‹ Œuvres choisies de BalzacChapitre 23 sur 48 · IL . i · texte numérisé non relu

IL . i

( 194 ) ses meilleurs amis, àtable,en conversation, dans l'église, et jusqu'au pied des autels. Les ridicules subtilités étoient proposées par lui sérieusement et avec une gravité de consul romain. Tantôt il vouloit prouver que la neige étoit noire, quelquefois que le feu n'étoit pas chaud , et souvent que son père avoit des cornes et que sa mère ' avoit de la barbe. Vous avez, leur disoit-il, ce que vous n avez pas perdu\ vous n'avez pas perdu des cornes ou de la barbe ; vous eu avez donc.

Après avoir épouvanté de ces termes captieux deux personnes simples, qui les prenoient pour des enchantemens ou pour des prodiges, il fut sur le point de changer de nom et de pays, et de se faire descendre d'Aristote en ligne directe. Au moins lui sembla-t-il qu'il méritoit de paroître i en un siècle plus habile que le notre , pour avoir * de plus dignes admirateurs, et qu'il devoit sortir d'une race plus sçavante que la sienne , afin qu'on 1 ^■v vît que la nature n'avoit pu venir à lui que par

^P^ ùnjong ordre de grands personnages.

Cette noblesse lui manquant, et mal satisfait

des incommodités domestiques, il se roidit , par

la force de son courage, contre l'injustice de

|k son destin. Il ne céda jamais à la mauvaise

L^%, fortune ; et de quelque disgrâce que le monde

S^^ le mortifiât , il conserva toujours la fierté qu'il

^-4^ avoit apportée de l'école. Dans le bouge où il

( >95) étoit logé, il ne parloit que de V empire naturel du sage, que de la souveraineté de la raison, que de la toute-puissance du syllogisme. Avec tels et semblables mots , qu'il proféroit d'un ton de commandement, il reprocha souvent à sou père l'honneur qu'il lui faisoit d'être son fils. Il crut avoir droit de mépriser toute la famille paternelle, et dit en soupirant], que la Macédoine étoit un trop petit royaume pour Alexandre.

Son pauvre esprit, que le latin gâta, et que le grec acheva de perdre, ne se raccommoda pas, comme vous voyez, dans la logique. Ce fut elle qui le mit au nombre des incurables, et hors d'espérance de tout salut. Elle entra dans sa tête par la brèche , et la renversa du premier effort , et de ses simples prolégomènes. Depuis ce tempslà, il n'a employé l'art de raisonner qu'à défendre sa folie , et ne s'est servi de l'usage de la parole que pour n'être entendu de personne. En quoi il a si heureusement réussi, qu'aujourd'hui il n'est pas moins connu par la confusion et les ténèbres de son esprit, que par l'éclat et l'enluminure de son visage , que par un pied de nez, et par une aune et demie de barbe.

Quelle confusion , bon Dieu , et quelles ténèbres! Vous avez ouï parler de cet amas rude et indigeste qui précéda la disposition et la beauté des choses que nous voyons : voilà l'image de

( '96) l'esprit et de la doctrine du barbon. 11 y a moins de différence entre le chaos et le monde, qu'entre la manière dont il sçait et celle dont il faut sçavoir. Il a de quoi alléguer mal à propos cinquante ans durant. Madame Desloges disoit de lui, que c'étoit une bêle qu'on avoit chargée de tout le bagage de V antiquité. Pour moi, qui ne lui veux pas dire des injures, si j'avois à faire sa définition , je dirois que c'est une bibliothèque renversée et beaucoup plus en désordre que celle d'un homme qui déménage.

La belle chose que ce seroit, si on avoit trépané cette grosse tète , et qu'on en pût découvrir les raretés par une seconde brèche ; la première, à mon avis, devant être maintenant fermée! On y verroit une guerre intestine et perpétuelle, un tumulte et une sédition , qui n'est pas imaginable, de langues, de dialectes, d'arts, de sciences, etc. Là dedans le punique heurte le persan ; l'hébreu choque l'arabique , pour ne point parler de la mauvaise intelligence du latin avec le grec. Là dedans les vers combattent la prose, la tradition s'oppose à l'histoire, les fables étouffent la vérité. Là dedans les rabins querellent les philosophes, les philosophes se brouillent ensemble, la physique incommode la morale ; les autres connoissances se pressent et s'embarrassent : elles veulent toutes sortir à la fois.

Tout se souille, tout se corrompt clans cette tête : il appelle néanmoins cette tête le Capitale de V intelligence, et V Acrocorinthe de la doctrine^ quoiqu'il fut mieux de l'appeler, en termes plus simples, régoût de l'université, et le bourbier où tombent les livres. Platon , Aristote et saint Augustin , aussi-bien que les autres , y sont chus malheureusement, et ne sont pas reconnoissables quand il les en tire. Il ne leur reste rien de leur première figure. Ce lieu est si contagieux et si dangereusement infecté , que les saines opi nions y deviennent hérésies, pour peu de séjour . qu'elles y fassent.

Personne pourtant ne peut l'accuser d'être hérétique, parce que personne ne peut distinguer, en ce qu'il dit, l'affirmative d'avec la négative : elles sont si proches l'une de l'autre, et le pour est tellement mêlé avec le contre, qu'ils n'ont pu jusques à présent être séparés. Ainsi il n'y a rien qui n'ait son usage , et à quelque chose le mal est bon. Sa confusion défie la Sorbonne et les jésuite» de le pouvoir convaincre d'erreur : elle est cause que ses mauvais dogmes ne craignent point les inquisiteurs de la foi, et qu'ils passent au-dessus du tribunal du saint office. Par là son esprit ne reconnoît de jiu-idiction que celle du Ciel , et relève immédiatement de Dieu. Il ne sçauroit

( '9») être jugé que par celui qui a débrouillé la masse première, et qui est le scrutateur des cœu».

Il tire donc le même avantage du peu de clarté de son expression que du peu d'ordre de ses pensées. Il n'y a point de moyen d'attraper son intention dans ses discours. Qu'on les poursuive tant qu'on voudra, il est assuré de sa retraite; il se sauve parmi les ténèbres , il échappe à la faveur de la nuit.

Mais il faut bien s'empêcher de faire de comparaison. Que personne ne m'allègue le président qui a fait une langue pour son usage particulier, ni l'ambassadeur qui en a corrompu trois dans les harangues qu'il m'a montrées. Si homme du monde a le don d'obscurité, avouons que c'est celui-ci. Il dit lui-même de lui-même qu'il n'a ni de pareil ni de second , non plus que la ville éternelle, la déesse de l'univers, la Rome de Martial: et je dis , pour l'expliquer, que quoique le président et l'ambassadeur, en quelque autre lieu qu'on les puisse mettre, soient plus ténébreux que le Tartare, ils paroîtront plus lumineux que le Ciel , ils deviendront des soleils sitôt qu'on les approchera du barbon.

Que si de fortune il se trouvoit quelque autre barbon dans les collèges de France ou sur les théâtres d'Italie, il faudroit de nécessité qu'il eût eu communication avec le nôtre. Il seroit obligé.

( 199 ) s'il ne vouloit passer pour ingrat, de le reconnoître, et pour le chef de son ordre, et pour l'idée de son éloquence. La gloire d'avoir commencé ne lui peut être disputée par qui que ce soit. Il est l'original du plus étrange jargon qu'on ait ouï sur la terre depuis qu'il y a des langues et des oreilles; il est le premier dans le monde qui a entrepris de parler en chiffre; et son françois même, je dis celui de sa conversation ordinaire, ne sçauroit être entendu en France, sans être traduit et commenté.

Qui le croira néanmoins? Après tout cela, il écrit moins clairement qu'il ne parle; mais en voici , ce me semble , la raison : c'est que le soin ajoute toujours au naturel, et qu'il y a des degrés pour arriver à la perfection des choses. Ne pouvant être clair que par hasard , et quand il n'a pas loisir de se barbouiller, le temps qu'il prend pour écrire, et l'art qu'il emploie en écrivant, ne lui laissent pas celte liberté ; son étude épaissit la fumée et les nuages de son esprit ; la profonde méditation ne fait que lui creuser des abîmes dans lesquels il se perd en composant, et de telle sorte que , dès la première ligne , il n'est plus possible de le trouver.

C'est ici son fort et l'endroit fatal où il prend de nouveaux avantages sur **, où l'obscurité se letranche pour la dernière fois , se moque de nos

vaines entreprises, regarde avec mépris l'industrie, le travail, la persévérance de l'esprit humain, qui la veut forcer. C'est ici où, plus particulièrement qu'ailleurs, et du commun consentement de tous les sçavans, il a mérité le nom d'incompréhensible. Ici le texte est armé contre la violence de toutes les gloses, et la pensée de l'auteur est à l'épreuve de toutes les conjectures des lecteurs. Notre mcomparâhle Saumaùe , qui se joue des gryphes et des énigmes, qui ne trouva jamais de lieu dilïicile, en quelque part de la république des lettres qu'il ait mis le pied , qui a fait des chemins dans les précipices, qui a pénétré partout, s'arréteroit ici, sans espérance de passer outre. Lui qui scait les secrets de Lycophron et de Perse, avoueroit que cet homme est beaucoup plus couvert et plus dissimulé qu'eux ; qu'il n'y a point de gène dans la critique qui lui puisse faire dire ce qu'il pense ; que pour deviner le galimathias de son livre , il faut des magiciens et non pas des interprètes.

Toutefois, de quelque avis que soit là-dessus notre incomparable, ne condamnons pas absolument la manière d'écrire du docteur. En ceci il peut faillir avec raison, et se tromper sur de bons principes. A cause que les embûches qui pv^roissent ne font point d'effet, et que l'art défend de découvrir l'art, ne voudroil-il point le

<;aclier de telle façon qu'il n'y eût pas moyen de l'apercevoir? Et parce que le noir, l'ombre et les ténèbres ont je ne sçais quoi de vénérable qui saisit les esprits d'une horreur religieuse et d'une crainte de dévotion, n'auroit-il point choisi tout exprès l'obscurité, pour être la dépositaire de ses mystères?

Il croit peut-être que ce n'est pas assez à un homme extraordinaire, comme il est, d'imiter les anciens orateurs ou les anciens Pères; il monte bien plus haut, et se propose bien une aniiquité plus éloignée. Il forme son style sur celui des sybilles et des prophètes. C'est pourquoi, quand il est impossible de tirer de sens littéral de ses écrits, et quand le sens moral même ne s'y peut accommoder et ne leur donne aucune lumière, ayons recours à l'allégorie, qui ne manque jamais au besoin , et ne refuse son assistance à personne ; mais s'il est le seul qui soit abandonné d'une si charitable figure: en ce cas-là, le dernier remède des mauvaises fables et de la poésie déplorée , lui étant inutilement appliqué, tout ce que peuvent faire ses amis pour sauver l'honneur de ses paroles , c'est de prier le monde de croire que son intention a été bonne, et que....

Il fit ini jour un effort pour parler comme les autres hommes. Il voulut s'accommoder à notre commune intelligence, et bégayer, à ce

r 2 os?

qu'il disoit, avec ses enfans. Ce fut dans une harangue qu'il composa pour le jvïge de la ville où il étoit, à l'entrée qu'y devoit faire le gouverneur de la province. La pièce se trouve de l'édition de Troye , jouxte la copie imprimée à Chaumont en lîassigni, et j'en ai choisi le plus raisonnable article pour contenter la curiosité des beaux esprits.

Après s'être égaré dès le premier pas , et avoir couru à travers champs d'un côté et d'autre , il J se jette enfin à corps perdu sur les affaires d'Etat, dont il n'étoit point question dans la harangue de M. le juge. Il dit que « depuis que le temple » de Janus a été ouvert par le météore chevelu «qui menaça le genre humain l'année 1619 , on )^a vu des iliades de maux et des cataclysmes de »sang, non moins es Gaules qu'en Germanie; «que le £;rand Dapifer de sa majesté Césarée se » fût bien passé de remuer cette dangereuse ca- » marine de la couronne de Bohème; que, sans « ce mauvais conseil qui lui fut donné par le doc- » teur des Ardcnnes , nos jours seroient encore «des jours halcyoniens, et les colombes niche- «roient encore dans les casques des gendarmes, « comme elles faisoient sous l'empire fortuné » de Henrimagne ; qu'il ne faut pas pourtant dé- «sespérer de la chose publique chrétienne, ni se ^^ plaindre devant le temps, que notre llion ait

( 2o3 ) »été, et que nous fûmes Troyens ; que les so-' » leils de toutes les journées ne sont pas couchés; «qu'il nous reste quelque rayon de bonne espé- » rance , ou pour mieux dire quelque favorable «regard de cette pitoyable déesse, qui demeura » au fond de la boîte de Pandore ; qu'il scait de » bonne part , et qu'un interprète des dieux l'en » a assuré , qu'il se va former dans le ciel une «conjonction de certains astres bénins, qui doi- » vent mitififer la rigueur de toutes les étoiles » malfaisantes et fléchir le cœur de tous les prin- »ces irrités; qu'à l'avenir les grandes puissances «seront justes et les petites seront modestes; et «pour commencer par le Régule d'Austrasie et » par le Tétrarque des Allobroges , qu'ils se con- » tiendront dans les bornes de leurs Etats, au lieu «de se perdre dans l'infinité de leurs pensées; «que l'un et l'autre ne se fiera plus aux pro- « messes des génétliliaques ; que l'un et l'autre « doutera de l'omnipotence du roi catholique ; «que l'un et l'autre observera comiter la majesté

» du roi très-chrétien »

Il appelle cela descendre du ciel en terre , paroître sous une forme humaine, s'apprivoiser avec les pauvres mortels. Il parle ainsi quand il veut parler populairement; et il est certain qu'il ne s'est pu encore résoudre à dire le duc ni la duchesse^ beaucoup moins la Lorraine ni la Sa-

voie. Il sent en ces mots je ne srais quelle amei tume de nouveauté qu'il ne peut goûter, et que l's siècles n'ont jiu corriger. L'usage ne les a j3as assez mûris pour la bouche du barbon.

Il n'y a point de nom propre connu , de ville, de province, de peuple qu'il ne traite de la sorte. 11 ne sçauroit souffrir les Flamands ni les Hollandois; il ne les reçoit dans son commerce que sous la bannière de la vieille Rome, et en qualité de Belges et de Bataves. Il voudroit changer de cette façon tous nos alliés et tous nos voisins; Il s'opiniâtre même pour l'Hespérie contre l'Italie, et pour l'Albula contre le Tibre^; il ne connoît ni la Sicile ni Constantinople. L'une est toujours Trinacrie pour lui , et l'autre toujours Bysance. i

Je vous laisse à penser si ini homme de cette 1 humeur date ses lettres du premier et du ving- " tième du mois , ou bien des calendes et des ifles. Peu s'en faut qu'en pareilles occasions il ne renonce tout-à-fait au style chrétien , et que l dans les actes publics, si on lui en présente quelqu'un à signer, il ne fasse mettre la fondation de la ville au lieu de l'enfantement de la Vierge. Il compte son âge quelquefois par lustres et quelquefois par olympiades. Il suppute son argent tantôt par sesterces romains, tantôt par drachmes , et tantôt par mines attiques; mais

iout cela en f'oiL petit nombre , à cause du malheur du temps , ennemi juré de la vertu; car si elle étoit reconnue comme aux siècles héroïques, il recevroit plus de talens de la justice des princes , qu'il ne tire de drachmes de la médiocrité de son revenu.

Cette maladie, qu'il prit au collège, et dans laquelle il a vieilli , n'altère pas seulement la pureté de sa langue naturelle; elle passe plus avant, et se communique à ses autres actions. Il est si amateur de toute sorte d'antiquité, qu'il ne porte jamais d'habillement neuf; il a sur sa robe de la graisse du dernier siècle , et des crottes du règne de François J". On tient qu'elle fut autrefois à Laurens Valle , qui la légua par testament à Coelius Rodiginus, et le barbon n'en est que le quatorzième possesseur : mais il n'a garde de la nettoyer jamais, de peur d'effacer ces titres et d'être injurieux à l'antiquité , dont il croit qu'il faut conserver religieusement les moindres monumens et les moindres marques.

La lampe du philosophe Epictète et le bâton du Peregrin de Lucien ne se trouvant plus dans la nature des choses , ne peuvent plus être l'objet de sa passion. Ce seroient aujourd'hui des souhaits perdus : il vaudroit autant chercher le nid du phénix ou la pierre philosophale ; mais qiie ne bailleroit-il des pantoufles de Turnebe ,

des lunettes d'Érasme , du bonnet carré de Ramus, de l'écritoire de Lipse ; s'il y avoit moyen de trouver de si rares pièces dans le cabinet de quelque curieux , qui l'en voulût accommoder à prix raisonnable ?

L'histoire lui a appris que la femme de Gicéron parvint à une extrême vieillesse , et qu'un galant homme du siècle suivant fut amoureux de ses rides et lui offrit son service, s'imaginant qu'une si belle passion lui porteroit bonheur dans le dessein qu'il avoit d'être éloquent. Il n'est point de bonne fortune qu'il envie à l'égal de celle-là ; et combien de fois a-t-il soupiré pour une Terentia ou pour une Tullia ; mais bien davantage pour une Papyria ou pour une Scribonia , à cause du papier et de l'écriture ? Car, quoiqu'il aime l'éloquence et qu'il estime Cicéron , et la femme et la fille de Cicéron , il aime et estime encore plus les allusions et les étymologies.

Ayant recherché inutilement l'alliance des anciens Romains, dont le sang est si confondu avec celui des barbares , qu'il n'y auroit rien de si aisé que de se méprendre, en prenant une Gothe pour une Romaine , il se ravisa à la fin , et eut une autre pensée qui lui pouvoit plus facilement réussir. Il voulut —

Pour épouser donc cette célèbre, cette femme de réputation et connue de tout le peuple , il

se résolut de l'aller choisir au même lieu où Juslinien et Bélisaire choisirent les leurs. S'il n'eût lu nouvellement l'histoire médisante de Procope, le manuscrit de laquelle lui avoit été prêté par le seigneur Allemani, je ne crois pas qu'il se fût avisé de lui-même d'une si courageuse action. Mais n'ayant rien trouvé de mieux dans toute l'histoire que ce grand exemple de ces deux grands hommes , il le mit à part pour son usage particulier. J'alléguerai , dit-il , les autres passages du manuscrit ; mais je veux imiter celui-ci par la plus noble manière d'imitation, et c'est ainsi qu'il faut lire les bons livres.

En cette rencontre , néanmoins , il ne reçut pas de ses citoyens l'approbation et les applaudissemens qu'il en espéroit. Les premières journées de son mariage furent troublées par le bruit des vaudevilles. Durant quelques nuits il se fit grand désordre devant la porte de son logis ; on y érigea des trophées de cornes; et plus d'une pasquinade qu'on attacha au derrière de sa robe, lui reprocha l'expérience et la réputation de sa femme. Cette disgrâce lui déplut un peu ; mais à son ordinaire il se fortifia bientôt de constance contre les mauvais succès. Souffrant avec la philosophie, qui étoit offensée en sa personne, il se consola aussi avec elle. Parce que ce n'est pas dire des injures à la mer et aux rivières, au

( 2o8 ) soleil et aux étoiles,, de dire que ce sont des biens communs et destinés à l'usage de tout le monde, il crut d'abord que Xantippe pouvoit être publique sans être déshonorée. H crut ensuite que c'étoit quelque chose de plus mémorable et plus digne de l'histoire de faire une femme de bien que de la trouver ; qu'un coup de hasard et un présent de la fortune étoient beaucoup moins à estimer qu'un ouvrage de la raison et une acquisition de la vertu ; il crut enfin , s'étant confirmé en sa première opinion par un long examen de la chose contestée , que Justinien, Bélisaire et lui a voient fait une action héroïque, et que d'avoir triomphé des Vandales et des Goths , d'avoir traîné des rois^ captifs dans les rues de Constantinople , n'étoit point une si belle chose que d'avoir vaincu l'opuiion du monde , que de s'être élevé au-dessus de la coutume , que d'avoir mis sous les pieds la mauvaise honte. De sorte que se comptant pour le troisième brave de cette nature , et glorieux d'une si illustre société, il n'ordonna pas seulement qu'on chanteroit à ses noces Thalassio ^XHy men . o Hymencel pour ne pas perdre les bonnes coutumes de la vieille Rome ; mais de plus , durant la première année de son mariage, il ne coucha jamais avec sa femme , qu'il ne fit crier par son valet et qu'il ne criât lui-même, se mettant au

( =^09 ) lit : lo triiimphe, io pœan,maguo^ pio, fèlici et triumphatori semper Augusto.

De ce mariage sont venues deux filles, qui furent nommées au baptême Marthe et Geneviève. Mais en dépit de son curé et de leurs marraines , il leur a changé de nom. Marthe s'appelle présentement Corinna , et Geneviève s'appelle Saplîo. Il ne trouva pas les deux premiers noms ni assez rares ni assez anciens pour la postérité de l'homme extraordinaire, de l'unique héritier de l'antiquité, de... Il répondit au curé, qui se scandalisoit de l'innovation , et aux marraines qui se plaignoient du mépris, que les productions des grands auteurs dévoient être bien intitulées; que

Il avoil eu quelque temps auparavant une semblable fantaisie pour le nom de sa femme ^Nicole, à qui il donna celui de Xantippe. Mais il changea encore celui-ci en changeant d'i*ncliiiation , et quand il voulut passer de la philosophie morale à la philosophie naturelle. Les attraits , comme il disoit , de cette belle physique ayant charmé son esprit , il lui prit envie de pénétrer plus avant dans la nature, et de s'ériger en médecin. Et après avoir fait une revue générale de tous les beaux noms qui se trouvent dans les poètes amoureux, pour en choisir un à la femme de celui qui seroit le ressusciteur des II. i4

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