‹ Œuvres choisies de B. Pascal: Pensées et opuscules. T. uniqueChapitre 29 sur 71 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

S'il y a un Dieu, il ne faut aimer que lui, et non les créatures passagères. Le raisonnement des impies, dans la Sagesse , n'est fondé que sur ce qu'il n'y a point de Dieu. Cela posé, disent-ils, jouissons donc des créatures : c'est le pis aller. Mais s'il y avait un Dieu à aimer, ils n'auraient pas conclu cela, mais le contraire. Et c'est la conclusion des sages : il y a'un Dieu, ne jouissons donc pas des créatures. Donc tout ce qui nous incite à nous attacher aux créatures est mauvais , puisque cela nous empêche, ou de servir Dieu si nous le connaissons, ou de le chercher si nous l'ignorons. Or, nous sommes pleins de concupiscence : donc nous sommes pleins de mal; donc nous devons nous haïr nous-mêmes, et tout ce qui nous excite à autre attache que Dieu seul.

Quand nous voulons penser à Dieu, n'y a-t-il rien qui nous détourne, et qui nous tente de penser ailleurs ! Tout cela est mauvais, et né avec nous.

Ll est faux que nous soyons dignes que les autres nous aiment : il est injuste que nous le voulions. Si nous naissions raisonnables et indifférents et connaissant nous et les autres, nous ne donnerions point cette inclination à notre volonté. Nous naissons pourtant avec elle : nous naissons donc injustes, car tout tend à soi. Cela est contre tout ordre : il faut tendre au général ; et la pente vers soi est le commencement de tout désordre , en guerre , en police , en économie , dans le corps particulier de l'homme. La volonté est donc dépravée.

Si les membres des communautés naturelles et civiles tendent au bien du corps, les communautés ellesmêmes doivent tendre à un autre corps plus général , dont elles sont membres. L'on doit tendre au général. Nous naissons donc injustes et dépravés.

Qui ne hait point en soi son amour-propre et cet instinct qui le porte à se faire Dieu, est bien aveuglé. Qui ne voit que rien n'est si opposé à la justice et à la vérité ? car il est faux que nous méritions cela; et il est injuste et impossible d'y arriver, puisque tous demandent la même chose. C'est donc une manifeste injustice où nous sommes nés, dont nous ne pouvons nous défaire, et dont il faut nous défaire.

Cependant aucune religion [ que la chrétienne ] n'a remarqué que ce fût un péché, ni que nous y fussions nés, ni que nous fussions obligés d'y résister, ni n'a pensé à nous en donner les remèdes.

[Il y aune] guerre intestine de l'homme entre la raison et les passions. [Il pourrait jouir de quelque paix] s'il n'avait que la raison sans passions... s'il n'avait que les passions sans raison. Mais ayant l'un et l'autre, il ne peut être sans guerre, ne pouvant avoir paix avec l'un qu'ayant guerre avec l'autre. Ainsi il est toujours divisé, et contraire à lui-même.

Si c'est un aveuglement surnaturel de vivre sans chercher ce qu'on est, c'en est un terrible de vivre mal en croyant Dieu.

Il est indubitable que l'âme soit mortelle ou immortelle, cela doit mettre une différence entière dans la morale; et cependant les philosophes ont conduit la morale indépendamment de cela.

Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soii la comédie en i<>ut le reste. On jette enfin »1«' la terre sur Ja tête, et en voilà pour jamais.

Dieu ayant fait le ciel et la terre, qui ne sentent point le bonheur de leur être, il a voulu faire des êtres qui le connussent et qui composassent un corps de membres pensants ; car nos membres ne sentent point le bonheur de leur union, de leur admirable intelligence, du soin que la nature a d'y influer les esprits, et de les faire croître et durer. Qu'ils seraient heureux , s'ils le sentaient, s'ils le voyaient! Mais il faudrait pour cela qu'ils eussent intelligence pour le connaître, et bonne volonté pour consentir à celle de l'âme universelle. Que si, ayant reçu l'intelligence, ils s'en servaient à retenir en eux-mêmes la nourriture , sans la laisser passer aux autres membres, ils seraient non-seulement injustes, mais encore misérables, et se haïraient plutôt que de s'aimer : leur béatitude, aussi bien que leur devoir, consistant à consentir à la conduite de l'âme entière à qui ils appartiennent, qui les aime mieux qu'ils ne s'aiment eux-mêmes.

Etre membre est n'avoir de vie, d'être et de mouvement que par l'esprit du corps et pour le corps. Le membre séparé, ne voyant plus le corps auquel il appartient, n'a plus qu'un être périssant et mourant.

Cependant il croit être un tout; et ne se voyant point de corps dont il dépende, il croit ne dépendre que de soi et veut se faire centre et corps lui-même. Mais n'ayant point en soi de principe de vie , il ne fait que s'égarer et s'étonne dans l'incertitude de son être , et sentant bien qu'il n'est pas corps, et cependant ne voyant point qu'il soit membre d'un corps. Enfin, quand

il vient à se connaître, il est comme revenu chez soi et ne s'aime plus que pour le corps ; il plaint ses égarements passés.

Il ne pourrait pas par sa nature aimer une autre chose, sinon pour soi-même et pour se l'asservir, parce que chaque chose s'aime plus que tout. Mais en aimant le corps il s'aime soi-même parce qu'il n'a d'être qu'en lui, par lui et pour lui : qui adhœret Deo unus spiritus est.

Le corps aime la main ; et la main, si elle avait une volonté, devrait s'aimer de la même sorte que l'âme l'aime : tout amour qui va au delà est injuste.

Adhœrens Deo unus spiritus est : on s'aime parce qu'on est membre de Jésus-Ciirist. On aime Jésus-Christ parce qu'il est le corps dont on est membre. Tout est un. L'un est l'autre, comme les trois personnes.

11 ne faut aimer que Dieu et ne haïr que soi.

Si le pied avait toujours ignoré qu'il appartint au corps et qu'il y eût un corps dont il dépendît , s'il n'avait eu que la connaissance et l'amour de soi et qu'il vint à connaître qu'il appartient à un corps duquel il dépend, quel regret, quelle confusion de sa vie passée, d'avoir été inutile au corps qui lui a influé sa vie, qui l'eût anéanti s'il l'eût rejeté et séparé de soi, comme il se séparait de lui ! quelles prières d'y être conservé ! et avec quelle soumission se laisserait-il gouverner à la volonté qui régit le corps , jusqu'à consentir à être retranché s'il le faut , ou il perdrait sa qualité de membre, car il faut que tout membre veuille bien périr pour le corps, qui est le seul pour qui tout est.

Pour faire que les membres soient heureux , il faut qu'ils aient une volonté et qu'ils la conforment au corps.

La concupiscence et la force sont les sources de toutes

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dos actions puremenl humaines : la concupiscence fait les volontaires; la force, les involontaires.

Les platoniciens j et même Épictète et ses sectateurs, croient que Dieu est seul digne d'être aimé et admiré, et ont désiré d'être aimés et admirés des hommes ; et ils ne connaissent pas leur corruption. S'ils se sentent pleins de sentiments à l'aimer et l'adorer , et qu'ils y trouvent leur joie principale, qu'ils s'estiment bons, à la bonne heure. Mais s'ils s'y trouvent répugnants, s'ils n'ont aucune pente qu'à se vouloir établir dans l'estime des hommes, et que pour toute perfection ils fassent seulement que, sans forcer les hommes, ils leur fassent trouver leur bonheur à les aimer, je dirai que cette perfection est horrible. Quoi! ils ont connu Dieu, et n'ont pas désiré uniquement que les hommes l'aimassent, mais que les hommes s'arrêtassent à eux ! ils ont voulu être l'objet du bonheur volontaire des hommes !

Il est vrai qu'il y a de la peine en entrant dans la piété. Mais cette peine ne vient pas de la piété qui commence d'être en nous, mais de l'impiété qui y est encore. Si nos sens ne s'opposaient pas à la pénitence , et que notre corruption ne s'opposât pas à la pureté de Dieu, il n'y aurait en cela rien de pénible pour nous. Nous ne souffrons qu'à proportion que le vice qui nous est naturel résiste à la grâce surnaturelle. Notre cœur se sent déchiré entre ces efforts contraires. Mais il serait bien injuste d'imputer cette violence à Dieu, qui nous attire, au heu de l'attribuer au monde, qui nous retient. C'est comme un enfant que sa mère arrache d'entre les bras des voleurs, et qui doit aimer dans la peine qu'il souffre la violence amoureuse et légitime de celle qui procure sa liberté , et ne détester que la violence

mpétueuse et tyrannique de ceux qui le retiennent injustement. La plus cruelle guerre que Dieu puisse faire aux hommes,, dans cette vie , est de les laisser sans cette guerre qu'il est venu apporter. Je suis venu apporter la guerre , dit-il ; et pour instruire de cette guerre, je suis venu apporter le fer et le feu (Mattii., 10 , 3k; Luc , 12, 46) . Avant lui, le monde vivait dans une fausse paix.

lxviii. Sur les confessions et absolutions sans marque de regret-

Dieu ne regarde que l'intérieur : l'Église ne juge que par l'extérieur. Dieu absout aussitôt qu'il voit la pénitence dans le cœur; l'Église, quand elle la voit dans les œuvres. Dieu fera une Église pure au dedans, qui confonde par sa sainteté intérieure et toute spirituelle l'impiété intérieure des sages superbes et des pharisiens ; et l'Église fera une assemblée d'hommes dont les mœurs extérieures sont si pures, qu'elles confondent les mœurs des païens. S'il y a des hypocrites, mais si bien déguisés qu'elle n'en reconnaisse pas le venin , elle les souffre ; car, encore qu'ils ne soient pas reçus de Dieu qu'ils ne peuvent tromper, ils le sont des hommes qu'ils trompent. Et ainsi elle n'est pas déshonorée par leur conduite, qui parait sainte.

Mais vous voulez que l'Église ne juge ni de l'intérieur, parce que cela n'appartient qu'à Dieu, ni de l'extérieur, parce que Dieu ne s'arrête qu'à l'intérieur; et ainsi, lui ôtant tout choix des hommes , vous retenez dans l'Église les plus débordés et ceux qui la déshonorent si fort, que les synagogues des Juifs et les sectes des philosophes les auraient exilés comme indignes, et les auraient abhorrés comme impies.

La loi n'a pas détruit la nature, mais elle l'a instruite : 'a grâce n'a pas détruit la loi, mais elle l'a fait exercer.

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On se l'ait une idole delà vérité même : car la vérité, hors de la charité, n'est pas Dieu : elle est son image, et une idole qu'il ne faut point aimer ni adorer; et encore moins faut-il aimer ou adorer son contraire, qui est le mensonge.

Tous les grands divertissements sont dangereux pour la vie chrétienne ; mais entre tous ceux que le monde a inventés, il n'y enapointqui soit plus à craindre que la comédie. C'est une représentation si naturelle et si délicate des passions, qu'elle les émeut et les fait naître dans notre cœur, et surtout celle de l'amour, principalement lorsqu'on le représente fort chaste et fort honnête. Car plus il parait innocent aux âmes innocentes, plus elles sont capables d'en être touchées. Sa violence plait à notre amour-propre , qui forme aussitôt un désir de causer les mêmes effets que l'on voit si bien représentés ; et l'on se fait en même temps une conscience fondée sur l'honnêteté des sentiments qu'on y voit, qui éteint la crainte des âmes pures, lesquelles s'imaginent que ce n'est pas blesser la pureté, d'aimer d'un amour qui leur semble si sage. Ainsi l'on s'en va de la comédie le cœur si rempli de toutes les beautés et de toutes les douceurs de l'amour, l'âme et l'esprit si persuadés de son innocence , qu'on est tout préparé à recevoir ses premières impressions, ou plutôt à chercher l'occasion de les faire naître dans le cœur de quelqu'un, pour recevoir les mêmes plaisirs et les mêmes sacrifices que l'on a vus si bien dépeints dans la comédie.

Les opinions relâchées plaisent tant aux hommes, qu'il est étrange que les leurs * déplaisent. C'est qu'ils

i Les opinions des jésuites.

ont excédé toute borne. Et, de plus, il y a bien des gens qui voient le vrai, et qui n'y peuvent atteindre. Mais il y en a peu qui ne sachent que la pureté de la religion est contraire à nos corruptions. Ridicule de dire qu'une récompense éternelle est offerte à des mœurs escobartines.

Les conditions les plus aisées à vivre selon le monde sont les plus difficiles à vivre selon Dieu ; et, au contraire , rien n'est si difficile, selon le monde, que la vie religieuse; rien n'est plus facile que de la passer selon Dieu : rien n'est plus aisé que d'être dans une grande charge et dans de grands biens selon le monde; rien n'est plus difficile que d'y vivre selon Dieu, et sans y prendre de part et de goût.

J'ai craint que je n'eusse mal écrit, me voyant condamné; mais l'exemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire. 11 n'est plus permis de bien écrire. Tant l'inquisition est corrompue ou ignorante.

Il est meilleur d'obéir à Dieu qu'aux hommes. Je ne crains rien, je n'espère rien ; les évèques ne sont pas ainsi. Le Port-Royal craint, et c'est une mauvaise politique de les séparer; car ils ne craindront plus et se feront plus craindre.

Le silence est la plus grande persécution. Jamais les saints ne se sont tus. 11 est vrai qu'il faut vocation; mais ce n'est pas des arrêts du conseil qu'il faut apprendre si l'on est appelé; c'est de la nécessité de parler.

Si mes Lettres sont condamnées à Rome , ce que j'y condamne est condamné dans le ciel.

L'Inquisition et la Société, les deux fléaux delà vérité.

La nature a des perfections, pour montrer qu'elle est

L'image de Dieu; et des défauts, pour montrer qu'elle n'en est que l'image

Otez la probabilité, on ne peut plus plaire au inonde : mettez la probabilité , on ne peut plus Lui déplaire.

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