‹ Œuvres choisies de BalzacChapitre 13 sur 48 · DISCOURS NEUVIÈME · texte numérisé non relu

DISCOURS NEUVIÈME

Après une petite pause , Socrate continua ainsi son discours. Ces paroles de Tacite sont tragiques et pompeuses ; elles ne laissent pas pourtant d'être historiques let véritables , et les mauvais princes sont encore plus malheureux que l'histoire ne le dit , et que le monde ne le croit. Mais voici une proposition d'éternelle vérité , qui explique l'intention de l'histoire , et celle du monde ; qui confirme notre discours , et y ajoute un article essentiel.

Que les princes se glorifient tant qu'il leur plaira , de ne voir rien que le ciel qui soit plus élevé que leur trône ; qu'ils parlent tant qu'ils voudront , de l'indépendance de leurs couronnes ; il y a deux tribunaux , dont ils ne peuvent décliner la juridiction, et devant lesquels il faut tôt ou tard , qu'ils se repré-

sentent : c'est an dehors le tribunal de la renoinmve , et celui de la conscience au dedans. Quoi qu'ils fassent , quoi qu'ils disent , ils sont du ressort de ces deux juges : ils ne sçauroient s'empêcher de comparoître devant l'un et l'autre tribunal , et d'y rendre compte de leurs actions.

Tibère a humilié toutes les âmes ; il a dompté tous les courages ; il a mis sous ses pieds toutes les létes : il s'est élevé au dessus de la raison , de la justice et des lois. Il pense avoir ôté à Rome jusqu'à la liberté de la vaix et de la respiration : ou les pauvres Romains sont muets , ou ils n'ouvrent la bouche que pour flatter le tyran. Mais un homme posséderat,-il sans trouble la gloire d'être plus craint que les dieux? ( on parloit ainsi en ce tempslà. ) Goûtera-t-il sans contradiction , le fruit de cette victoire inhumaine , qu'il a remportée sur les esprits ? Jouira-t-il paisiblement des avantages de sa cruauté , de la peur et du silence de Ses sujets , de la lâcheté et des ibensonges de ses courtisans ? La vérité qu'on retient captive , ne sortira-t-elle point par quelque endroit? Ne paroîtra-t-elle point en quelque lieu , à la honte et à la confusion de Tibère ? Oui certes , et d'une étrange sorte.

Des extrémités de l'orient il lui vieiit une

( 75) grande lettre , qui délivre la vérité opprimée ; qui la yenge des espions et des délateurs ; qui efface les odes et les panégyriques de la flatterie. Cette lettre injurieuse est écrite de la main du roi des Parthes , et il n'y a pas moyen de la supprimer. Ce n'est point un cartel d'ennemi à ennemi ; c'est une satire ; c'est un pasquin ; c'est quelque chose de pis : ou plutôt ce sont les premières pièces d'un procès criminel , intenté par le genre humain , cjue les vices de Tibère avoient offensé. Au nom de toute la terre , un roi se déclare partie , et prend la parole contre un empereur.

Après lui avoir reproché sa mauvaise haleine , sa tête pelée , son visage pétri de boue et de sang , les monstres et les prodiges de ses débauches , en un mot les plus visibles défauts de sa personne et les crimes les plus connus de sa vie ; cette grande lettre , cette lettre injurieuse lui conseille pour conclusion , de mettre fin par une mort volontaire , à tant de maux qu'il souffre et qu'il fait souffrir ; l'exhorte de donner par là à toute la terre , la seule satisfaction quelle pouvoit recevoir de lui.

Vous voyez comme la renommée condamne Tibère , par la bouche des étrangers; mais la conscience souscrit à cet arrêt, par le pro-

( 76) pre témoignage de Tibère ; car environ ce temps-là il écrit lui même une autre lettre au Sénat , dans laquelle il maudit sa malheureuse gi^andeur , avec des paroles de désespoir. Il découvre à nu les inquiétudes et les peines d'une âme ennuyée de tout, et mal satisfaite de soi-même ; abandonnée de Dieu et des hommes ; qui a perdu jusqu'à ses propres désirs , qui ne peut ni vivre ni mourir. Il semble qu'il veuille faire pitié à ceux à qui il faisoit encore peur.

Onid scribam vobis , patres conscripti , aut quomodo scribam , aut quid omnino non scribam hoc tempore ? DU me dece que pejus perdant quam perire quotidie sentio , si scio. l'histoire ajoute, adeb facinora , atque Jlagitia ma ipsi quoque in supplicium 'verterant.

Les saintes écritures , et les saints Pères qui les expliquent , sont partout de l'opinion de l'histoire , et ne trouvent point de pareil supplice à celui de la conscience. Si nous les en croyons , la mauvaise chose que c'est , quand le bourreau est la même personne que le criminel ! La justice divine paroît quelquefois avec éclat , et fait des exemples , qui sont vus de tout le monde : quelquefois aussi elle s'exerce secrètement , et abandonne les mé- .

( 77 ) chans à leurs propres cœurs et à leurs propres pensées.

Cette impunité apparente n'est ni grâce ni faveur. L'entrée du palais ne montre rien de funeste, et tout rit par le dehors : mais le lieu du supplice, c'est le cabinet, c'est l'intérieur de l'homme, c'est le plus profond de l'âme. Et là dedans il y a une solitude affreuse et terrible, qui est plus à craindre que les spectateurs et que l'échafaud , parce qu'elle n'a ni qui la console ni qui la plaigne. Sans parler de ce qui se doit faire en l'autre monde , Dieu a divers moyens de se venger de ses ennemis en celui-ci : mais il ne sçauroit mieux les punir, qu'en laissant leur peine à leur discrétion.

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