‹ Œuvres choisies de BalzacChapitre 15 sur 48 · III · texte numérisé non relu

III

Chose déplorable ! Ils nient celui qu'ils ne peuvent ignorer. La cow\ les villes , et la campagne sont pleines de ces gens-là. Autrefois , V impiété nalloit que de nuit et ne parloit quà l'oreille : aujourd'hui elle triomphe en plein jour, etc.

Je ne puis lui accorder ce qu'il dit. Son exagération est trop injurieuse à la France et. au temps présent. Il n'est point de siècle, je le sçais bien , qui ne soit remarquable par quelque monstre; mais le bon est que les monstres ne font point d'espèce, et qu'ils finissent sans multiplier. Quand même ils ne seroient pas stériles, et que la corruption des mœurs les voudroit faire durer dans le monde, la police de France pourvoit à cet inconvénient, et les parlemens châtient ceux qui sont échappés à l'inquisition.

Je vous dirai à ce propos que j'ai été spectateur de l'horrible tragédie dont vous avez été auditeurs plus d'une fois , puisque vous avez vu souvent le chevalier de l'Escale. Je parle de la mort de Lucillio, à laquelle je ne songe jamais qu'il ne me ressouvienne de celle de Capanée. Cette fable devant Ihèbes est devenue histoire à Tholose ; et vous ne serez pas fâché, je connois votre curiosité, que je vous fasse la comparaison de deux spectacles qui ont tant de rapport l'un à l'autre.

Considérez , dans le sixième livre de la Thé-

baide, cet ennemi de la religion reçue et des lois de son pays. Il fait profession de n'adorer que son bras et que son épée. Ce sont les seules divinités qu'il recounoît et qu'il invoque allant au combat. Voyez comme il défie Jupiter et son tonnerre; comme il se moque d'Apollon et de son oracle ; comme il ne scauroit ouvrir la bouche sans braver les puissances supérieures. A la fin, une si haute insolence ne pouvant plus être supportée , et le ciel étant las d'être outragé par un enfant de la terre, il fallut lui faire sentir la foudre qu'il méprisoit, et le punir de la peine des géans. Capanée est donc abattu, à la vue de Thèbes et de l'armée, par un coup qui fait trembler les assiégés et les assiégeans. Mais il est tout en feu , et il blasphème encore en cet état-là. N'ayant plus ni parole ni voix, ni murmure et souffle contre le Ciel, il voudroit tonner aussi bien que lui. Il lui fâche que Jupiter ait le dernier mot; et pour conclure avec le poète, qui a représenté une extravagance si furieuse,

Si le premier éclat ne l'avoit mis en poudre, 11 allait nuriter une seconde foudre.

L'original latin porte :

Kt si jani tardais artus Cessissetit, poterat fulmcn meruisse secundum.

Après avoir lu dans les traductions d'Amyol, Elle produit drogues médicinales Tout pêle-mêle, autant bonnes que maies.

. ( '>3) Et

Cetuy, malgré Phébus, a semé des enfans.

Je me suis hasardé de traduire aussi à ma mode les vers des anciens, et de dire en rime : que les tourmens ne convertirent point le coupable.

Mais pour venir à la seconde pièce de notre comparaison , Capanée n'a-t-il pas été la figure de Lucillio, et Lucillio n'a-t-il pas joué tout de bon le Capanée de son siècle? N'a-t-il pas fini par la même catastrophe? H est certain qu'il conserva ses abominables opinions jusque dans la mort et dans les supplices. N'ayant plus de langue sur l'échafaud (car elle lui fut coupée dès la prisçn) , il faisoit des signes d'impiété. Son obstination et sa dureté ne purent être vaincues, ni par la sévérité des juges, ni par la doctrine des théologiens , ni par la présence du feu , ni par le voisinage de l'enfer. Cet homme, visiblement réprouvé , a noirci son siècle par sa naissance, a souillé par sa vie et par sa mort notre pays et le sien ; mais, quoi qu'il en soit , ce n'étoit qu'un homme , et cet homme n'a laissé ni race ni secte.

On ne peut donc pas dire que la cour, les villes et la campagne soient pleines de ces gens-là : beaucoup moins que l'impiété triomphe en France, puisque les impies y sont brûlés tout vifs quand on les défère à la justice , comme Lu-

( ii4)

cillio à Tholose, et qu'ils sont traînés à la voirie après leur mort, quand leur mort prévient leur condamnation , comme Come Roger à Paris. Vous verrez à loisir cette autre tragédie dans les livres de la vie de M. de Thou. Mais avouez-moi cependant que voilà un triomphe bien triste et bien funeste au triomphateur. Et remarquez de plus, s'il vous plait, qu'outre que ces exemples sont rares en ce royaume, ils sont de deux hommes venus de dt-là les monts. L'un ctoit de Florence j et l'autre de Naples; et j'aime beaucoup mieux encore que le troisième exemple que j'ai à vous alléguer, et que je vous promis il y a quelques jours, soit d'un prince étranger, que s'il étoit d'un prince François.

Une heure avant que ce prince rendît l'esprit, le théologien protestant qui prêchoit d'ordinaire devant lui, l'étoit venu visiter, accompagné de deux ou trois autres de la même communion. S 'approchant de son lit avec une profonde révérence, il le conjura, au nom de toute leur Eglise, de vouloir rendre quelque témoignage de la religion qu'il professoit, et de faire une espèce de confession de foi qui pût être recueillie de la compagnie; afin, disoit-il, que les dernières paroles d'un si grand personnage se conservassent dans la mémoire des hommes, et donnassent de l'autorité à l'opinion qu'il avoit suivie. A cette

( ii5 ) demande le Prince se mit un peu à sourire, et lui répondit incontinent après : Monsieur mon ami, fai bien du déplaisir de ne vous pouvoir donner le contentement que vous desirez de moi; mais vous voyez que je ne suis pas en état de faire de longs discours^ ni de vous rendre compte de ma créance parle menu. Je vous dirai seulement en peu de mots, que Je crois que deux et deux font quatre, et que quatre et quatre font huit : M. Tel, montrant du doigt un mathématicien qui étoit là présent, vous pourra éclaircir des autres points de notre créance.

Cette histoire, connue de peu de personnes, est un secret domestique, que je tiens d'un gentilhomme d'honneur et bien informé. Je ne vous nomme point le Prince qui avoit une si belle religion : il. me suffit de vous dire qu'il ne manquoit pas des vertus morales; il ne juroit que certes et ne buvoit que de la tisanne. Il étoit extrêmement réglé en tout ce qui paorissoit de lui au dehors. Et c'est de quoi je m'é-' tonnerois extrêmement, si je n'avois un peu étudié le monde. C'est ce qui m'oblige d'avouer, à la honte de la nature humaine, que l'homme est un animal bien divers et bien bigarré; que les centaures et lès chimères ne l'étoient pas davantage; que non-seulement il est composé

( ii6) de pièces différentes, mais quelquefois aussi de pièces contraires.

Je ne trouve point étrange que la santé s'échappe de la sujétion des lois ; que la débauche soit oublieuse de son devoir, que le vice engendre rimpiété. Mais de voir, au milieu de la mort, une froide et tranquille mécréance; mais de dire qu'on puisse être furieux sans émotion ; que la douceur et la modestie se rencontrent avec les derniers effets de la rage et du désespoir, avec le renversement des temples et des autels ; c'est en vérité ce que je ne puis pas bien comprendre. Sera-ce un sobre et un continent qui viendra ébranler les fondemens de l'état du monde, qui se déclarera ennemi de l'ordre et des réglemens de la grande république ? Ces derniers impies sont encore plus rares que les premiers, et à Dieu ne plaise qu'il y ait multitude des uns ni des autres. Je ne sçauroisle croire pour l'honneur de notre siècle.

Sur la fin du dernier sermon , il y auroit bien de la matière à remuer pour une humeur reprenante, et pour un grammairien pointilleux. Mais ne soyons ni trop sévères, ni trop indulgens. Arrêtons-nous à quelque terme douteux , et qui vaille la peine d'être examiné ; passons sur les autres, qui sont absolument bons, ou absolu-

( "7 ) ment mauvais. Mais je vous demande premièrement du nombre desquels vous croyez que soient ceux-ci : la superbe pour l'orgueil, emperière pour impératrice, affectueusement yiOWT passionnément, etc. Toute la compagnie trouva qu'ils n'étoient pas absolument bons. Il n'y eut que le vicaire de la paroisse qui s'opposa à ce jugement; et là-dessus, ayant allégué des auteurs dont personne que lui ne reconnoissoit l'autorité, Socrate se contenta de lui répondre par un signe de tête, et continua son exam.en.

A VOTRE avis est-il permis à un orateur et même à un poète de dire que Godefroy de BouUlon , et tant d^ autres héros chrétiens ont été planter leurs lauriers jusque sur les rives de ï Euphrate.

Planter des lauriers n'est autre chose, ce me semble , en sa plus noble signification , que de faire des allées ou des palissades , et cette action appartient à l'agriculture , et non pas à l'art de la guerre. Les jardiniers plantent les lauriers, et on en couronne les victorieux. C'est à quoi peu de nos gens ont pris garde ; et ces belles phrases sont imprimées dans les plus beaux ouvrages que nous ayons. Ne croyez-vous pas que, pour bien parler, il faudroit parler plus correctement? César a mérité mille lauriers et mille statues : il y a pourtant grande différence entre César et un planteur

Page 1