‹ Œuvres choisies de BalzacChapitre 29 sur 48 · II · texte numérisé non relu

II

( ^9o ) uetloyée, l'Egypte étant réduite en province, Sexte-Pompée et Marc-Antoine n'étant plus que deux noms et deux fantômes?

Je vous avoue, Madame, que le désir de la gloire étoit leur passion dominante ; mais les tyrans mêmes ne régnent pas toujours tyranniquement. C'étoit la fièvre de leur esprit; mais cette fièvre ne les brùloit pas toujours d'ime égale ardeur; elle avoit ses relâches, aussi-bien que ses redoublemens. Et ne pensez-vous pas que Scipion fût hors de son grand accès, quand il amassoit des coquilles au bord de la mer avec son ami, ou qu'il prétoit ses paroles à Chrêmes et à Micio dans les fables de Térence?

Je ne décide point en cet endroit si lui et son ami ont été les vrais auteurs de ces fal)les : il me suffit de dire probablement qu'ils en ont été les premiers approbateurs, et qu'ils les ont aimées, s'ils ne les ont faites. Il se pourroit bien même que le poète auroit changé la disposition de quelque scène par leur avis, et qu'il y auroit quelque demi-vers de leur façon, et que ce que nous trouvons de pins fin et de plus juste, ne seroit pas tant ce qu'il a emprunté des ouvrages de Ménandre, que ce qu'il avoit appris dans la conversation de Scipion.

Pour l'empereur Auguste, en la personne duquel je considère la fin du bon temps, comme

(^91 ) sa fleur en celle de Scipion , il est très -vrai , Madame , qu'il a jugé très-sainement du prix et du mérite de chaque chose, et qu'il a aimé la gloire, mais qu'il n'a pas haï la volupté. Je parle de la volupté en général, parce qu'il essaya de toutes, et qu'ayant donné beaucoup à ses sens, il ne refusa rien à son esprit. Il voulut connoître le bon et le beau, en tous les sujets où il est, et où il semble être; et pour cette recherche il employa de si adroits et de si curieux espions, qu'ils n'ont rien laissé à découvrir aux siècles qui sont venus depuis eux.

Je n'oserois pas dire, comme a fait quelqu'un, que les Muses furent ses bouffonnes et ses bateleuses; ce mot est déshonnéte et injurieux: je dirai seulement qu'elles eurent l'honneur d'être ses domestiques et ses familières et qu'en ce tempslà elles étoient de la Cour et du cabinet. Pour le moins les faisoit-on venir aux heures de conversation , si on ne les appeloit à là délibération des affaires , et si c'est trop de dire que Virgile fût le quatrième de ce conseil , tenu entre Auguste et ses deux amis, pour sçavoir s'il garderoit l'empire ou s'il rendroit la liberté.

L'histoire de ce conseil m'est un peu suspecte; et j'ai de la peine à me persuader que les beaux esprits de ce temps-là fussent si avant dans la confidence de l'Empereur, et qu'il leur fît part

des affaires de cette nature. Je me contente de croire qu'ils avoient l'intendance de ses plaisirs vertueux , sans aspirer à une plus importante direction, et qu'il leur faisoit ouvrir la porte du palais, quand on la fermoit aux supplians et à leurs requêtes.

Mais quand, dans les provinces éloignées, et au milieu même du palais, il s'éleva des nuages qui brouillèrent le calme dont j'ai parlé , ce fut alors, Madame, que les Muses ne furent pas moins nécessaires à Auguste , qu'elles lui avoient été auparavant agréables; ce fut alors qu'elles furent de service, et qu'elles aidèrent Livia à soutenir son mari , qui commençoit à plier sous les soins et sous les affaires.

En cette saison de chagrin et d'inquiétude, elles n'étoient occupées qu'à lui chercher de la joie et des divertissemens ; elles ne songeoient qu'à enchanter ses peines par leurs chansons; elles ne s'étudioient qu'à apaiser et mettre en repos cette partie impatiente de son âme , qui se tourmentoit et veilloit sans cesse; qu'à éloigner son imagination des débauches de sa fdle , et de la défaite de ses légions ; qu'à lui ôter la vue des sujets qui le fâchoient, par l'interposition d'auires sujets qui lui pouvoient plaire.

Or, Madame, comme ce n'étoit pas peu mériter du genre humain, que d'endormir quelque-

( 293 ) fois Auguste, et quelquefois de le re'jouir, ces bonnes déesses se justifioient par-là de la calomnie des barbares , qui les accusent d'être inutiles à la république , et de n'avoir point de rang dans le monde. Ce bon Prince aussi , souffrant qu'elles détendissent la trop grande force de ses pensées, et prenant quelque intervalle de relâche dans les spectacles qu'elles prenoient le soin de lui préparer, faisoit plusieurs bonnes choses en mêmetemps. Car outre que les avouant à lui, il protégeoit des innocentes contre la licence des vieux soldats et la cruauté de la victoire civile , il s'acquéroit des parleuses, qui sont écoutées de tous les siècles; et les honorant de sa familiarité , il les rendoit tributaires de sa gloire. Mais principalement, Madame, il suivoit le conseil de la nature, qui veut que tout ce qui travaille se repose; qui entretient la durée par la modération , et menace la violence de fin.

Je sçais bien que cette souveraine intelligence , qui a été donnée aux grands princes , pour la conduite des choses humaines, n'est point capable de lassitude, et qu'elle agiroit continuellement si elle pouvoit agir toute seule; mais étant engagée avec le corps , et tenant à des organes qui sont extrêmement frêles et délicats, il faut qu'elle les ménage pour s'en servir , et qu'elle s'accommode, malgré elle, aux nécessités d'une

( ^94 ) société dans laquelle elle est entrée. Les princes ne peuvent pas être toujours anges, séparés des sens, et jouissant de la pureté d'un être simple. Il faut qu'ils soient hommes quelquefois , mêlés dans la matière, et sujets aux charges du composé. Il faut. Madame, qu'après les tempêtes des affaires, et les fâcheux objets des maux qu'ils ont à combattre, on ait soin de leur chercher des ports agréables, pour séjourner et rafraîchir leur esprit, et des perspectives attrayantes, qui leur délassent et réjouissent les veux.

Ce sont des besoins de la vie humaine , quelque riche et suffisante à soi-même qu'elle puisse être d'ailleurs. Le travail accableroit les plus fortes âmes , si elles n'avoient de ces aides et de CCS appuis à .se soutenir ; la mélancolie les suffoqueroit , si elles ne respiroient de cette sorte. Ce sont, à proprement parler, les voluptés de la raison , et les délices de l'intelligence ; et celui qui a trouvé toutes les vérités qui sont au-dessous du ciel, et n'a rien ignoré de ce qui se peut sçavoir sans révélation , en a fait si particulier état au quatrième livre de ses éthiques, qu'il n'a point craint de dire que le jeu et le divertissement n'étoient pas moins nécessaires à la vie que le repos et la nourriture.

Il est vrai qu'il fait différence, aussi-bien que nous, de divertissemens et de jeux. Ce n'est pas

(295) un conseiller de toute sorte de débauches, et il ne veut pas que les sages passent le temps comme le vulgaire. Il a découvert, entre la mauvaise humeur et la bouffonnerie, un milieu approuvé de la raison, dans lequel l'âme se dilate par un mouvement modéré , et ne s'énerve pas par une dissolution violente. Et de ce milieu, Madame, il a fait une vertu morale, qui regarde le bien de la compagnie, en suite de deux autres, qu'il nous propose dans le même chapitre pour la même fin.

La première de ces trois vertus est une certaine douceur et facilité de mœurs, qui sçait être accommodante , sans être servile, et n'approuve pas sans choix tout ce qui se dil, ni ne le désapprouve aussi par dégoût. La seconde est une franchise naïve et une coutume de dire vrai aux choses mêmes indifférentes , éloignée en pareil degré de la vaine ostentation, et de la retenue affectée. J'ai dit d'abord quelle est la troisième; et ces trois habitudes vertueuses, selon l'opinion d'Aristote , règlent tout le commerce des paroles, et s'étendent dans tous les entretiens que les hommes ont les uns avec les autres, soit qu'on y tienne des propos complaisans ou fâcheux, soit qu'ils soient véritables ou faux, soit qu'ils soient joyeux ou tristes.

Tellement, Madame, que, sans la première de

(296) ces trois vertus, les assemblées des hommes ne seroient que des troupes d'ennemis mêlés ensemble, qui s'égratignei oient et se sauteroient au visage; ou des cercles d'amoureux, qui adoreroient leurs défauts, et trouveroient leurs rides belles. Sans la seconde, ce ne seroient que des écoles de dissimulés, qui ne veulent pas dire quelle heure il est, ni qu'il est jour à midi, tant ils ont peur de se méprendre ; ou des théâtres de Capitans , qui disent plus qu'ils ne sçavent , et plus qu'il n'ont fait , et plus qu'il ne se peut faire. Enfin sans la troisième, de laquelle nous parlons, les assemblées des hommes étant trop tristes, ou trop gaillardes, sembleroient , Madame , ou des convois de personnes affligées, et la représentation d'un deuil public, ou des spectacles de personnes nues, et l'image de ces fêtes licencieuses, qui n'osoientparoître devant Caton. Le milieu de ces deux mauvaises extrémités est une vertu, non pas, à la vérité, si éclatante ni si haute que la sagesse et la magnanimité ; mais c'est néanmoins une vertu avouée par la philosophie , et par la philosophie même de Caton. Et si nous l'avions chassée de notre morale, la communication que nous avons les uns avec les autres n'auroit rien que de sec et d'épineux; le discours seroit plutôt lUie corvée et un travail de la bouche, qu'un soulagement et une décharge

( 297 ) du cœur ; et la société , où nous n'aurions per mission que de disputer et de contredire, nous ennuyeroit bien plus que la solitude, où nous pouvons au moins rire de mémoire el nous réjouir avec nos pensées.

Je ne voudroispas assurer, Madame, que les Romains eussent connu une si louable qualité dans l'enfance de la république. Et quoiqu'un de leurs poètes parle des bons mots du roi Numa et de la nymplie Egérie, les conférences qu'ils avoient ensemble s'étant passées sans témoins , il n'en peut parler que par conjecture.

Ces paysans victorieux , ne sachant que labourer et se battre , n'étoient sensibles qu'à des plaisirs grossiers et proportionnés à la dureté de leur naissance. Il n'y a pas beaucoup d'apparence qu'ils possédassent une vertu qui est directement opposée à la rudesse dont ils faisoient profession , et n'accompagne guères la pauvreté , que la mauvaise humeur suit presque toujours. Tant que leur éloquence, pour user des termes de Varron, a senti les aulx et les.ognons, on n'en devoit rien attendre de fort exquis ; et il étoit difficile qu'une si triste austérité que la leur entendit raillerie, et se laissât toucher à la joie. Il falloit premièrement que, sans s'affoiblir, ils se ramollissent, qu'ils s'adoucissent le courage et se déronillassent les mœurs , qu'ils s'avisassent à la

( .^98 ) fin de se cultiver, comme ils cultivoient lems jardins et leurs héritages.

Ils le firent, certes, avec tel succès et trou- i vèrent un fonds si heureux, que, d'abord, le I bon esprit fut parmi eux une chose populaire. La politesse passa du sénat aux ordres inférieurs, voire; au plus bas étage du menu peuple ; et si, jl en leur cause, on doit croire leur témoignage, ils ont effacé ensuite toutes les Grâces et toutes les Vénus de la Grèce, et ont laissé son atticisme bien loin derrière leur urbanité.

C'est ainsi. Madame, qu'ils appelèrent cette aimable vertu du commerce, après l'avoir pratiquée plusieurs années , sans lui avoir donné de nom assuré. Et quand l'usage aura mûri parmi nous un mot de si mauvais goût , et corrigé l'amertume de la nouveauté qui s'y peut trouver,; nous nous y accoutumerons comme aux autres que nous avons empruntés de la même langue.

Or, soit qu'en la nôtre ce mot exprime un certain air du grand monde, et une couleur et teinture de la Cour qui ne marque pas seulement les paroles et les opinions , mais aussi le ton de la voix et les mouvemens du corps; soit qu'il signifie une impression encore moins perceptible, qui n'est reconnoissable que par hasard; qui n'a rien qui ne soit noble et relevé, et rien qui paroisse, ou étudié, ou appris, qui se sent et ne se

( ^99 ) voit pas, et inspire un génie secret que l'on perd en le cherchant; soit que, dans une signification plus étendue , il veuille dire la science de la conversation et le don de plaire dans les bonnes compagnies; ou que, le mettant plus à l'étroit, on le prenne pour une adresse à toucher l'esprit par je ne sçais quoi de piquant, mais dont la .piqûre est agréable à celui qui la reçoit, parce qu'elle chatouille et n'entame pas, parce qu'elle laisse un aiguillon sans douleur, et réveille la partie que la médisance blesse. Tant y a , Madame, qu'au jugement d'un grand juge de pareilles choses, c'étoit une connoissance dont les Grecs ont abusé, que les autres peuples ont ignorée , et de qui les seuls Romains ont sçu le vrai et le légitime usage; leur ayant été si propre et si incommunicable à leurs plus proches voisins, que ceux d'Italie même n'ont pu l'acquérir sans quelque déchet , ni la contrefaire si fuiement, que la ressemblance n'en fît remarquer la diversité.

C'étoit donc, à ce compte-là, une plante domestique, qui ne pouvoit venir que sur le rivage de leur Tybre, ou sur leur mont Palatin, ou au pied de leur Capitole , ou proche de leur Champde-Mars, ou en quelque autre quartier de la capitale ville du monde.

Est-il possible que le ciel et le soleil de Rome

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eussent tant de force et tant de vertu? Agissoientils si sensiblement sur l'esprit des hommes? Etoient-ils si absolument nécessaires pour les rendre de bonne compagnie?

Je n'ai garde de le dire de mon chef, ni de faire ce tort au reste de l'Italie et aux autres provinces civilisées. Mais, généralement parlant, il est certain, Madame, que les citoyens de Rome apportoient de grands avantages dans le monde, dévoient beaucoup à leurs mères et à leur naissance, sçavoient quantité de choses que personne ne leur avoit apprises.

Il n'y a point de doute que dans leur plus familier entretien, il n'y eu des grâces négligées et des ornemenens sans art, que les docteurs ne connoissent point, et qui sont au-dessus des règles et des préceptes. Je ne doute point qu'après les avoir vus tonner, et même le ciel et la terre , dans la tribune aux harangues, ce ne fut un changement de plaisir très-agréable de les considérer sous une apparence plus humaine, étant désarmés de leurs enthymèmes et de leurs figures, ayant quitté leurs exclamations feintes et leurs colères artificielles, paroissant en un état où l'on pouvoitdire qu'ils étoient véritablement eux-mêmes.

C'éloit-là par exemple. Madame, où Cicéron n'étoit ni sophiste, ni rhétoricien, ni idolâtre de

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»lui-ci , ni furieux contre celui-là , ni de l'un ni le l'autre parti; il étoit là le vrai Cicéron, et se noquoit souvent en particulier de ce qu'il avoit idoré en public.

Cétoit-là où il définissoit les hommes et ne les îmbellissoit pas , où il parloit de Caton comme l'un pédant du Portique , ou pour le plus d'un citoyen de la république de Platon ; où il disoit jue la pourpre du sénat étoit la plus fine, mais jue le fer des rebelles étoit le meilleur ; où il ivouoit que César étoit l'ouvrier de sa fortune , ;t que Pompée n'étoit que l'ouvrage de la sienne.

Ces sentimens qui partoient du cœur, étoient achés dans les grandes assemblées , et ne se lécouvroient qu'entre deux ou trois amis, et auant de fidèles domestiques, à qui ils faisoient part le cette secrète félicité. Et s'il a été dit de queljues-uns d'eux qu'ils ont régné toutes les fois [ju'ils ont harangué, tant étoit souverain le pouvoir qu'ils exerçoient sur les âmes , on peut dire de ceux-là mêmes que, dans leur conversation, ils rendoient la liberté qu'ils avoient ôtée dans leurs harangues ; qu'ils mettoient au large et à leur aise les esprits qu'ils venoient de presser et de tourmenter, et qu'ils les tiroient de l'admiration ^ui les avoit agités avec violence, pour leur faire sentir un transport plus doux et les ravir bivec moins de force.

J'ai vu un grand prince aux Pays-Bas qui euvioit en cela la fortune de leurs affranchis , et de ces amis inférieurs et du second ordre qu'ils avoient tirés de la servitude pour les mettre dans la confidence. Et en effet , c'étoit un contentement merveilleux de pouvoir être témoin de leur vie intérieure et d'assister aux plus particulières heures de leur loisir ; et ce seroit une satisfaction sans pareille, de sçavoir les bonnes choses qui se disoient entre Scipion et La3lius , Atticus et Cicéron, et les au très honnêtes gens de chaque siècle; d'avoir, dis-je, une histoire de la conversation et des cabinets, pour ajouter à celle des affaires et de l'État.

Étant nés dans l'Empire et nourris dans les,| triomphes, tout ce qui sortoit d'eux porloit un caractère de noblesse qui les distinguoit de leurs sujets ; tout sentoit le commandement et l'autorité, quoiqu'il ne fût question ni de gouverner ni de conduire ; tout étoit remarquable et de bon exemple, voire leur secret et leur solitude.

Ayant vu , dès leur enfance , traîner des rois captifs par les rues, et d'autres rois supplians et solliciteurs venir en personne demander justice, et attendre à la porte du sénat leur bonne ou leur mauvaise fortune, ils ne pouvoient garder rien de bas dans des esprits émus et purgés par de tels sj)cctacles; la lie même d'un tel peuple

^oit précieuse ; et si par malheur il se fut trouvé quelques gentilshommes qui eussent eu des âmes vulgaires, il est à croire que de si grands objets les eussent incontinent relevées. Il est vraisemblable qu'étant non-seulement couverts et environnés, mais pénétrés, mais remplis de tant de lumières, il en rejaillissoit jusque sur leurs moin- :li es actions, et qu'ils ne les pouvoient pas adou- ::ir ni cacher si bien qu'elles ne fussent toujours "ortes et illustres.

i Je le dis comme je le pense , et vous sçavez bien ■que les morts n'ont point de flatteurs. Il leur îtoit impossible de se défaire tout-à-fait de leur grandeur, parce qu'elle tenoit à leur cœur et à €ur esprit , parce qu'elle avoit racine en eux , et a'étoit pas appliquée sur leur fortune. Ils ne faisoient pas un geste, ni ne poussoient un mouveoient au-dehors, qui fût indigne de la souveraineté du monde; ils rioient même, et se jouoient ivec quelque sorte de dignité.

Ce que je ne crains point. Madame, d'avancer

fevant vous , qui descendez non-seulement du léme principe et du même sang , mais qui êtes e plus fille de leur discipline et de leur esprit, et ne tenez pas moins de la magnanimité des Gésar et des Scipion , que de l'honnêteté des Li- 'vie et des Cornélie.

Ils étoient donc grands , vos ancêtres , dans

( 3o4 ) les plus petites choses. Et puisqu'autrefois un secte a cru que le sage dormant étoit semblable à soi-même, et ne laissoit pas d'être sage (c'étoit une idole et un sage fait à plaisir qu'elle se for raoitj; puisque cette secte a laissé pour dogme que les songes de ce sage imaginaire étoient raisonnables et judicieux, il nous sera bien permis de croire que les véritables sages ont pu régler par la raison et conduire avec gravité une parti de la vie, qui est plus capable de l'une et de l'au tre que le dormir, et que leurs exercices , moins violens et moins sérieux, étoient animés de la vigueur et de la majesté de la république.

Vous plaît-il que je vous vérifie ce que je vous dis, et que je monte même plus haut que le siècl des Scipion, pour vous montrer qu'il y a toujours eu de l'esprit à Rome, mais qu'il y a lou jours eu aussi de l'autorité et de la grandeur qui . se sont mêlées dans cet esprit? Ce ne sera point I un autre que le bon Fabrice, dont vous avez vu \ la lettre à Pyrrhus, qui nous fournira l'exemple que nous cherchons ; et considérez-le , je vous prie. Madame, dans cette célèbre conversation qu'il eut avec le même Pyrrhus et avec Cynéas, chef de son conseil.

Cynéas ayant fait un long discours à la louange de la vie contemplative, et ayant dit, entre autres choses, qu'il y avoit un grand personnages

Athènes , nommé Epicure , qui préchoil le repos et la volupté, et tenoit que le gouvernement des États étoit indigne de l'occupation des sages, parce que les sages ne se doivent point mettre en peine pour des fous, pour des ingrats, pour des hommes. Fabrice eut la patience d'ouïr ces vanités grecques , quoiqu'il ne les approuvât pas; mais avec un souris dédaigneux qu'il adressa à celui qui les débitoit : Oh que les Romains^ ditil, auroient bientôt fait ^ si toute la terre voulait être épicurienne]

Ne pensez-vous pas , Madame, que Gynéas fut bien surpris d'une réponse si peu prévue et si éloignée de l'admiration qu'il attendoit d'un homme sans lettres, qu'il croyoit avoir ravi par son éloquence? Ce petit mot renversa d'un même coup les opinions du grand personnage d'Athènes et l'éloquence du beau parleur. Et une réfutation régulière de la philosophie épicurienne, entreprise par un stoique, venu préparé à cela, n'eût point eu tant de force que cette exclamation d'une ligne , qui rendit Epicure ridicule , qui mit Gynéas en confusion, et donna de l'étonnement à Pyrrhus.

Mais , Madame , c'étoit la coutume de Fabrice d'étonner Pyrrhus par ses réponses. Il rioit d'ordinaire des propositions que le Roi lui faisoit sérieusement ; et un jour qu'il lui offrit la pre-

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