‹ Œuvres choisies de BalzacChapitre 14 sur 48 · DISCOURS DIXIEME · texte numérisé non relu

DISCOURS DIXIEME

V.JELU1 qui a voit apporté à Socrate la traduction des annales de Tacite, lui fit présent de trois ou quatre sermons , et de quelques traités de controverse, imprimés à Lyon, l'année mil six cent vingt-trois, et reliés ensemble en un même livre. Nous étant trouvés au rendez-vous, une demi-heure après souper, à cause des continuelles visites de l'après-dinée , nous vîmes ces sermons et ces traités sur la table du cabinet. Ils étoient marqués de la main de Socrate et de son crayon : mais il falloit deviner son chiffi^e, et nous crûmes avoir plutôt fait d'en demander et d'en recevoir l'éclaircissement, quedelechercher et dé le trouver.

(79) En ceci, il se fit un peu plus prier qu'à l'accoutumée. La révérence qu'il portoit à la parole de Dieu, par quelque organe qu'elle sortît, l'empéchoit de juger des prédicateurs avec liberté : il supportoit beaucoup de choses qu'il n'approuvoit pas , et comme il ne refusoit jamais ses louanges au mérite, il donnoit volontiers son silence à ce qui ne méritoit pas d'être loué. Il eut bien voulu demeurer dans les mêmes termes : mais il fallut contenter la compagnie, et les violentes interrogations que nous lui fîmes à diverses fois, tirèrent de sa bouche ces réponses que je mis par ordre le lendemain. Elles peuvent tenir lieu de commentaire sur quelques endroits du livre, assez remarquables et assez beaux : mais outre cela, elles peuvent servir d'adresse à quiconque veut aller droit dans la lecture des autres livres , et apprendre à juger finement de la valeur des choses et des paroles.

Je ne touche point à la doctrine du prédicateur : elle est sainte et catholique : elle vient des anciennes sources , et n'a pas été prise dans les nouvelles citernes. Mais ce n'est pas tout que la doctrine ; ce n'est pas assez de sçavoir la théologie, pour écrire de la théologie, il faut encore sçavoir écrire, qui est une seconde science. Il faut que l'art des paroles serve de guide et de

/ ( 8o) truchement à la connoissance des choses : cette connoissance découvre les grandes vérités, et cet art les met à la portée des petits esprits.

L'auteur des traités s'y est trompé; il s'est arrêté à la moitié de ce qu'il devoit; il s'est contenté d'avoir acquis, et de jouir à sa mode, et n'a pas considéré que la possession n'étoit pas l'usage. Il a cru qu'entendre les mystères et les faire entendre aux autres dépendoit d'une même intelligence. Ainsi, faute d'art et de mcthode, des vérités extrêmement hautes sont peu heureusement expliquées. Les oracles deviennent galimathias , par la mauvaise disposition de l'organe qui les rend. Ils perdent l'opinion de leur première divinité, et n'acquièrent point les grâces de l'éloquence humaine. La doctrine du prédicateur paroît moins que quand elle n'étoit pas découverte; son silence la cachoit, et ses paroles la gâtent. Le défaut de la grammaire déshonore toute sa théologie.

Qu'il y a de différence entre ces sortes d'écrits et ceux d'un homme qui sçait écrire; entre ces traités de controverse , et les acies de la conférence de Fontainehleau , dont vous avez lu les endroits que je vous ai marqués. Dans ces actes, les raisons sont en bataille, et combattent l'adversaire : ici elles sont en foule et s'empêchent elles-mêmes. Voilà ce que cause le défaut de la

(8. ) discipline et le manquement de l'art. Pour produire un ouvrage régulier, il falioit débrouiller la masse et partager la matière ; sçavoir soustraire et diminuer. Il falioit d'une période en faire plusieurs , et songer plus à l'ordre qu'à l'abondance. Nous aurions besoin de cette hache fameuse, dont parlent les Grecs, qui retranchoit les superfluités de leur style. Nous écririons moins si nous méditions davantage. Si nous nous conseillions avec le temps , il réduiroit nos excès à la médiocrité , outre les autres bons offices qu'il nous rendroit. Cet homme, disoit-on à Paris, lorsque j'y étois, a fait un grand Iwre , parce qu'il na pas eu le loisir d'en faire un petit.

Dans les traités et dans les sermons , il y a des termes qui me sont suspects, et sur lesquels je veux encore délibérer. Un juge moins indulgent que moi , les condamneroit absolument. Il y a d'autres termes qui sont tout-à-fait insoutenables, et la plus grande indulgence du monde les doit abandonner à la rigueur des grammairiens ; l'auteur ne feroit pas mal de s'en défaire : mais je vois qu'il y a de l'attache, et que c'est par inclination et par choix que ces termes lui sont plus familiers que ceux dont il pourroit user sans scrupule. Je n'ai pas dessein d'éplucher tout le livre par le menu : je veux seulement suivre II. 6

( 82 ) mon crayon , et vous déchiffrer les marques que monsieur le Vicaire pourroit prendre pour des caractères de magie.

Le mot de relî gionnaire n'est pas français. Il vient du même pays que celui de doctrinaire , et ce fut sans doute un prédicateur gascon , qui le débita le premier dans les chaires de Paris. De dire aussi calviniste^ il me semble que ce seroit faire trop d'honneur à Calvin. Ce seroit faire injure aux Rohans et aux Colignis, et à tant d'autres grands seigneurs, de leur faire porter le nom d'un petit sophiste, quineponvoit prétendre qu'à lacpialité de leur aumônier, s'ils fussent demeurés fermes comme ils dévoient , dans la Religion de leurs pères.

Mais d'ailleurs hérétique., s chismatique, ennemi de VÉi^lise, déserteur et rebelle de VÉglis^ sont des termes qui font peiu' : ils effarouchent ceux qu'on veut apprivoiser. La passion de la cause paroîl à découvert en semblables termes : et cette passion, quoique je la trouve bonne et légitime, ne seroit pas approuvée par le critique Castelvétro. Il trouve mauvais que Tite-Live parlant des Caithaginois , les appelle les ennemis^ à cause que l'histoire qui, à son avis, doit être neutre, se déclare partiale, en se servant de semblables termes.

Il faut aussi avouer qu'il seroit bien long et ]>ieu ennuyeux d'obéir toujours régulièrement aux édils du roi, et de dire ceux de la Religion prétendue réformée , ayant à les nommer souvent, soit dans une narration continue, soit dans un discours de controverse, où la répétition de leur nom pourroit être une pièce essentielle de la matière. De l'autre côté, d'accourcir ce nom composé de trois , et de réduire ceux de la Religion prétendue réformée à ceux de la Religion ^ je ne pense pas que cet abrégé fut agréable à l'Église catholiqu-e. particulièrement dans un acte public , et hors de la conversation privée.

Mais pourquoi, sans avoir recours à des termes odieux, ou à des locutions figurées, ne dira-t-on pas les Huguenots aussi bien que les Guelphes et les Gibelins? Pourquoi, parlant en public, nous abstiendrons-nous d'un mot qui est dans la bouche de tout le monde; que les étrangers ont emprunté des François; qui a cours deçà et delà les monts? L'histoire de Uavila en est semée d'un bout juiqa'à l'autre : il se lit en grosses lettres, à la tète des relations du cardinal Bentivoglio , relazionc ^ si je ne me trompe, de gU Ugnotti di F.ancia.

Je ne voudrois dire ni les gueux ^ comme on fâisoit aux Pavs-Bas , au commencement des troublés de la religion, ni les Paipaillaux , comme

on dit en France, dans nos dernières guerres civiles, et durant le siège de Monlauban. Ces deux mots ont été de courte vie, et leur destin n'a pas voulu qu'ils durassent; outre qu'ils me semblent un peu trop comiques et trop populaires. Mais encore me déplaisent-ils moins que reli- ^ionnaiîe , qui n'est ni latin ni François , ni plaisant ni sérieux ; qui ne signifie point ce qu'ils veulent qu'il signifie. Le mot de religieux vient de Religion, par la voie légitime et naturelle; celui de religionnaire , en vient aussi , mais par une licence vicieuse. Il est bâtard et monstrueux. Pour le moins il n'est pas françois, comme je l'ai ^ dit d'abord, et n'a garde d'être si bon que sectaire, duquel néanmoins on ne se sert pas. Ija meilleure partie du peuple ne l'entend point ; le bon usage ne l'a point reçu ; il a été fabriqué dans un coin du Quercy ou du Périgord ; et par conséquent il doit être condamné comme barbare, et renvoyé à Sarlat ou à Cadenac, d'où il est venu.

Si j'avois une si violente aversion pour les mots vulgaires , et si j'étois absolument résolu de ne parler pas en France , comme on parle en France, je voudrois suivre l'exemple de l'église grecque , qui employoit en pareilles occasions , un terme extrêmement doux : elle ne disoit point d'injures à ceux qui s'étoient séparés d'elle , ef

ne leur donnoit point de noms odieux : elle se contentoit de les appeller les gens de Vautre opinion , sans dire de là mauvaise , comme si c'eût été pour les distinguer , plutôt que pour les offenser, n'y ayant rien de formellement ennemi entre orthodoxe et hétérodoxe.

Cette façon m'a semblé digne de la civilité de la Grèce, et il me souvient d'avoir lu je ne sçais quoi de semblable dans les dépêches de M. de Foix, ambassadeur pour le Roi près du pape Grégoire treizième. Sire{ c'est dans une relation qu'il envoie au roi son maître ) je fis entendre à notre Saint-Père , comment ceux de la nouvelle opinion demandaient à 'uotre Majesté , etc.

Ainsi parloit-on à Rome, et devant le Pape, delà cause de Calvin , en un temps où elle venoit d'être condamnée , et où sa première nouveauté la rendoit encore plus odieuse qu'elle n'est aujourd'hui ,àune puissance, dont elle avoit l'audace de disputer la souveraineté , après en avoir secoué le joug. Ce M. de Foix étoit un personnage de grande naissance , de rare vertu , et d'éminente doctrine. Hors des fonctions de l'ambassade , et aux heures de divertissement , il s'entretenoit avec les bons livres, et notre Muret étoit un de ses lecteurs. Ayant, comme il avoit , particulière connoissance des lettres grecques , son françois pouvoit bien quelquefois viser au grec*

Mais je vous prie , quelle délicatesse de piété, ou quelle afféterie de langage, dans les sermons du prédicateur et dans ceux des autres , d'opposer toujours démon à Dieu , et de n'oser jamais dire ni le Diable^ ni Satan : ont-ils peur d'offenser le Diable , quand ils l'appellent par son nom propre ? Au moins est-ce un nom que lui a donné notre Seigneur ; et voudroient-ils réformer ces redoutables paroles, rapportées par saint Mathieu , et sorties de la bouche qui ne peut faillir, Allez^ maudits^ aujlu clernel ^ quia été pré' paré au Diable et à ses auges? Voudroient-ils corriger Jesus-C'hrist , et changer Diable en Démon, dans ce passage de l'Évangile, et entant d'autres passages , soit de l'Écriture Sainte , soit des Saints-Pères ?

Ceseroitune belle chose, s'ils avoieut dessein de flatter le Diable ^ en lui choisissant un nom qu'ils-estiment plus dou?i ^t plus agréable que le sien ; quoique je ne voie pas ce qu'ils trouvent de si rude et de si fâcheux en ce nom , dans lequel la plus délicate de toutes les langues niodernesa trouvé quelque chose c|ui lui a j)lii. Car vous sçavez que souvent elle se sert délia casa del Diavolo , et qu'elle ne prend pas eu mauvaise part, una casa diavolica, unà memoria diavolica^ etc. Il me souvient qu'il y a un personnage dans les comédies de Plante , et un per-

(87 ) sonriage amoureux, si ma mémoire ne me trompe, qui se nomme Diabolus , comme Phamphilus ou Phœdria. Comme si à la comédie italienne il y avoit un signor Diavolo , aussi bien qu'un signor Lelio, ou un signor Tancredi.

La licence et l'audace sont à blâmer : mais il y a des scrupules qui ne se peuvent souffrir: et je vous avoue que j'ai lu avec dépit, dans les lettres latines du cicéronien Longolius , que les Indiens avaient partagé le gouvernement du monde entre la déesse et la Jiirie ^^our dire entre Dieu et le Diable : où vous voyez que contre la foi de l'histoire , et par une témérité encore plus grande que son scrupule, à cause que furie est du genre fémmin , il amis déesse au lieu, de Dieu, afin que l'opposition fût plus juste, i ?

Ce sont des superstitions ridicides , et une affectation impertinente ;>• de laquelle les cicéroniens ne seroient pas avoués par leur Cicéron.

L'ancien usage reconnoît de bons et de mauvais démons , de bons et de mauvais anges ; de bons et de mauvais génies. Pourquoi désobéirat-on à l'autorité de cet usage? et si démon se prend toujours en mauvaise part, n'y a-t-il pas un notable inconvénient à appréhender ? Car en effet , garre l'équivoque pour les jeunes allemands , qui commencent à apprendre notre langue , et qui disent quelquefois des bottes équi-

tables pour des bottes justes. Croyant sur la parole des esprits doux , que Diable et Démon ne sont qu'une même chose, et, par exemple, ayant ouï dire que la peine et la récompense sont les deux démons qui gouvernent les choses humaines , qu'Aristote est le démon de la nature , que le favori est le démon de l'Etat , etc.; ils rediront innocemment , et sans craindre de parler mal françois , que la peine et la récompense sont les deux diables qui gouvernent les choses humaines , qu'Aristote est le diable de la nature, que le favori est le diable de l'Etat , etc.

Le Dominus 7'egnavit du psaume gS, ne me semble pas traduit comme il faut. Prendre possession de son règne , est italien , et non pas françois. Il faut dire, prendre possession de son royaume , et c'est une faute dans laquelle notre défunt maître est tombé deux fois en moins de deux lignes ,

Et vrai roi très-chrétien son règne agrandira , Des règnes et des rois au nom de Christ rebelles.

Royaume est le pays où règne le prince , îègne est le temps que règne le prince ; et la locution ne seroit pas plus impropre de dire la première et la seconde année de son royaume, que la première et la seconde ville de son règne. Autrefois à la cour ceux qui italianisoient en fraoçois , ap-

( 89) peloient les coursiers de Naples , les chevaux du règne , parce qu'eu Italie le règne est le royaume de Naples. En ce pays-là , le règne est encore pris pour une autre chose, et on donne ce nom à la triple couronne du Pape. Je vis mettre le règne sur la tête de Paul V, quand je le vis couronner à Rome.

Les éminences ont été reçues en ce royaume ; mais les éminentissimes, les excellent issimes , etc. n'ont point encore passé les monts. Lorsque M. le cardinal du Perron revint de Rome , après la négociation de Venise , il en apporta V illustrissime cardinal, et la seigneurie illustrissime , mais personne n'en voulut. Il fut leur introducteur à la cour : il leur donna place à la tète de ses dépêches, et dans ses autres écrits : il les imprima dans ses livres. Tout cela inutilement ; il n'eut pas assez de crédit pour faire naturaliser ces nouveaux venus, et les faveurs particulières qu'il leur faisoit, ne purent leur acquérir celle du public. En ceci, comme au reste , M. le cardinal de Richelieu a été plus heureux que ses compagnons. Rien ne lui a été impossible. Ayant entrepris avec succès des choses auxquelles tout le monde s'étoit manqué , la grammaire ne pouvoit pas seule désobéir , dans la générale soumission. Il falloit que notre langue subît le joug, aussi bien que nos

(9o) esprits et que nos courages. Sans se mettre en peine de la fortune des autres superlatifs , qu'il n'a pas jugés dignes de lui, il a employé sou autorité pour faire réussir le plus important de tous, celui de généraUssùne , Kindépendani et le toutpuissant généralissime. Et à dire vrai , il a mis en usage ce superlatif d'une admirable manière , depuis le grand et ample pouvoir qu'il reçut du Roi, allant commander les armées de France en Italie. Vous sravez que feu M. le duc d'Épernon disoit de ce grand pouvoir , que le Roi ne s'étoit rien réservé , que la vertu de guérir les écrouelles.

Généralissime est donc notre unique superlatif, et nous sommes obligés de l'honorer en la personne de M. le cardinal de R^ichelieu. La langue Françoise, qui a rejette tous les autres, n'a pas osé s'opposer à celui-ci , pour le respect qu'elle porte à un si puissant et si redoutable instituteur. Hors de là elle ne connoît point de superlatifs, et c'est un défaut que lui reprochent les Italiens. Ils crovent qu'elle manque de ce moyen pour porter les choses par la vertu d'un seul mot, jusque dans la dernière extrémité du blâme et de la louange. Ils croyent de plus que pour réparer ce défaut en quelque façon , nous appelions à notre aide, le Ter des Latins (car ainsi expliquent-ils notre Très ) qui signifie bien nombre et multitude, mais qui est étranger.

( 91 ) auxiliaire et venu dé loin, mais qui est plutôt une attache jointe à un corps, qu'un membre qui lui soit naturel. Ainsi discourt l'Italie au désavantage de la France. Et en effet elle a raison de nous reprocher notre pauvreté, elle qui est si heureuse et si riche, particulièrement en siiperlatifs. Elle fait desexcès' les jours rtiémes qui ne sont pas de débauche : Elle est prodigue jusqu'à donner du vo&trissiino et du suisceratissùn o servitore dans ses cbm^plimens et dans ses civilités ordinaires. La licence des siècles gothiques n'a pas été si avant, et ceux qui ont (ïil pientissimus, prœglorissimus , victoriossimus , n'ont pas osé dire tuissimus et vestrissimus:

J'a:i été effrayé dn /?ro<r//^e de dévotion^ et immédiatement après de la prodigieuse piété. Sans. quelque tempérament et quelque précaution de grammaire, /^rof/ig^/^^-zia: ne peut être pris en bonne parti, Merveilleux., admirable^ extra-^ ordinaire sont les termes reçus et approuvés. Tl<4 contentent suffisamment la pensée de l'écrivain et l'attente du lecteur. Ils ne laissent point dé remords aux esprits qui se hasardent le moins et qui appréhendent le plus de faillir.

Pensez-vous cpi'on puisse dire un orateur et un poète prodigieux , une harangue et une élégie prodigieuse , quand on a dessein de louer les

( 9^ ) orateurs et les poètes, les harangues et les élégies? Pour moi je ne le pense pas , et il me semble c^e prodige ei prodigieux ^ UQ sont guères plus obligeans ni plus propres à louer que monstre et que monstrueux. Les statues qui sortoient de la main de Phidias étoient admirables , mais celles que Stésicrate concevoit en son esprit eussent été prodigieuses. Les héros sont de belle taille, mais la stature des géans est prodigieuse. Moïse faisoit des miracles, et les magiciens de Pharaon faisoient des prodiges. Dans le langage figuré, on peut dire les prodiges de la. vie de Néron, mais il faut dire les merveilles de la vie d'Auguste.

Prodigiale rubens se dit d'une comète, dont la chevelure menace la terre; et ne se peut pas dire du soleil, dont les rayons milrissent les fruits quand même le soleil seroit plus rouge que la comète; quand il seroit entré dans le signe de la canicule, et qu'il verseroit sur la terre plus de feu que de lumière. Une femme acouchée d'un serpent, un corps né avec deux têtes, une pluie de pierres ou de sang, sont des prodiges qu'on expioit par des actes de religion , comme des marques de la colère des dieux. Et vous sçavez qu'il y avoit autrefois à Rome un Jupiter prodigialis^ non pas qui fit des prodiges, mais à qui

(93) on faisoit des sacrifices, pour détourner le mauvais effet de ces mauvais signes.

Cicéron ayant dit en quelque lieu , que les actions de Pompée étoient semblables à des prodiges ^ a témoigné par là qu'il n'osoit dire qu'elles fussent prodigieuses. Il a fait voir qu'en telle rencontre il redoutoit le mot de prodige^ puisqu'il s'est contenté de s'en approcher, et n'a pas voulu aller jusqu'à lui. Par des actions semblables à des prodiges, il entendoit qu'elles étoient d'aussi dure et d'aussi difficile créance que les choses qui arrivent contre le cours ordinaire de la nature ; mais par des actions prodigieuses on pouvoit entendre qu'elles étoient contraires auxloix et à la raison, et qu'elles porleroient malheur à la république. Lorsque Claudien élève , Stilicon jusqu'au ciel , il parle des miracles de ses actions. Mais quand il fait descendre Eutropius plus bas, s'il se peut , que les enfers, il dit, que toutes les actions étoient des prodiges, prodigium est quodcumque gerit.

Enfin il faudroit une figure extrêmement violente, pour faire changer de place au mot de monstre et à celui àe prodige; et sans être accompagné de quelque épithète bien particulière et bien efficace , et ils ne peuvent passer de leur signification , qui est mauvaise , en une autre signification qui soit ou bonne ou indifférente. Pour

( 94 j le moins il ne me souvient point de l'avoir vu , si ce n'est à la vérité dans les livres du Père***, qui sont tous pleins de prodiges^ aussi bien que ^augures et à' auspices , à'orages et de tempêtes. Il ne se dépouille jamais, dans ses livres, de cette pompe de langage, et de ses termes illustres ( ainsi les appeloit-il ) ; on les y trouve sans les y chercher : et c'est ce qui obligea un grand prince à dire de lui, que pour un prêtre de la religion chrétienne , il usoit un peu trop souvent à' auspices et de prodiges ; et que dans ses œuvres il n'y avoit guères moins à'oj^ages que sur la mer. Mais orages, ausi)ices et augures à une autre fois. Contentonsnous aujourd'hui de dire qu'en la langue du Père*** , Salomon est un prodige de sagesse ; qu'un autre est un prodige de sainteté; qu'il y a (les prodiges de beauté, et des heautés, prodigieuses. Sans doute s'il eût été poëte, il eût chanté dans ses vers un Jeune prodige , comme Malherbe a chanté une jeune merveille.

Cela n'empêche pas que ce bon Père ne fût un bon théologien, et une des lumières de notre Église : mais il n'étoit pas pour cela la règle de notre langue. Et il ne faut pas plus le suivre, quand il dit, une prodigieuse piété, que quand il dit de l'impératrice Li vie, cette habde courtisanhe, et quand il parle dés onguens de Sainte-Marie

( 95 ) Madeleine. En quoi pourtant le prédicateur a voulu encore l'imiter, et mal , si je ne me trompe. Car il est certain qu'il y a grande différence entre une courtisanne, et une femme de Cour, entre des onguens et des parfums. Outre que ceux-là offensent les sens, et font bondir le cœur à ceux qui ont l'imagination délicate. Se servir d'onguens au lieu de parfums, c'est parler latin en françois ; c'est prendre une invention de la volupté pour une composition de la médecine.

J'avois oublié que le mot de prodige , et même celui de monstre pourroient être employés en bonne part dans les occasions de la guerre, où il entre non-seulement du désordre et de la confusion, mais aussi de la cruauté et de la fureur; toutes choses mauvaises en elles-mêmes, mais qui sont louées du monde quand elles servent à la victoire.

Poi ch'eccito délia vittoria il gusto Lippe tito del sangue è délie morti Nel Jiero vincitore ; egli fè cose Incredibili , horrende è tnonst?uose,

A mon avis on ne parleroit pas ainsi des actions de bonté, de modération et de prudence, de ce qui se seroit passé à l'hôlel-de-ville ou dans le sénat , pour conclure un traité de paix , une alliance entre deux couronnes, etc. Réussir j^ro-

(96 ) digieusement ^ monstrueusement dans les conseils , dans les négociations , quel prodige , bon Dieu, et quel monstre de langage ! J'aimerois mieux ôxtq /aire un excès de modération, être Jurieusement sage , être grandement petit ^ comme parle d'ordinaii^e une bonne dame que je connois.

Notre homme parfume d'ambre gris les habillemens de la reine dans le psaume 44' t quoique la traduction de la Yulgate porte myrrha^ et gutta et casia^ et que pas un de ces trois mots ne puisse signifier l'ambre gris , quelque mot des trois qu'on veuille choisir pour cela. Cette précieuse odeur n'a point été connue de l'antiquité, non pas même de l'antiquité romaine, qui est inférieure à celle des Juifs. Et j'avoue bien que, dans les cabinets d'ivoire, chantés par le psaume 44^? ^^ dans la garde-robe du roi David et dans celle du roi Salomon, il pouvoit y avoir des parfums très-rares et très-exquis ; mais je soutiens qu'on ne parloit pas plus d'ambre gris en ce temps-là , que des peaux d'ambrette et de gants de frangipane.

Ce n'est pas que l'ambre gris ne fut au nombre des choses; mais il n'étoit pas dans le commerce des hommes. C'étoit un enfant de la nature, qu'elle a caché long-temps dans son sein

(97 ) avant que d'eu mauifester la naissance , et de l'exposer sur le rivage de la mer, comme ont été exposés ces enfans illustres , dont l'histoire a tant parlé. Cette bonne mère a fait un secret de ce cher enfant, durant je ne sçais combien de siècles, pour le faire paroître tout d'un coup dans le cabinet des rois, avec avantage sur ses aînés, les autres parfums connus de l'antiquité; car il est certain, je le dis pour la seconde fois, que c'est une pièce qui a manqué au luxe de Rome et à l'élégance de la Grèce. Et qu'ainsi ne soit, ni l'une ni l'autre n'ont point de terme de leur crû, pour exprimer ce qu'elles ne connoissoient pas, un trésor non encore découvert, des délices réservées à la postérité, le dernier présent que peut-être la nature vouloit faire au monde, Ambar ou atnbara est un mot originaire d'Arabie , et ne se trouve que dans les livres des nouveaux Grecs: et c'est encore une des méprises de notre faiseur d'onguens, le bon Père*** lorsqu'il parle de son histoire romaine, des bains de l'empereur Héliogabale. Il assure qu'ils étoient parfumés d'ambre gris , qui est un pur don qu'il fait à ce siècle-là, et une marque de sa libéralité

que nous pourrions appeler prodigieuse. ,

De cette sorte les historiens, ou pour mieux dire les traducteurs de l'histoire se permettent d'embellir la vérité : ils ornent amsi et enjolivent les

(9») choses de l'antiquité, quand elles leur semblent trop rudes et trop grossières. Parce que l'ambre est plus estimé que la casia , que quelques-uns pensent être la canelle, le prédicateur croit bien faire de parfumer d'ambre le psaume 44 • E*^ par la même raison, où il y aura du //zze/ dans un autre psaume , un autre prédicateur changera ce miel en sucre, à cause que le sucre sera plus à son goût, et qu'il est plus nouveau et en plus grande réputation.

A LA page io3, il fait son idole de son sujet, et tombe dans l'intempérance de ces orateurs violens qui vont toujours plus loin que leur but^ et ne croient jamais en dire assez s'ils n'en disent trop. Chose étrange, qu'ils ne puissent estimer un saint , sans mépriser tous les autres saints. Quelquefois même , dans la chaleur de leur éloquence , il leur échappe quelque mot peu avantageux au Saint des Saints, et qui blesseroit la gloire du Dieu jaloux , si l'innocence de l'intention n'éx^cusoit l'imprudence du mot. Ce n'est pas lih vice de nôtre siècle. J'ai remarqué le même dérèglement dans le chœur d'une ancienne tragédie, où un dévot invoquant Hercule, reçu depuis peu au nombre des dieux, à Hercule, lui dit-il , à cette heure que tu habites le Ciel^ tu lanceras la foudre a\'ec plus de force que Jupiter

( 99 ) Ainsi le dévot se laisse emporter à la violence de son zèle , et offense le père pour louer le fils.

Je vois que vous avez pris garde au coup d'ongle que j'ai donné sur les Gaulois de la déesse Cybèle. Il est vrai qu'en cet endroit le prédicateur s'est mépris, et a fait un équivoque. Mais s'il a failli, sa faute n'est pas sans consolation, ayant failli après saint Jérôme, qui s'est équivoque le premier. Galli Cj bêles on fàmull Cybeles se doivent rendre en françois par les prêtres ou les ministres de la déesse Cybèle. Et on ne les appeloit pas Galli pour être nés dans la province des Gaules , mais à cause d'un fleuve de la Phrygie nommé Gallus, dont l'eau metloit en fureur ceux qui en buvoient , et sur le rivage duquel ces prêtres furieux vaquoient au service de leur déesse.

Vous voyez l'équivoque causé par la ressemblance du mot. Mais combien en voyons-nous de même nature? Nous sommes en une saison si fertile en équivoques, que nouvellement le premier homme de notre siècle a pris le grammairien Terentianus Maurus pour un personnage des comédies de Térence , et l'a appelé le Maure de Térence. Un autre a cru, tant il est bien versé en l'histoire ecclésiastique, que saint Epiphane et l'Epiphanie avoient été le frère et la sœur.

l^ BISUOTHECA

( ÏO^ ) Un autre, excellent géographe, comme vous pouvez penser, s'est imaginé que Sodome éloit la ville capitale de Bulgarie,

Mais pour revenir à saint Jérôme, son opinion me semble remarquable par sa singularité, et je ne crois pas que personne ait dit devant lui que les Romains, se voulant venger de la prise de Rome contre les Gaulois , prissent des gens de cette nation pour les faire prêtres de Cybèle , après les avoir fait eunuques. Une opinion si particulière se trouve dans son commentaiie sur le quatrième chapitre du prophète Osée, et le passage mérite que vous le lisiez. Socrate fit apporter le cinquième tome des oeuvres de saint Jérôme, et nous donna à lire ce qui s'en suit.

Quonicnn ipsi cum mcretricibus conversabantur, et cum effœiniiiatis sacrifîcabant. Hi sunt quos hodie Romœ, matri non deorum^ sed dœjnoniojum sendentes Gallos vocant. Eo quod de hâc gente Romani truncatos libidine in honorent Atys ( quem eunuchum dea meretrix Jecerat), Sacerdotes illiiis manciparint. Propterea autcin Gallorwn Gentis hornines ejfœminantui\ ut qui urbem Romain ccperant ^hacferiantur ignominiâ.

Saint Jérôme, ajouta Socrate, n'eût pas débité cette histoire s'il se fut souvenu de ces vers ,

Curigitur Gallos, qui se excidere vocamus , Cum tantinn à Phngia gallica distet Jiutnt(S?

( loi )

Inter, ait, viridem Cybelen aliasque Celenas , Amnis in insana, nomine G allas , aqua:

Qui bibit inde , furit , procul hinc discedite queis est Cura bonœ mentis , qui bibit inde , fur it.

Vous diriez qu'Ovide, par un esprit de divination, et prévoyant que saint Jérôme prendroit l'un pour l'autre, a fait ces vers tout exprès, pour empêcher qu'il ne se méprît. Pséanmoins, comme vous voyez, il s'est égaré en beau chemin, et quoi qu'il ne manquât pas de guide. Tirons de l'instruction de cette remarque , et n'en prenons point de vanité. Reconnoissons avec beaucoup de respect pour la personne de saint Jérôme qu'il n'y a point de force qui ne soit accompagnée de foiblesse, point de science qui ne soit mêlée d'erreur. Consolons-nous en cette rencontre , mais ne triomphons point de cet exemple. Une faute de mémoire ou d'attention , un peu trop de crédulité , ou trop de déférence au témoignage d'autrui , n'effacent pas la gloire de tant de gros volumes d'excellentes choses, ne ruinent pas le mérite d'un jugement exquis et d'une doctrine extraordinaire. Pour une légère bévue, pour un petit équivoque, saint Jérôme ne doit point perdre son rang parmi ceux qui ont vu plus riair que les autres; il n'en est pas ni moins grand saint ni moins grand docteur. Les hommes ne sont pas les mêmes hommes à toutes les heures du

jour : comme les fous ont quelquefois de bons intervalles , les sages en ont quelquefois de mauvais.

(O gouffres! o abîmes de V amour de Dieul jetons-nous dedans sans appréhender ; û y a du plaisir à s'y perdre. )

Je .suis de l'avis du prédicateur, et ne blâme point cette belle fougue de dévotion. Les abîmes de l'amour de Dieu sont les seuls abîmes où il y a du plaisir à se perdre, parce qu'une telle perte est avantageuse , et qu'on se retrouve en se perdant. Quand un mouvement extraordinaire de piété pousse les âmes hors de leur assiette naturelle , elles changent de place pour être en un meilleur lieu. Les chutes sont heureuses quand on tombe de la terre dans le ciel. Il n'y a point d'élévation qui soit si haute que pareilles chutes, et ce n'est pas de la même sorte qu'Agrippine fit descendre son mari dans le ciel.

Un jour nous pourrons dire quelque chose de cette descente que vous avez vue dans les Satyres de Juvenal. Disons maintenant que c'est un désespoir héroïque , que c'est ime divine fureur de se précipiter dans la souveraine félicité. Disons que l'infinité de ce bonheur ne sçauroit être mieux représentée que par la vaste étendue de l'Océan , que par la profondeur de ses gouf-

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fres et de ses abîmes. TiCs choses de l'autre monde sont si grandes , qu'il n'y a point d'excès qui ne devienne médiocrité , lors qu'il est question de les faire entendre à ce monde-ci. Il n'en est pas de même des choses inférieures ^ qui ont leurs proportions et leurs mesures , selon lesquelles il en faut parler. Rien n'est si voisin du haut style que le galimatias : le ridicule est une des extrémités du subtil. Et je ne puis approuver ce poète italien qui, après avoir loué toutes les beautés d'une rivière , pour couronner toutes ses louanges par une subtilité merveilleuse , conclut que Veau en est si belle , qu'il y auioit de la volupté à s'y noyer. Un autre italien , parlant de la mort de Marule qui fut emporté par le courant d'une autre rivière , la voulant passer à gué ; il méritait , dit-il de se noyer dans la rivièi'e des muses.

Aonio mergi/lumitie debuerat.

Comme si on se noyoit plus doucement et plus agréablement en une rivière qu'en une autre. Comme si mourir en Grèce étoit plus de la dignité d'un grand personnage , que de mourir en Barbarie.

Je recevrois mal ces sortes de subtilités , quand elles me viendroient de Rome et du Vatican. Et je n'ai garde de trouver bon qu'on redise en France , se noyer dans un fleuve de délices , quoi

( io4 ) que celui qui Ta dit la première fois , soit un de mes chers amis : ne lui en déplaise , ce n'est pas penser à ce qu'on dit. Se noyer est une mauvaise chose, fut-ce dans une pipe de Malvoisie qu'on se noyât : vous sçavez l'exemple de l'histoire d'Angleterre. Le terme de se noyer ne peut exprimer la possession d'un bien , la jouissance d'un plaisir, un état où l'on se trouve à son aise. L'image d'un homme qui se noyé, en quelque lieu que ce soit , en quelque liqueur que ce puisse être , ne peut jamais être que funeste : elle offense toujours les yeux et l'esprit. Elle n'est guère plus agréable que celle d'un homme qui se pend ; quand il se pendroit avec une corde d'or et de soie ; quand ce seroil avec un collier de diamans ou de perles , et qu'il choisiroit pour cela le plus beau cèdre du mont Liban.

\jEpeu de respect que les ministres portent aux Pères en les alléguant , etc.

Ils commencent pourtant à être im peu plus honnêtes, et aies traiter plus civilement. Depuis quelque temps ils s'occoûtument à saint Jérôme , à saint Augustin , et à saint Ambroise. De dire comme ils disoient autrefois, Jérôme, Augustin , et Ambroise , il me semble que c'est dégrader les Pères en les alléguant. Mais non seulement c'est les dégrader , et leur ôter une

( io5 ) qualité que l'église et le consentement des jjeupies leur a donnée , c'est de plus leur dérober une partie de leur nom ; c'est en retrancher la première et la plus importante syllabe. Saint est tellement joint et lié , tellement collé et incorporé à Ambroise , à Jérôme, et à Augustin , qu'il en fait comme un membre essentiel : il en fait même la tête , et le reste n'est plus que son tronc. Ce seroit donc les décapiter que de leur ravir ce titre , sans lequel ils ne sont pas reconnoissables au monde chrétien. A mon gré ils ne seroient pas plus défigurés , si on les appeloit Broise , Borne , et Gustin , que si on les appeloit simplement Ambroise , Jérôme , et Augustin.

Mais avouons la vérité toute entière. Comme c'est être trop Huguenot , que de nommer ainsi les saints Pères , aussi c'étoit faire trop le catholique et vouloir être trop opposé aux Huguenots , que d'ajouter le nom de monsieur à celui de saint , et d'appeller monsieur saint Ambroise , monsieur saint Jérôme, et monsieur saint Augustin. Dans la lumière de la gloire qui les cmvironne et qui les pénètre de tous côtés , dans la souveraine grandeur, dont ils sont en possession , ils sont élevés d'une distance infinie , au dessus de nos qualités et de nos titres ; au dessus de notre monsieur , de notre monseigneur , et même de notre Sire. Néanmoins au temps

l io6 ) de nos pères , les églises de Paris retentissoient de pareils messieurs : le barreau suivoit l'exemple des chaires , et l'avocat général de la sainte Ligue , le célèbre Louis d'Orléans , n'alleguoit jamais les Pères d'une autre façon : ce ligueur zélé pensoit par là faire honneur aux saints y et faire dépit aux Huguenots.

C'est la beauté de l'église et la gloire de V humilité ^ de voir les rois prosternés devant les prêtres ; de les %>oir descendre de leur Trône pour se soumettre au Tribunal de la confession.

Cela s'appelle parler noblement des affaires de l'Église et des choses de la Religion. J'approuve bien plus ce langage que celui du Père que nous avons vu à la cour, et qui, après en être sorti, avoit accoutumé de parler de cette sorte, du temps quefavois V honneur de servir le Roi en sa conscience y pour dire du temps que fétois confesseur du Roi. La phrase me semble bien délicate. En cette occasion le mot de servir est inférieur à la chose qu'il signifie : il avilit la noblesse de l'action et la dignité du ministère; il est trop courtisan, et sent trop la milice palatine. Le confesseur du feu roi d'Espagne connoissoit bien mieux la grandeur de sa charge, et la souveraineté de la juridiction qu'il exerçoit. Un jour le duc de Lerme le voulut traiter de petit compagnon, et lui parler avec mépris. A qui pensez-

( T07 ) vous avoir affaire , lui répondit-il : votre faveur est bien moindre que la mienne. Sçachez quevous vous attaquez à un homme ^ qui a tous les jours Dieu entre les mains, et une fois la semaine le Roi a ses pieds ^'^ous apprenons de là le style du confesseur , dans la brouillerie qu'il eut avec le favori, et la dévotion du Roi, qui se confessoit toutes les semaines.

En ce temps-là lapiovidence divine étoit accusée par les hommes , de la lono^ue prospérité d'un si mauvais prince.

Il est vrai qu'on parloit ainsi, avant que la religion chrétienne eût reformé le langage. On accusoit les dieux de tout le mal que faisoient les hommes. La providence divine étoit prise tous les jours à partie, par quelqu'un qui se plaignoil que les choses du monde n'alloient pas comme il eût voulu c Ce tjran heureux porte témoignage contre Dieu. C'est un ancien mot allégué par votre Cicéron; et il n'est rien de si vulgaire dans les vers des poètes payens , que le crime de leurs dieux et de leur destin : crimen deorum , fàtorum crimen., etc. Cynthia est malade, et si elle meurt de sa maladie , dit le poète amoureux de Cynthia, une si belle morte sera le crime du dieu de la médecine.

Tamformosa tumn mortua crimen erit.

( 'o8) Depuis Constantin même, et sous les enfans de Thcodose , il y a des exemples de ces blasphèmes poétiques, et de cette profane liberté. Si Rufin n'eût été puni de ses crimes , on alloit appeler les dieux en justice , comme fauteurs et complices de Rufin :

Ahstulit hune tandem Rufini pœna timoré m , Ahsolvitque Deos.

Un de nos poètes a dit je ne sçais quoi de semblable; mais en vérité d'une excellente manière, et sa copie passe tous ses originaux. Je vous la propose comme un chef-d'œuvre , dans cette ode qu'on peut opposer aux plus belles et aux plus achevées de l'antiquité. Le Dieu de la Seine parle à un favori, qui passoit sur le Pont-Ncuf.

Va-t'en à la marheure, excrément de la terre , Monslre qui dans la paix fais les maux de la guerre ,

Et dont l'orgueil ne connaît point de lois; En quelque liaut dessein que ton esprit s'égare, Tes jours sont à leur fin , ta chute se prépare,

Regai'de-moi pour la dornièi e fois.

C'est assez que cinq ans ton audace effrontée, Sur des ailes de cire aux étoiles montée ,

Princes et rois ait osé défier ; I,a fortune t'appelle au rang de ses victimes, Et le ciel , accusé de soutenir tes crimes ,

Est résolu de se justifier.

En tout le poème il n'y a qu'un mol qui ne me plaît pas, et que je voudrois avoir changé pour un autre.

( I09 ) Excrément de la terre me semble trop bas pour un tyran, c'est-à-dire pour un criminel illustre, né pour la ruine de la pairie, altéré du sang des citoyens, et partant plus haï que méprisé. Engeance de la terre seroit peut-être mieux, parce qu'il feroit allusion à la naissance des géans, que la fable apelle enfans de la terre. Le mot cV excrément est d'ailleurs assez vilain, et d'assez mauvaise odeur : en sa plus honnête signification, il ne peut signifier que les rats , les mouches , les vermisseaux, et autres créatures imparfaites, qui se forment de la corruption de la terre.

S>i Alexandre n eût pas été Alexandre , û eût voulu être Diogéne. Tant la pauvreté vertueuse se fait estimer par la royauté même et par la grandeur.

Pour moi, en cette occasion je ne sçauroisétre complaisant à la royauté même et à la grandeur. Celui que toutes les nations , et que tous les siècles ont loué , n'aura point ici de mes louanges. Si je riétois Alexandre, je voudrois être Diogène: Le prédicateur a trouvé ce mot extrêmement bon, et moi je le trouve extrêmement mauvais. Car à votre avis, et dans la vérité de la chose, qu'est-ce que d'être Diogène ? levais vous le dire, en traduisant seulement le texte grec, sans aucune addition de ma part.

Etre Diogène, c'est violer les coutumes éta-

blies et les lois reçues ; c'est n'avoir ni pudeur ni honnêteté ; c'est ne connoître ni parent , ni hôte , ni ami; c'est ou japper ou mordre toujours ; c'est manger en plein marché une sole crue ou de la viande toute sanglante ; c'est offenser les yeux du peuple par des actions encore plus sales et plus vilaines; des actions pour lesquelles il ne doit point y avoir d'assez grand secret ni d'assez profonde solitude. Voilà ce que c'est que d'être Diogène, et ce qu'Alexandre vonloit être, s'il n'eût été Alexandre.

Il ne pouvoit pas sortir un plus mauvais mot de la bouche du disciple d'Aristote, et le prédicateur ne pouvoit pas désobliger davantage ceux qu'il avoit dessein de louer, qu'en se servant d'une comparaison si odieuse , pour le moins, à quiconque n'est pas étranger dans les bons livres. La modeste pauvreté des philosophes chrétiens n'a rien de commun avec la gueuserie effrontée des philosophes cyniques. Ces philosophes extravagans faisoient profession d'orgueil, d'impudence et d'impureté : ils haïssoient les hommes, sous prétexte de haïr les vices; ils vouloieut que leur barbe, que leur misère, que leurs ordures fussent adorées. Tout ce que je viens de dire est bien éloigné de la douceur, de la chasteté, de l'humilité du christianisme: nos philosophes sont les antipodes do ceux-là.

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