N° XVI
Nec gemino belluin irojanum orditur ab ovo. (Hor.)
«On fait, disait le grand roi de Prusse, un métier de dupe, quand on gouverne les États dans les temps de trouble et de malheur. » En effet, le crédit de l'homme le plus vénéré peut baisser dans les temps de crise, soit que la foi manque aux miracles, ou que les miracles manquent à la foi; et c'est ce que M. Necker éprouva, ainsi que nous Talions voir.
Ce ministre avait trouvé l'Assemblée nationale dans une situation brillante, mais délicate. Tous les pouvoirs étaient entre ses mains, toutes les cours souveraines à ses pieds ; les félicitations, les encouragements et les adhésions arrivaient de toutes parts ; mais elle avait à ses portes cette capitale dont elle s'était servie pour renverser le trône ; et la puissance ombrageuse et farouche d'un peuple qui use de sa force plutôt que de ses droits exigeait des mains habiles pour être dirigée. M. de La Fayette, commandant général des milices, écrivait aux bourgeois de Paris : Exécuter vos décrets, vivre et mourir, s'il le faut, pour vous obéir, voilà les seules fonctions, les seuls droits de celui que vous avez
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daigné nommer votre commandant. Tout fléchissait, avec plus ou moins de bassesse, devant ce peuple de rois; et, comme ils avaient manifesté des désirs très démocratiques, il était bien à craindre qu'ils n'entraînassent vers un état trop populaire une assemblée nationale, députée pour reconnaître que la France est un Etat monarchique, dont le chef a la plénitude du pouvoir exécutif et une grande partie du législatif.
L'Assemblée ne put, en effet, résister à l'impulsion donnée par la capitale et augmentée dans son propre sein par une majorité turbulente. Enivrée par le succès, traitant la prudence de faiblesse et la violence d'énergie, elle voulut encore ajouter au fol enthousiasme des peuples, en se plaçant au delà des usages et des droits les plus antiques, et en prenant les choses de si haut qu'elle eut l'air d'assister à la création du monde.
Pour remplir sans obstacle une si glorieuse destinée, les États généraux s'appelèrent tantôt les représentants de la France et tantôt la France même, tantôt l'Assemblée nationale et tantôt la nation, comptant leurs mandats pour quelque chose ou pour rien, selon le besoin et l'occurrence. Et d'abord, au lieu d'une constitution et d'une législation dont la France avait un si urgent besoin, ils annoncèrent hautement qu'ils allaient faire une déclaration des droits de l'homme; c'est-à-dire
qu'avant de nous donner un livre nécessaire, ils voulurent faire une préface dangereuse. Ils se considérèrent, dans leur maison de bois, comme dans une autre arche de Noé, d'où il leur sembla que la terre était au premier occupant, et qu'ils pouvaient la partager à un nouveau genre humain. Ils déclarèrent donc, à la face de l'univers, que tous les hommes naissaient et demeuraient libres ; qu'un homme ne saurait être plus qu'un autre homme, et cent autres découvertes de cette nature, qu'ils se félicitaient d'avoir révélées les premiers au monde; se moquant bien philosophiquement de l'Angleterre, qui n'avait pas su débuter comme eux lorsqu'elle se donna une constitution en 1688.
Mais la joie de nos députés fut courte. On se demanda bientôt en Europe quelle était donc cette nouvelle méthode de conduire les peuples avec des théories et des abstractions métaphysiques; de compter pour rien la pratique et l'expérience, de confondre l'homme absolument sauvage avec l'homme social, et l'indépendance naturelle avec la liberté civile. Dire que tous les hommes naissent et demeurent libres, c'est dire en effet qu'i'/s naissent et demeurent nus. Mais les hommes naissent nus et vivent habillés, comme ils naissent indépendants et vivent sous des lois. Les habits gênent un peu les mouvements du corps; mais ils le protègent contre les accidents du dehors; les lois gênent les pas-
sions, mais elles défendent l'honneur, la vie et les fortunes. Ainsi, pour s'entendre, il fallait distinguer entre la liberté et l'indépendance : la liberté consiste à n'obéir qu'aux lois, mais dans cette définition le mot obéir s'y trouve ; tandis que l'indépendance consiste à vivre dans les forêts, sans obéir aux lois, et sans reconnaître aucune sorte de frein.
On trouva donc étrange et dangereux que l'Assemblée nationale eût rédigé le code des sauvages et recueilli des maximes en faveur de l'égoïsme et de toutes les passions ennemies de la société. Les nègres, dans les colonies, et les domestiques, dans nos maisons, peuvent, la déclaration des droits à la main, nous chasser de nos héritages. Commentune assemblée de législateurs a-t-elle feint d'ignorer que le droit de nature ne peut exister un instant à côté de la propriété ? Du jour où un homme a pris possession d'un champ par le travail, il n'a plus été en état dépure nature; son existence, comme celle de ses voisins, a été industrieuse et dépendante. Mais l'Assemblée n'a pas voulu se souvenir que le corps politique est un être artificiel qui ne doit rien à la nature ; que les hommes naissent inégaux, et que la loi est l'art de niveler les inégalités naturelles.
En remontant à l'origine du monde pour fonder sur la terre un nouvel ordre de choses, l'Assemblée
évita d'abord, avec affectation, de prononcer le nom de Dieu; et cette affectation fut extrêmement remarquée. O apprentis en politique et même en philosophie! est-ce que le juge de toutes les consciences n'est pas le garant de toutes les propriétés? Et, quand Dieu ne serait que la plus belle conception de l'esprit humain, est-ce en faisant votre métaphysique que vous deviez l'oublier? Peu de philosophie, dit le chancelier Bacon, écarte de la religion; beaucoup y ramène '.
M. Necker, de son côté, rabattit le vol de nos législateurs en les forçant de descendre du berceau du monde au comité des finances. Il fallut
i. Cette logique de tant d'administrateurs qui, ayant un déficit immense à combler, laissent d'abord tomber les principales branches des revenus publics, et cette politique de tant de législateurs qui, avant de lier un grand peuple par les lois, négligent volontairement la religion, et se privent ainsi de la chaîne éternelle qui unit à jamais la terre et le ciel, méritaient en effet l'indignation des bons esprits. Il faut croire que l'Assemblée nationale a été bien avertie, puisqu'elle vient d'ajouter au préambule de sa déclaration: