N° XIII
Fortuna sœvo Ixta negotio et Ludum insolentem ludere pertinax,
(Hor., Od., III, xiii.)
S'il existait sur la terre une espèce supérieure à l'homme, elle admirerait quelquefois notre instinct, mais elle se moquerait souvent de notre raison. C'est surtout dans les grands événements que nos efforts, suivis de tant de faiblesse, et nos projets, accompagnés de tant d'imprévoyance, exciteraient sa pitié. Il a fallu que la vanité de l'homme confessât qu'il existe une sorte de fatalité, un je ne sais quoi qui se plaît à donner des démentis à la prudence et qui trouble à son gré les conseils de la sagesse. C'est à la brièveté de notre vue qu'il faut s'en prendre. Si nous apercevions les causes avant d'être avertis par les effets, nous prédirions
les événements avec quelque certitude; mais, toujours forcé de remonter des effets aux causes, l'homme passe sa vie à raisonner sur le passé, à se plaindre du présent et à trembler pour l'avenir.
Qui aurait dit au vieux Maurepas, lorsqu'il rétablit les parlements, en 1774, qu'il les perdait à jamais, et avec eux l'autorité rovale? Et, pour en venir à des exemples plus récents, qui aurait dit, l'année dernière, à la noblesse et au clergé, lorsqu'ils demandaient à grands cris les États généraux, qu'ils y trouveraient une fin si prompte? Ils ne songeaient pourtant qu'à se venger de M. l'archevêque de Sens et à rattraper quelques bribes de pensions que ce cardinal avait supprimées. M. Necker est peut-être le seul qui, après avoir accordé la double représentation au tiers état, ait senti tout à coup qu'il renversait l'ancienne monarchie; mais l'effet était si près de la cause que ce ministre est impardonnable de ne l'avoir pas senti plus tôt. Son repentir et ses efforts ont été inutiles : en vain a-t-il indiqué la délibération par ordre j comme un remède efficace pour le mal qu'il avait fait; l'impulsion était donnée, et le tiers état a crié, par mille bouches à la fois, qu'il délibérerait par tête.
No XIV
Audit continuo : Quis homo hic est ? quo pâtre natus ? (Hor., Sat.j I, vi.)
Maintenant, s'il est un problème intéressant au monde, c'est celui que nous offre la situation actuelle de la France. Que deviendra le roi? que deviendront les fortunes ? Chacun se le demande, et, dans la consternation universelle, l'intérêt, la peur ou le fanatisme répondent tour à tour. Nous essaierons bientôt si, à travers leurs cris, la raison pourra faire entendre sa voix ; et, sans trop nous livrer à l'art des conjectures, nous verrons jusqu'à quel point il est permis à nos faibles regards de se porter dans l'avenir.
Mais, avant d'examiner les travaux de l'Assemblée nationale et de prononcer sur notre état futur, d'après l'état où nous sommes, il faut d'abord convenir que les sottises de la cour et les griefs de la nation étaient montés à leur comble; nous ne saurions trop le répéter. Tous les rois du monde ont reçu une grande leçon dans la personne du roi de France. Les gouvernements apprendront désormais à ne pas se laisser devancer par les peuples qu'ils dirigent. Dans le nord de
l'Europe, l'Angleterre exceptée , les princes sont instruits et les peuples ignorants; au midi , les princes sont ignorants et les peuples éclairés : cela vient de ce que les rois du nord s'occupent à lire nos bons ouvrages, et que les rois du midi ne songent qu'à les proscrire. La France surtout offrait depuis longtemps le spectacle du trône éclipsé au milieu des lumières. Ce spectacle est dégoûtant et ne saurait être long. Il faut des rois administrateurs aux États industrieux, riches et puissants; un roi chasseur ne convient qu'à des peuples nomades.
Quand M. de Galonné assembla les notables, il découvrit aux yeux du peuple ce qu'il ne faut jamais lui révéler, le défaut de lumières plus encore que le défaut d'argent. La nation ne put trouver dans cette assemblée un seul homme d'Etat; et le gouvernement perdit à jamais notre confiance. C'est ce qui arrivera chez tous les peuples que les ministres consulteront. En effet, que diraient des voyageurs qui auraient pris des guides, si, au milieu des bois, ces mêmes guides s'arrêtaient tout à coup pour les consulter sur la route qu'il faut prendre? Les voyageurs seraient encore bien doux s'ils ne faisaient que mépriser leurs guides. Or, quand les peuples cessent d'estimer, ils cessent d'obéir. Règle générale : les nations que les rois assemblent et consultent commencent
par des vœux et finissent par des volontés. Tel peuple qui se fût estimé heureux d'être écouté dans ses plaintes finit par ne vouloir pas même entendre la voix de ses maîtres.
Au reste , la nation française a pris un moyen infaillible de se procurer de grands princes, en leur donnant des entraves et même des inquiétudes. Quand les rois étaient absolus, lorsqu'il était si nécessaire qu'ils eussent des talents, on les abandonnait à des gouverneurs et à des ministres imbéciles, et ils s'endormaient sur le trône; maintenant que, par la constitution, si elle dure, ils seront restreints dans leurs pouvoirs, et qu'il serait presque indifférent qu'ils eussent le mérite personnel, ils seront toujours éveillés par le besoin et le malheur , ces grands précepteurs des rois; ils seront toujours bien entourés; ils seront guerriers, financiers, politiques; ils seront euxmêmes leurs propres ministres.
Voilà en peu de mots la grande faute du gouvernement. Voyons à présent les griefs de la nation.
Ils sont nombreux, sans doute; et pourtant, qui le croirait? ce ne sont ni les impôts, ni les lettres de cachet, ni tous les autres abus de l'autorité ; ce ne sont point les vexations des intendants, et les longueurs ruineuses de la justice, qui ont le plus irrité la nation, c'est le préjugé de
la noblesse, pour lequel elle a manifesté le plus de haine : ce qui prouve évidemment que ce sont les bourgeois, les gens de lettres, les gens de finances, et enfin tous ceux qui jalousaient la noblesse, qui ont soulevé contre elle le petit peuple dans les villes, et les paysans dans les campagnes. C'est une terrible chose que la qualité , disait Pascal ; elle donne à un enfant qui vient de naître une considération que n'obtiendraient pas cinquante ans de travaux et de vertus. Il est singulier, en effet, que la patrie s'accorde à dire à un enfant qui a des parchemins : « Tu seras un jour prélat, maréchal de France, ou ambassadeur, à ton choix », et qu'elle n'ait rien à dire à ses autres enfants. Les gens d'esprit et les gens riches trouvaient donc la noblesse insupportable, et la plupart la trouvaient si insupportable qu'ils finissaient par l'acheter; mais alors commençait pour eux un nouveau genre de supplice : ils étaient des anoblis, des gens nobles, mais ils n'étaient pas gentilshommes; car les rois de France, en vendant la noblesse, n'ont pas songé à vendre aussi le temps, qui manque toujours aux parvenus. Quand l'empereur de la Chine fait un noble, il le fait aussi gentilhomme, parce qu'il anoblit le père, l'aïeul, le bisaïeul, le trisaïeul, au fond de leurs tombeaux, et qu'il ne s'arrête qu'au degré qu'il veut. Cet empereur vous donne ou vous vend à la fois le passé, le présent et l'ave-
nir; au lieu que les rois de notre Europe ne nous vendent que le présent et le futur; en quoi ils se montrent moins conséquents et moins magnifiques que le monarque chinois. Les rois de France guérissent leurs sujets de la roture à peu près comme des écrouelles, à condition qu'il en restera des traces.
Je le demande maintenant aux différents peuples de l'Europe, et aux Français particulièrement : à qui la faute si la folie de la noblesse est devenue épidémique parmi nous ? Faut-il s'en prendre à un gentilhomme de ce que tout le monde lui dit qu'il est gentilhomme ; de ce que tout le monde lui sait gré de porter le nom de son père; de ce que tout le monde lui crie de bien conserver ses vieux papiers et de vivre sans rien faire ; de ce qu'enfin tout le monde le tient pour dégradé, si la pauvreté le force à travailler et à se rendre utile à la société? Il est bien clair que, si les nobles avaient été seuls à croire ces sottises-là, ils auraient bientôt quitté la partie ; que, si on avait ri pour la première fois au nez des gens qui se disaient nobles, ils ne l'auraient pas dit longtemps. Mais les roturiers étaient encore plus frappés qu'eux de cette maladie; la noblesse est, aux yeux du peuple, une espèce de religion dont les gentilshommes sont les prêtres; et, parmi les bourgeois, il y a bien plus d'impies que d'incrédules» Nos académies,
Rivarol. II. 1 3
moins conséquentes que les chapitres nobles où l'esprit et le talent n'ont jamais fait entrer personne, ont voulu se décorer de gentilshommes, et ont ouvert leurs portes à la naissance. Nos philosophes même ont passé leur vie à classer dans leur tête les différentes généalogies de l'Europe et à se dire entre eux : Un tel est bon, un tel ne l'est pas; ce sot et ce fripon sont des gens comme il faut; un tel est du bois dont on fait les évêques et les maréchaux de France; et ils ont ainsi accrédité un tas de phrases proverbiales qui , passant de bouche en bouche, ont vicié les meilleurs jugements et formé ce qu'on appelle le préjugé de la noblesse ' .
Je vous le demande donc, nation française, à qui la faute si ce préjugé a renversé toutes les têtes? N'est-ce pas à vous à vous en accuser vousmême? Mais, si vous vous en accusez, si vous en rougissez, pourquoi massacrez-vous un homme par la raison qu'il est gentilhomme? Pourquoi brûlezvous ses archives et ses châteaux? Peut-être voulezvous, après avoir expié votre sottise par la honte, laver votre honte dans le sang, et devenir atroce
1. Madame du Deffand, ayant lu l'Esprit des lois dans le temps que ce livre parut, dit à ceux qui lui en demandaient son avis qu'<7 résultait de la lecture de cet ouvrage que son auteur était gascon, homme de robe et gentilhomme ; et tout cela, en effet, se fait très bien sentir dans l'admirable ouvrage de l'Esprit des lois.
pour faire oublier que vous avez été ridicule. Mais, je vous le prédis, vous n'aurez fait que des crimes inutiles ' ; vous n'éteindrez pas des souvenirs. César disait à l'assemblée la plus démocratique qui ait existé sur la terre : « Je descends d'Ancus Martius par les hommes, et de Vénus par les femmes ; si bien qu'on trouve dans ma maison la majesté des dieux et la sainteté des rois. » Il le disait, et on ne l'en aimait pas moins : car les Romains étaient plus jaloux des emplois de la république que des généalogies des particuliers; et sans doute, bourgeois parisiens, que vous aurez un jour une jalousie aussi raisonnable, quand vous verrez vos enfants parvenir, comme les nobles, aux charges publiques. Mais, je vous le répète, les nobles partageront toujours avec vous les profits
1. En Franche-Comté, vers la fin du mois d'août 1789, le jour anniversaire de la Saint-Barthélémy, le peuple avait résolu d'égorger tous les nobles. Quatre coups de fusil devaient être le signal du massacre ; mais celui qui tirait les coups, ayant été surpris avant de tirer le quatrième, avoua le complot, et on pendit trois bourgeois et trois soldats des plus coupables. Dans d'autres provinces, on a employé le fer et le feu pour forcer les gentilshommes à renoncer à leurs titres de marquis et de comtes; on leur demandait s'ils étaient plus grands seigneurs que le roi, qui s'était déclaré du tiers état. Ceux qui brûlaient les châteaux répandaient qu'il leur était enjoint de ne laisser debout que le château de Versailles, dont on ne répond pas même aujourd'hui.
des places, sans que vous puissiez partager avec eux la vanité des titres ; sans qu'il vous soit jamais possible d'oublier ni ce qu'ils furent, ni ce que vous êtes; et même, dans votre constitution future, ceux de vous qui auront passé par les grandes charges deviendront aussi des nobles, et ceux qui n'y parviendront que les derniers seront toujours traités d'hommes nouveaux. Ce mal est incurable dans notre Europe, et il serait encore plus aisé à vos philosophes de vous en consoler que de vous en guérir.
L'énorme fortune du haut clergé était aussi depuis longtemps un objet insupportable aux yeux du peuple, et augmentait encore la haine et l'envie contre les nobles, qui avaient le privilège exclusif des grandes dignités et des gros bénéfices. Aussi, dans la cruelle position des finances, n'a-t-on pas hésité un moment, et l'Eglise a été la première victime.
C'est pour la dernière fois que nous aurons parlé des fautes du gouvernement et des sujets de plaintes de la nation; nous n'y reviendrons plus. Les travaux de l'Assemblée nationale et les événements qui en seront les suites vont occuper toute notre attention.