps sur le haut de l'escalier de marbre, demandent à grands cris la tête de la reine; les horribles menaces et les hurlements de ces bêtes féroces reten-
tissaient dans tout le château; les gardes du corps
forment une espèce de barricade dans leur salle et se replient du côté de l'œil-de-bœuf; mais leur faible barricade est bientôt emportée, et on les poursuit de salle en salle. Le garde qui était en sentinelle à la porte de la reine ■ se défend héroïquement, et, avant de succomber," donne l'alarme par ses cris et par des coups redoublés à la porte de 1 appartement. La reine, réveillée par ses 'emmes, saute hors du lit et s'enfuit en chemise par un étroit et long balcon qui borde les fenêtres des appartements intérieurs : elle arrive à une petite porte qui donne dans l'œil-de-bœuf; et, après avoir attendu pendant cinq minutes qu'on ouvrît cette porte, elle se sauve dans la chambre du roi A peine avait-elle quitté son appartement, qu'une bande d assassins, dont deux étaient habillés en femmes entrent et pénètrent jusqu'à son lit dont ils soulèvent les rideaux avec leurs piques. Furieux de ne pas la trouver, ils se rejettent dans la galène pour forcer l'œil-de-bœuf, et sans doute qu ils auraient mis la France en deuil s'ils n'avaient
i. C'est le chevalier de Mioroandre Sainte-Marie • il
-ours et pour defendr/e^L tnfp ? ^oT dV" re.ne. Il fut aussi cruellement blessé que lui. P
rencontré les grenadiers des anciens gardes-françaises qui remplissaient déjà cette antichambre, défendaient l'appartement du roi, et arboraient l'étendard des gardes du corps, afin de les dérober à la furie des bourreaux, soit en les faisant prisonniers, soit en les laissant passer dans la chambre de Louis XIV1, et dans celle du conseil, où ces infortunés étaient résolus de défendre les jours du roi jusqu'à la dernière goutte de leur sang. Enfin, ces grenadiers, après avoir dégagé les gardes du corps, repoussent peu à peu la foule acharnée des brigands et des assassins, les forcent à descendre dans les cours, et s'emparent de tous les postes, afin de garantir le château d'une nouvelle invasion. Mais je dois dire la cause de cet heureux événement, qui, en sauvant la famille royale, épargna une tache éternelle au nom français, renversa l'édifice de la conspiration, e' fit perdre aux factieux tout le fruit de leurs crimes.
Le marquis de La Fayette, arraché de son lit au premier bruit de ce qui se passait, s'était brusquement jeté sur un cheval, et avait couru au château. Désespéré de son sommeil, de sa crédulité, de ses promesses et de toutes les sottises qui composaient sa vie depuis vingt-quatre heures, il se
i „ Cette pièce où couchait Louis XIV précède l'appât ■ tement intérieur du roi.
présente d'un air passionné aux grenadiers des gardes-françaises, incorporés dans la milice parisienne, leur parle des dangers du roi et s'offre luimême en victime. Les grenadiers, émus, volent au château sur les traces sanglantes du peuple, et délivrent les gardes du corps, ainsi qu'on a vu, mais toujours en respectant les bandits et les assassins. Presque au même instant, M. de La Fayette aperçoit les quinze gardes sur le supplice desquels la populace délibérait : il y court, il harangue le peuple et gagne du temps. Une seconde troupe de grenadiers passait : « Grenadiers, leur cria-t-il, souffrirez -vous donc que de braves gens soient aussi lâchement assassinés? Je les mets sous votre sauve-garde. Jurez-moi, foi de grenadiers, que vous ne souffrirez pas qu'on les assassine. » Les grenadiers le jurent, et mettent les gardes du corps au milieu d'eux. Mais, plus loin, la populace, chassée du château, furieuse et merveilleusement secondée par la milice de Versailles, avait arrêté quelques autres gardes et s'apprêtait à les égorger. Ce fut le désir de rendre leur exécution plus éclatante en les massacrant sous les fenêtres du roi qui les sauva. Un officier de la milice nationale de Paris en arracha huit d'entre les mains de cette troupe forcenée. Parmi les autres se trouvaient quelques brigadiers à cheveux blancs, dont ils étaient entourés : « Notre vie est entre vos mains,
disaient-ils; vous pouvez nous égorger, mais vous ne l'abrégerez que de quelques instants, et nous ne mourrons pas déshonorés. » Cette courte harangue produisit une sorte de révolution dans les esprits. Un officier de la garde nationale, touché du noble discours et de l'air vénérable de ces militaires, saute au cou du plus âgé et s'écrie : « Nous n'égorgerons pas de braves gens comme vous. » Son exemple est suivi par quelques officiers de la milice parisienne. Au même instant, le roi, instruit que ses gardes étaient si misérablement égorgés, ouvre lui-même ses fenêtres, se présente sur son balcon, et demande leur grâce au peuple. Les gardes du corps, réfugiés près de sa personne, voulant sauver leurs camarades, jettent du haut du balcon leurs bandoulières à ce même peuple, mettent bas les armes et crient : Vive la nation! La démarche du roi et l'action de ses gardes flattent et amollissent l'orgueil de ces tigres r des cris redoublés de Vive le roi! partent de toutes les cours et de toute l'étendue de la place d'armes. En un moment les victimes qu'on allait massacrer sont fêtées, embrassées et portées en tumulte sous les fenêtres du roi : on invite ceux qui étaient auprès de Sa Majesté à descendre; ils descendent en effet et partagent avec leurs compagnons les caresses bruyantes et les tendres fureurs de cette populace dont nous décrirons bientôt le barbare
triomphe et les cruelles joies. Mais voyons auparavant ce qui se passait dans la chambre du roi.
La reine s'y était à peine réfugiée que Monsieur ' , Madame et Mme Elisabeth vinrent y chercher un asile; un moment après arrivèrent les ministres et beaucoup de députés de la noblesse, tous dans le plus grand désordre. On entendait les voix des brigands mêlées au cliquetis des armes, et ce bruit croissait de plus en plus. Bientôt les anciens grenadiers des gardes-françaises occupèrent l'œil-de-bœuf, pour en défendre l'entrée aux assassins; mais on n'en fut guère plus rassuré. Quelle foi pouvait-on ajouter à des soldats infidèles et corrompus? Une belle action étonne plus qu'elle ne rassure quand l'intention est suspecte. Aussi tout n'était que pleurs et confusion autour de la reine et du roi. Les femmes de la reine criaient et sanglotaient; le garde des sceaux se désespérait;
i. Ce prince conserva dans cette matinée le plus grand sang-froid, et donna de bons conseils qui ne furent point suivis. On sait que Monsieur a passé toute sa jeunesse à s'instruire et à cultiver son esprit, et qu'il a toujours fui les vains et bruyants plaisirs auxquels les jeunes princes ne s'adonnent qu'avec trop de facilité. Quant à la démarche que ce prince fit à l'Hôtel de ville, et qu'on lui a reprochée, nous savons positivement qu'il fallut que le roi le lui com • mandât fortement, et qu'il n'obéit que pour empêcher de nouveaux troubles et éviter de nouveaux malheurs à la fa- "mille royale.
MM. de La Luzerne et Montmorin se voyaient tels qu'ils étaient, sans courage et sans idées; le roi paraissait abattu; mais la reine, avec une fermeté noble et touchante, consolait et encourageait tout le monde. Dans un coin du cabinet du roi était M. Necker, plongé dans la plus profonde consternation, et c'est de toutes les figures du tableau celle qui doit frapper le plus. « Etait-ce donc là votre place, grand homme, ministre irréprochable, ange tutélaire de la France? Sortez, idole du peuple : montrez-vous à ces rebelles, à ces brigands, à ces monstres; exposez-leur cette tête qu'ils ont eux-mêmes chargée de tant de couronnes; essayez sur eux le pouvoir de votre popularité et le prestige de votre réputation : le roi et l'État n'ont que faire de vos larmes. » Jamais, en effet, M. Necker ne se disculpera de sa conduite en ce jour. S'il se fût présenté, on ne sait jusqu'à quel point il eût influé sur la multitude, mais du moins on ne dirait pas aujourd'hui que M. Necker ne se montre que pour avoir des statues et des couronnes.
Le peuple, ayant fait grâce aux gardes du corps, ne perdait point de vue le principal objet de son entreprise, et demandait à grands cris que le roi vînt fixer son séjour à Paris; M. de La Fayette envoyait avis sur avis. Le roi, fatigué, sollicité, pressé de toutes parts, se rendit enfin, et donna sa
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parole qu'il partirait à midi. Cette promesse vola bientôt de bouche en bouche, et les acclamations du peuple, les coups de canon et le feu roulant de la mousqueterie y répondirent. Sa Majesté parut elle-même au balcon pour confirmer sa parole.
A cette seconde apparition, la joie des Parisiens ne connut plus de bornes et se manifesta sous les formes les plus hideuses. On s'empara des gardes du corps auxquels on venait d'accorder la vie ; on leur arracha leur uniforme et on leur fit endosser celui de la garde nationale. Ils furent réservés comme otages, comme prisonniers, comme ornements du triomphe des vainqueurs. Les deux milices de la capitale et de Versailles ne cessèrent, pendant quelques heures, de donner des preuves mutuelles du bonheur le plus insultant pour le roi et pour la famille royale. L'espèce de monstre à bonnet pointu et à longue barbe dont nous avons déjà fait la peinture se promenait avec ostentation sur la place, montrant son visage et ses bras couverts du sang des gardes du corps, et se plaignant qu'on i'eût fait venir à Versailles pour ne couper que deux têtes. Mais rien n'égala le délire inhumain des poissardes : trois d'entre elles s'assirent sur le cadavre d'un garde du corps, dont elles mangèrent le cheval dépecé et apprêté par leurs compagnes; les Parisiens dansaient autour de cet étrange festin. A leurs transports, à leurs mouvements, à leurs cris
inarticulés et barbares, Louis XVI, qui les voyait de sa fenêtre, pouvait se croire le roi des cannibales et de tous les anthropophages du nouveau monde. Bientôt après, le peuple et les milices, pour ajouter à leur ivresse par un nouveau succès, demandèrent à voir la reine. Celte princesse, qui n'avait encore vécu que pour les gazettes ou la chronique, et qui vit maintenant pour l'histoire, parut au balcon avec M. le Dauphin et Mme Royale à ses côtés. Vingt mille voix lui crièrent : Point d'enfants! Elle les fit rentrer et se montra seule. Alors son air de grandeur dans cet abaissement et cette preuve de courage clans une obéissance si périlleuse l'emportèrent, à foice de surprise, sur la barbarie du peuple : elle fut applaudie universellement. Son génie redressa tout à coup l'instinct de la multitude égarée; et, s'il fallut à ses ennemis des crimes, des conjurations et de longues pratiques pour la faire assassiner, il ne lui fallut à elle qu'un moment pour se faire admirer. C'est ainsi que la reine tua l'opinion publique en exposant sa vie, tandis que le roi ne conservait la sienne qu'aux dépens de son trône et de sa liberté.
L'austérité de ces annales ne permet pas qu'on dissimule ce qui avait armé l'opinion publique contre la reine : Paris attend de nous que nous éclairions sa haine, et les provinces leur incertitude. Je sais qu'on ne craint pas d'être trop sévères
envers les princes, qu'il n'y a de la honte qu'à louer, et que les mensonges de la satire sont presque honorables pour un historien; mais on a dit tant de mal de la reine qu'il nous serait possible de profiter de la lassitude générale pour en dire du bien, si un tel artifice n'était pas indigne de l'histoire. Il faut d'abord convenir que la tendresse exclusive du roi pour la reine a excité contre elle une haine que les peuples n'ont ordinairement que contre les maîtresses. On sait qu'il est de bonnes mœurs, en France, que les reines soient consolées des infidélités de leurs époux par la malveillance publique contre les favorites. Jeune et sans expérience, la reine n'a point vu le danger de ses avantages; elle a régné sur le roi comme une maîtresse, et l'a trop fait sentir aux peuples. De là ces bruits de prodigalités et de dons excessifs à sa famille, regardés comme la cause de la dette nationale : bruits si absurdes, lorsqu'on pense à l'origine et à l'énormité de cette dette; mais, si la haine n'ose imaginer certaines. calomnies, elle les emprunte et les rend à la sottise '.
1. La dette, qu'on n'est pas encore parvenu à bien déterminer, était de quatre milliards en 1776, selon l'abbé Baudeau. Qu'on explique une telle dette avec les profusions, je ne dis pas de la reine de France, mais de toutes les reines de l'Europe. En 1776, la reine ne régnait que depuis deux ans.
L'affaiblissement de l'étiquette est une autre source d'objections contre la reine. Par là, dit-on, elle a diminué la considération et le respect des peuples. Il est certain que cette princesse, toujours plus près de son sexe que de son rang, s'est trop livrée aux charmes de la vie privée. Les rois sont des acteurs condamnés à ne pas quitter le théâtre. Il ne faut pas qu'une reine, qui doit vivre et mourir sur un trône réel, veuille goûter de cet empire fictif et passager que les grâces et la beauté donnent aux femmes ordinaires, et qui en fait des reines d'un moment.
On reproche encore à la reine son goût pour les étoffes anglaises, si funeste à nos manufactures, et ce reproche n'est point injuste. Quand le Ciel accorde à une nation industrieuse et galante une reine qui a les charmes de la taille et de la beauté, ce présent devient une richesse nationale. La France se montra jalouse de la reine, et la reine n'y fut pas assez sensible '.
On dit enfin, en manière de résultat, que la conduite de la reine a été aussi fatale au roi que
1. Comment les Parisiens, qui s'irritent contre le goût de la reine pour les marchandises anglaises, supportent-ils de sang-froid que l'Assemblée nationale n'ait pas encore voulu prêter l'oreille aux réclamations de tout notre commerce contre le traité avec l'Angleterre?
celle du roi à la monarchie. Sans combattre une phrase qui plaît autant à la paresse de l'esprit qu'à la malignité du cœur, nous dirons qu'il n'est point de Français qui ne dût souhaiter au roi le caractère de la reine , et à l'Assemblée nationale les bonnes intentions du roi. En un mot, la conduite de la reine, depuis qu'elle est abandonnée à ellemême, force l'histoire à rejeter ses fautes sur ceux qu'elle appelait ses amis.