N° XI
Rem nulli obscuram nostrx nec vocis egentem Consulis, o bone rex.
[JEn., XI.)
Depuis longtemps le cabinet de Versailles était, pour les lumières, fort au-dessous du moindre club du Palais-Royal. La postérité aura peine à croire ' tout ce qu'a fait le gouvernement, et tout ce qu'il n'a pas fait. Il y a eu comme un concert de bêtises dans le conseil. A la veille de leurs mauvaises dispositions, les ministres firent renvoyer M . Necker, et ce fut encore là un nouvel effet de l'heureuse étoile de cet administrateur, qui aurait été enveloppé dans la haine publique, c'est-à-dire proscrit par l'Assemblée nationale et condamné au Palais- Royal, ainsi qu'à l'Hôtel de ville, s'il fût resté deux jours de plus à Versailles.
On convient unanimement que, si le roi était monté à cheval, et qu'il se fût montré à l'armée, elle eût été fidèle et Paris tranquille; mais on n'avait songé à rien. Cette armée, en arrivant, manquait de tout : elle fut nourrie et pourvue par ceux qu'elle venait réprimer. Le moyen que ses pédagogues pussent la diriger contre ses nouveaux
bienfaiteurs ! Elle a suivi l'exemple des gardesfrançaises, qui, au fond, n'ont jamais été dans Paris que des bourgeois armés.
D'ailleurs, après avoir fait la faute d'assembler les Etats généraux aux portes de Paris, c'était commettre une imprudence que d'y rassembler les troupes. Les bourgeois de cette grande ville et une foule d'émissaires se répandirent dans le camp et semèrent l'or à pleines mains, de sorte que, huit jours après leur arrivée, il était à peu près certain que les troupes n'obéiraient pas. Le roi, en congédiant l'armée, ne consulta sans doute que la clémence; mais il aurait dû la congédier encore, en ne consultant que la prudence. On dira peut-être que le roi aurait dû suivre l'armée : ceci suppose un autre système, un autre ordre de choses et un tout autre roi.
Comme rien n'avait été prévu, rien ne se trouva gardé. La Bastille emportée, trente mille fusils et cent pièces de canon entre les mains du peuple, une milice de soixante mille bourgeois, un sénat permanent à l'Hôtel de ville et dans les soixante districts, l'Assemblée nationale se mettant sous leur sauvegarde, et le roi forcé de venir à Paris approuver leurs fureurs et légitimer leur rébellion : tels ont été les derniers symptômes et les signes les plus éclatants de la révolution : car la défection de l'armée n'est point une des causes
PREMIÈRE SÉRIE 8l
de la révolution : elle est la révolution même1. L'extrême population daBS un Etat est aussi une des causes de la chute des pouvoirs et des révolutions. Tout prospère chez un peuple au gré de ceux qui le gouvernent lorsqu'il y a plus de travaux à faire que d'hommes à employer; mais, quand les bras l'emportent par le nombre sur les travaux à faire, il reste alors beaucoup d'hommes inutiles, c'est-à-dire dangereux. Alors il faut recourir aux émigrations et fonder des colonies, ou donner à
i . Il y a eu des présages de la Révolution pour toutes les classes et toutes les conditions. La cour s'en aperçut à la tournure des Noailles; l'Académie et la police, aux nouvelles allures de MM. Rhullières et Suard; le petit peuple, aux propos des gardes-françaises; les filles, aux lazzis insolents du sieur Dugazon (ce bouffon aux gages du roi , et si souvent aux ordres de madame la duchesse de Polignac, a joué au Théâtre-Français sur le nom de cette dame en bégayant le mot Polygamie, à la grande satisfaction du parterre) ; les clubs et les cafés, à la lecture du Journal de Paris. Depuis quelque temps tout le monde s'amusait, en effet, de l'embarras de ce journal. On lui vit prendre le deuil le jour de la retraite de M. Necker (car, pour cette feuille, c'est prendre le deuil que de laisser une page en blanc). Bientôt il ne parla plus qu'avec respect de mesdames de la Halle, de mesdames de la place Maubert, et de messieurs de la Grève. Enfin, comme M. le prince de Conti était protecteur de celui qui imprimait cette feuille, le nom de Conti, qui avait toujours été au bas de la dernière page du journal, fut d'abord écrit en caractères si usés qu'on ne pouvait le déchiffrer, ensuite il fut empâté d'encre, enfin il a tout à fait disparu. De quoi ne s'avisent pas la peur et l'avarice!
Rivarol. II. 1 1
ces peuples une forte constitution pour les contenir. Mais malheureusement, si, au lieu de leur donner cette constitution, le prince les assemble pour qu'ils se la donnent eux-mêmes, alors c'est cette partie oisive et remuante qui domine, et tout est perdu. Nous n'avons parlé, dans l'énumération de ces causes, ni de ce qu'on reproche à la reine, ni des déprédations de quelques favoris : ce sont là des sujets de mécontentement, et non des causes de révolution; seulement on peut dire que des faveurs entassées sans ménagement sur quelques individus ont découragé et aliéné une grande partie de la noblesse et du clergé, et que ce sont ces mêmes nobles et ces prélats, réunis aux parlements, qui ont été les instigateurs et les premières victimes de la révolution. Cela devait être, puisqu'en dernier résultat tout mouvement national n'est qu'un choc de ['égalité naturelle ' contre les privilèges, et, s'il
i. Nous entendons par ce mot une égalité de droit, et non une égalité de fait, puisqu'il est vrai que les hommes naissent avec des moyens inégaux et passent leur vie dans des conditions très inégales, de quelque liberté que jouisse le pays où ils se trouvent. Un cordonnier de l'ancienne Rome n'était pas l'égal de Scipion, quoiqu'il eût naturellement autant de droit que lui aux emplois de la république : ils étaient tous deux égaux par le droit, et inégaux par les moyens. Peut-être faudrait-il, au lieu d'égalité naturelle, égalité civile, puisque tous les citoyens sont protégés par des lois égales. Il n'y a, il n'y aura jamais d'autre égalité parmi les hommes.
faut le dire, du pauvre contre le riche. Du moment, en effet, que les privilèges sont si coupables, il est difficile que les grandes propriétés ne soient pas un peu odieuses; et voilà pourquoi, d'un bout du royaume à l'autre, ceux qui n'ont rien se sont armés, contre ceux qui possèdent, et pourquoi le sort de l'Etat dépend aujourd'hui du succès qu'auront les milices bourgeoises contre les brigands.
Il reste maintenant à examiner quel serait l'état actuel des choses si l'autorité royale n'avait pas été anéantie par la défection de l'armée.
Les fanatiques et les malintentionnés répondent d'abord que les membres de l'Assemblée nationale étaient à jamais perdus et que Paris était détruit de fond en comble si le roi eût prévalu. Ceux qui accréditent ces bruits-là n'en sauraient apporter la moindre preuve, et ils ont toutes les probabilités contre eux. Il faut, pour leur répondre, partir seulement du motif qui a fait recourir à une assemblée d'Etats généraux ; c'est le besoin d'argent; or, ce besoin n'était pas diminué, il s'était au contraire fort augmenté depuis un an : était-ce donc le moyen d'obtenir des secours de la nation française que de la violer dans la personne de ses députés? Si l'exil des parlements, sous le précédent ministère, avait fait craindre le refus des subsides, que ne serait-il donc pas arrivé d'une pareille violence? Ne devait-on pas s'attendre à unejnsurrection gé-
nérale, puisqu'elle s'est effectuée par la seule appréhension de ce qu'on ne fait que supposer? Il est bien plus probable que le roi n'aurait songé qu'à faire accepter la déclaration des droits par l'Assemblée nationale, à statuer sur les impôts nécessaires et à indiquer d'autres États généraux : on est toujours sûr d'un roi qui a besoin d'argent.
Quant à la ville de Paris, jamais la cour n'a eu ni assez de lumières ni assez d'amour du bien public pour vouloir la dispersion de cet énorme et confus amas d'hommes et de pierres. Paris, qui a jusqu'à présent consumé les provinces, ne doit périr que par elles. Une cour prodigue et nécessiteuse ne saura jamais se passer d'une grande capitale, et préférera toujours les objets de luxe entassés dans une ville aux véritables biens de l'homme répandus dans les campagnes.
D'ailleurs Paris avait alors des otages trop précieux pour qu'on songeât seulement à y jeter un boulet de canon. On y comptait à cette époque les premières familles du royaume, les femmes et les enfants des courtisans et des premiers officiers de l'armée. Mais c'est pour ne pas trop rougir de ses crimes que Paris s'obstine à dire qu'on avait résolu sa perte.
Il est donc clair qu'en réduisant à rien les preuves pour et contre les intentions de la cour, il reste du moins de grandes probabilités pour ceux qui la
justifient contre ceux qui la calomnient; et ces probabilités sont encore fortifiées par la' comparaison de l'état où nous sommes. Paris aurait été contenu par des soldats, mais il aurait été tranquille; l'Assemblée n'aurait pas eu l'honneur de faire sa fausse constitution, mais la nation et le roi se seraient entendus; les impôts auraient été accordés; et cependant la capitale n'aurait pas été souillée de tant de crimes, les provinces ne seraient pas infestées de brigands, les abbayes ne seraient pas incendiées, les châteaux démolis, les couvents pillés et violés, la sûreté personnelle et les propriétés attaquées de toutes parts, les revenus publics considérablement diminués, les lois affaiblies et les droits confondus; enfin l'armée n'eût pas été infidèle, ce qui, dans tout État, sera toujours un grand malheur. Comment se fier désormais au serment d'une telle armée? Ceux qui ont abandonné leur roi seront-ils fidèles à des officiers municipaux? Il faut que l'Assemblée nationale, pour être sûre de l'armée, ait compté d'abord sur un miracle ou sur un complot, et qu'elle compte maintenant sur des vertus, sur des raisonnements et des distinctions métaphysiques. Une armée est un instrument de bien ou de mal, et les rois manient mieux que les corps législatifs ces sortes d'instruments.
Résumons. L'Assemblée nationale n'avait pas été députée pour faire une révolution, mais pour nous
donner une constitution. Nos députés n'ont encore fait que détruire. Ils cèdent aujourd'hui à la tentation de placer une déclaration des droits de l'homme à la tête de la constitution; puissent-ils ne pas s'en repentir! Les princes, à qui on parle toujours de leurs droits et de leurs privilèges, et jamais de leurs devoirs, sont en général une mauvaise espèce d'hommes. L'Assemblée nationale aurait-elle le projet de faire de nous autant de princes? Les passions ne crient-elles pas assez haut dans le cœur humain Pet une assemblée législative doit-elle favoriser l'envie, qui ne veut pas qu'un homme puisse jamais valoir ou posséder plus qu'un autre? Depuis quand la loi, qui a toujours lié les hommes, ne songe-t-elle qu'à les délier et qu'à les armer?
No XII
Us disent qu'il faut penser tout haut, que toute vérité est bonne à dire. Mon avis serait de leur donner à gouverner quelque province qui mériiàt d'être châtiée : ils la mettraient bientôt sens dessus dessous.
[Œuvres de Frédéric II, roi de Prusse.)
Tous les législateurs ont ajouté aux liens des lois les chaînes de la religion; ils n'ont jamais cru prendre trop de précautions pour établir parmi le
peuple la subordination, cet ange tutélaire du monde. Mais les philosophes actuels composent d'abord leur république, comme Platon, sur une théorie rigoureuse; ils ont un modèle idéal dans la tête, qu'ils veulent toujours mettre à la place du monde qui existe ; ils prouvent que les prêtres et les rois sont les plus grands fléaux de la terre, et, quand ils sont les maîtres, ils font d'abord révolter les peuples contre la religion et ensuite contre l'autorité. C'est la marche qu'ils ont suivie en France; ils ont vengé les rois des entreprises des papes, et les peuples des entreprises des rois; mais bientôt ils verront avec douleur qu'il faudrait qu'il existât un monde de philosophes pour briser ainsi toute espèce de joug ; ils verront qu'en déliant les hommes on les déchaîne; qu'on ne peut leur donner une arme défensive qu'elle ne devienne bientôt offensive; et ils pleureront sur le malheur de l'espèce humaine, qui ne permet pas à ceux qui la gouvernent de songer à la perfection. Alors, de philosophes qu'ils étaient ils deviendront politiques. Ils verront qu'en législation comme en morale le bien est toujours le mieux; que les hommes s'attroupent parce qu'ils ont des besoins, et qu'ils se déchirent parce qu'ils ont des passions ; qu'il ne faut les traiter ni comme des moutons ni comme des lions, mais comme s'ils étaient l'un et l'autre; qu'il faut que leur faiblesse les rassemble, et que
leur force les protège. Le despote qui ne voit que de vils moutons, et le philosophe qui ne voit que de fiers lions, sont également insensés et coupables.
Il faut pourtant observer que les livres des philosophes n'ont point fait de mal par eux-mêmes, puisque le peuple ne les lit point et ne les entendrait pas; mais il n'est pas moins vrai qu'ils ont nui par tous les livres qu'ils ont fait faire, et que le peuple a fort bien saisis. Autrefois un livre qui ne passait pas l'antichambre n'était pas fort dangereux; et aujourd'hui il n'y a que ceux en effet qui ne quittent pas les antichambres qui sont vraiment redoutables. En quoi il faut louer les philosophes qui écrivaient avec élévation pour corriger les gouvernements, et non pour les renverser; pour soulager les peuples, et non pour les soulever; mais les gouvernements ont méprisé la voix des grands écrivains, et ont donné le temps aux petits esprits de commenter les ouvrages du génie, et de les mettre à la portée de la populace.
Il est dur sans doute de n'avoir que des fautes ou des crimes à raconter, et de transmettre à la postérité ce qu'on ne voudrait que reprocher à ses contemporains; mais, comme dit un ancien, quand on ne peut faire peur aux hommes, il faut leur faire honte. Jamais en effet gouvernement n'a été plus humilié que le nôtre; jamais il n'y
eut d'assemblée législative plus insensée, jamais de capitale plus coupable. Puisse la nation profiter également des fautes de la cour, des crimes de Paris , et de l'incroyable conduite de ses députés! Puissent -ils s'apercevoir eux-mêmes qu'à mesure qu'ils démolissent avec tant de zèle, le peuple ne cesse de briser avec fureur les pierres et les matériaux qu'ils tirent du vieux édifice, et qui devaient servir à la construction du nouveau !
Qu'ils ne nous accusent pas d'avoir exagéré leurs fautes ou atténué leurs bonnes intentions; nous avons au contraire jeté plus d'un voile sur les maux particuliers, pour ne voir et ne montrer que le malheur public. Le roi, dans ses proclamations pour le maintien de l'ordre, avoue, en gémissant, que ce qui se passe est la honte et le scandale de la France. M. Necker et M. le garde des sceaux, dans leurs discours royaux, disent nettement que le gouvernement ne peut plus rien '. Avons-nous avancé des choses plus fortes? Avonsnous détaillé tous les crimes, démasqué toutes les ruses, dénoncé toutes les prétentions ? D'autres que nous auraient parlé de l'affaire de Brest et de la répugnance qu'a montrée l'Assemblée nationale
1. Le discours de M. le garde des sceaux est le plus éloquent, à ce qu'il nous semble, qu'on ait entendu aux États généraux.
pour dévoiler ce complot; ils auraient demandé pourquoi un régiment révolté contre ses chefs, à Strasbourg, après avoir commis de grands excès, a réclamé utilement la protection de l'Assemblée nationale; pourquoi nos députés comptent leurs mandats tantôt pour beaucoup, tantôt pour rien.
Mais ces questions et bien d'autres encore sont inutiles. L'Assemblée nationale ne dissimule plus : il s'agit en ce moment d'une constitution pour le peuple français; cette constitution est presque entière exprimée dans les différents cahiers, et ces cahiers disent tous, d'une voix unanime, que le gouvernement est monarchique, que le roi réunit à lui seul toute la puissance executive, et que c'est à lui à sanctionner tous les actes du pouvoir législatif. Un membre de l'Assemblée nationale (mais un de ceux quibus est equus, et pater, et res) se lève : il montre les bases de notre constitution, et l'Assemblée garde un morne silence; il demande à haute voix si la France n'est point un gouvernement monarchique, et on ne lui répond rien.
Mais ce silence effrayant, dans les conjonctures où nous sommes, ne glacera pas le cœur des bons Français. Ils diront tous, ils crieront tous d'une voix unanime qu'ils ont un roi et qu'ils veulent un roi. L'esprit monarchique a jeté en France de profondes racines; il a pénétré la substance de ce vaste empire. Le souffle de l'anarchie et les nuages
élevés du sein de l'Assemblée nationale ont bien pu obscurcir le trône pour quelques instants; mais cette nuit passagère va se dissiper; l'orage n'aura dispersé que les fanatiques du peuple et les esclaves de la cour, et le trône va briller sous un ciel plus pur, appuyé sur la liberté publique et revêtu d'une splendeur tranquille.