‹ OEuvres choisies de A. Rivarol. Avec une préfChapitre 6 sur 31 · N° XV · texte numérisé non relu

N° XV

O navis, réfèrent in mare te novi Fluctus !

(Hor., Od., 1. I.)

Nous avons laissé le roi décoré d'une cocarde patriotique, mais sans armée, sans conseil, sans ministre, sans argent, livré à toutes les entreprises d'un corps législatif. Les esprits modérés pensaient que, de ce jour même, l'Assemblée aurait dû tomber aux pieds d'un roi dont les mains étaient désarmées, et qu'elle aurait dû lui rendre en hommages apparents ce qu'il perdait en réalité, afin de lui concilier le respect; et surtout afin de contenir le peuple qui pouvait se porter aux extrémités, s'il s'apercevait trop que le gouvernement était sans force. On espérait que cette foule de législateurs se hâteraient de resserrer les liens du corps politique, ébranlé par une si grande secousse; que les pouvoirs allaient être balancés par une sage constitution, et la législation commencée; on espérait surtout que l'Assemblée nationale allait s'occuper des finances. Mais on verra bientôt comment nos députés, enflés de leur victoire sur l'autorité royale, enivrés de l'encens qui fumait pour eux dans toutes les provinces, forts d'une milice innombrable et de

l'aveugle adhésion de toutes les grandes villes à ce qu'ils avaient fait, à ce qu'ils faisaient et à ce qu'ils feraient; on verra, dis-je, comment nos députés se sont emportés au delà de leurs mesures, et ce que la peur et la vanité ont fait faire à la plus sage et à la plus auguste assemblée de l'univers.

Cependant M. Necker fuyait à travers les Pays- Bas et l'Allemagne, emportant avec lui le salut de la France. Une lettre du roi, une épître de l'Assemblée nationale et un commis du contrôle galopaient après lui, et le joignirent au delà du Rhin. Au récit de tout ce qui s'était passé le lendemain de son départ, ce ministre, se voyant le prétexte de tant de maux, crut aussi en être le remède, et revint à Paris. Toutes les cabales s'étaient réunies pour le rappeler; on voulait opposer sa présence aux fureurs du peuple, comme en certains pays on expose encore des reliques pour arrêter les incendies et les inondations.

Les esprits sages craignaient que ce ministre ne voulût revenir qu'après que l'Assemblée nationale aurait fait une bonne constitution et rendu au roi assez d'autorité pour assurer la tranquillité publique, mais M. Necker ne voulut ni calculer ni balancer ; il se rejeta dans un royaume anarchique qui lui tendait ses bras ensanglantés, et il vint à Paris, où son entrée fut une belle et heureuse parodie de celle que le roi y avait faite peu de jours

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auparavant. Le monarque n'avait entendu que des vive la nation! et le ministre n'entendit que des vive M. Necker! Le monarque avait demandé justice pour ses sujets, et le ministre demanda grâce; on n'avait offert qu'une cocarde au monarque, on décerna une statue de marbre au ministre.

Un citoyen connu (le marquis de Villette) perça la foule, et, saisissant l'occasion de baiser innocemment la main d'un homme, il colla celle de M. Necker à sa bouche, en le nommant l'ange tutélaire de la France.

Mais cette entrée, qui réjouit tout le monde, ne rassura personne. Les soixante petites républiques qui, sous le nom de districts, se partageaient la capitale, ne voulurent point confirmer les grâces accordées par l'Hôtel de ville aux prières de M. Necker, et se moquèrent de leur métropole; de sorte qu'il ne resta plus à ce ministre d'autre parti que de se retirer à Versailles au milieu des débris du trône, et d'observer de là les convulsions de Paris et les manœuvres de l'Assemblée nationale.

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