AD AME
La dernière fois qu^ j'eus l'hcnneur de vous voir , l'empereur Auguste fut le principal sujet de notre entretien. Je vous le fis considérer dans les commencemens , dans le progrès et dans la perfection de sa gloire. Vous vîtes comme à l'âge de dix-neuf ans il donna le change à la vieillesse et à l'expérience de Cicéroii ; comme dans une même pièce il joua trois ou quatre personnages différens ; comme il montra aux Pères-Conscripts qui le vouloient traiter de jeune homme, qu'encore qu'il n'eût pas si long-temps étudié qu'eux, il en avoit appris davantage; et comme il se servit adroitement de leurs forces pour faire réussir ses desseins,au lieu qu'ils pensoien t se servir de sou
nom et de son crédit, pour rétablir leur autorité- Je passai le plus légèrement que je pus sur le sanglant acte du Triumvirat, dont il n'y eut pas moyen de nettoyer sa réputation, et souhaitai, pour son honneur, que cette partie de son histoire fût rayée de la mémoire des choses. Je m'arrêtai sur les fréquentes brouilleries , les reconciliations plâtrées , et la dernière rupture de lui et de Marc-Antoine, et l'accompagnai jusqu'à Rome , et jusqu'au jour de son triomphe , après le fatal voyage d'Egypte. Ce ne fut pas sans vous faire prendre garde par les chemins , que la dextérité de son esprit se mêla toujours avec le bonheur de ses armes ; et qu'ayant abattu dans la plaine de Philippes les deux chers enfans de la république , il crut n'avoir rien fait , s'il ne se sçavoit défaire des deux cohéritiers qu'il avoit en la succession de la puissance de son oncle , afin d'assurer ce qu'il avoit fait.
Il conduisit cette œuvre admirablement. Il alla plus loin que son oncle, et se mit en une meilleure assiette. La vertu qui s'y opposa fut malheureuse. La force se trouva impuissante. Les empècliemens lui servirent de passage pour y arriver. Et alors , Madame , les Romains commencèrent à connoîlre le dessein de la Providence , et la maladie mortelle de leur vieille republique. A la fin ils aimèrent mieux un maître certain
et une paisible servitude , que des changemens tous les jours, et une perpétuelle frayeur de guerre civile. Le repos , qu'ils crurent être lui bien essentiel , leur tint lieu de liberté , qui ne leur sembla plus qu'un plaisir de fantaisie. Chacun fut bien-aise d'être de loisir, après tant de fâcheuses affaires; et la douceur de l'oisiveté se coula si agréablement dans leur âme, qu'ils n'eussent pas voulu de leur première condition , quand Auguste la leur eût voulu rendre de bonne foi. Us étoient si las de brigues et de partis, qu'ils reconnoissoient pour bienfaiteur celui qui leur ôtoit la peine de se gouverner eux-mêmes; et bénissoient son usurpation , qui les avoit délivrés de leur mauvaise conduite. «Puisqu'il nous mène, disoient-ils , » dormons en assurance dans notre vaisseau ; » faisons la débauche, si nous voulons ;moquons- » nous des bancs et des pirates ; il n'est pas posy sible de nous perdre ; César nous répond de » notre salut. »
Les petits-fils mêmes des consuls et des dictateurs oublièrent leur honneur, pour aller après leur intérêt , et laissèrent là une liberté ruineuse et imaginaire, pour se tenir à une obéissance commode et pleine d'avantages eff clifs. Ils furent les plus souples et les plus assidus courtisans. Et quoiqu'ils portassent des noms, qui avoient fait trembler les rois de la terre , ils ne
(526) se soucioient point qu'on les remarquât dans la foule des donneurs de bonjours, demandant des grâces à la porte d'un de leurs citoyens. Ils disoient que la fortune leur a voit montré l'exemple de leur devoir et le chemin du palais d'Auguste; f^i'ils alloient où les dieux étoient allés les premiers, et que s'ils avoient changé de parti, le destin des choses et le démon de Rome avoient changé devant eux.
Ainsi , cette âme véritablement souveraine et du premier ordre , qui avoit im empire naturel sur toutes les autres âmes, ne trouva plus de contradiction ni de résistance. Les plus superbes reçurent le joug , cédèrent à la supériorité de l'esprit , ne firent point difficulté de passer sous une hauteur si élevée , ni de soumettre des vertus humaines à quelque chose de divin qu'ils reconnoissoient en la personne d'Auguste. Il ne resta plus, Madame, de courage farouche à dompter , plus de Caton ni plus de Brutus , pour ressusciter un parti mort. La mutinerie perdit jusqu'à son soufle et à son murmure ; l'envie se changea en admiration.
D'où je conclus, s'il m'en souvient bien , que l'envie ne va pas toujours si avant que la vertu ; que cette opiniâtre se lasse enfin de suivre cette constante, et qu'il y a un degré où le mérite étant parvenu , il est hors de la portée des mauvais
(327) souF aits et de la mauvaise volonté des hommes. Ensuite de quoi, Madame, un juge sans reproche , comme vous diriez M. Chapelain , élevant tant soit peu sa voix plus qu'à l'ordinaire , prononça ce beau décret en faveur d'Auguste et de sa nouvelle domination. « Qui est le présomp- » tueux qui se puisse plaindra que le Ciel soit » au-dessus de lui, qui puisse trouver étrange » que la plus lumineuse des créatures soit la » plus haute , et que le plus digne soit le plus » grand ? »
Personne n'appela de cet arrêt. Auguste fut couronné par le suffrage de toute la compagnie, après que sa vie eut été faite en petit de ma façon. Mais parce qu'Agrippa et Mécénas furent oubliés en cette vie, vous me témoignâtes à la sortie de votre cabinet , que vous ne seriez pas fâchée que je vous contasse ce que je pouvois sçâvoir de l'un et de l'autre ; et que je vous ferois encore plus de plaisir , si je vous voulois faireune particulière relation de Mécénas , de qui tant de gens parlent sans le connoître. Vous serez obéie à ma mode : je voudrois bien que ce put être à votre contentement; mais, comme de coutume , Madame, je vous donnerai les choses que vous me demandez , selon qu'elles me viendront à l'esprit , et dans lu liberté de la conversation , plutôt que dans l'ordre de Thistoire.
Agrippa étoit hardi et sage à la guerre , infatigable dans les travaux militaires , religieux observateur de la discipline , et avoit toutes les autres parties d'un bon capitaine ; mais d'ailleurs il manquoit des vertus douces et sociables , qui sont nécessaires à un habile courtisan. H entendoit mieux la science de la campagne que celle du cabinet , les stratagèmes que les intrigues ; et ce qui étoit en lui vaillance durant le trouble , devenoit rudesse dans le repos.
On ne peut pas dire la même chose de Mécénas. Il a été estimé le plus honnête homme de son temps , et n'avoit rien en sa personne que la nature n'eût formé avec soin , et que les bonnes lettres et le grand monde n'eussent poli. Vous remarquerez néanmoins, Madame, que la teinture qui se prend en cette grande lumière , et qui donne couleur aux biens naturels , fut prise de lui avec réserve , et n'alla pas jusqu'au fard et jusqu'au déguisement des intentions , beaucoup moins jusqu'à l'entière altération de la probité. Il avoit les grâces de la Cour, mais il n'en avoit pas les vices, et ses actions furent toujours aussi droites que sa façon d'agir étoit agréable.
Quoique la Cour sache débaucher les saints , et d'ordinaire infecte d'abord ce qu'elle reçoit de pur, elle ne gâta point Mécénas. Il lui fit voir qu'outre l'usage des préservatifs que fournit l'é-
(329) tude de la sagesse , il peut y avoir de si bonnes dispositions au-dedans, qu'elles sont plus fortes que toute la corruption de dehors. Ce fut lui qui donna au monde le premier exemple qu'il ait vu d'une innocente et modeste prospérité. Il conserva dans le palais les maximes qu'il y avoit apportées , et en un lieu où tout est faux et masque' , il voulut paroître ce qu'il étoit.
Mais il n'a voit garde , Madame , de contrefaire le libéral et le généreux ; il eût eu bien de la peine à s'empêcher de ne l'être pas. Pour cela, il ne lui falloit ni travailler, ni combattre. Se laissant aller à la pente de son inclination , il ne tomboit jamais que dans le bien et dans la vertu. Et ainsi ses bonnes actions venant de source, et n'étant pas tirées à force de bras , comme celles de quelques héros de notre siècle , on n'en estimoit pas moins l'aisance et la liberté que l'éclat et la magnificence.
On a dit de lui qu'il faisoit l'honneur de son siècle et de l'empire romain ; qu il étoit le bien général du monde; que le soleil se lasseroit plutôt de luire, et les rivières de couler, que Mécénas de faire du bien. Un gala »! homme de son temps lui crie , dans un poème qu'il lui adresse : C^est trop damier^ Mécénas ; je suis trop riche. Et de fait il n'y avoit que la seule discrétion de ceux qui recevoient ses bienfaits, qui pût mettre fin à sa li-
(33o) béralitë. Si ses amis l'eussent voulu croire, il ne se fût rien laissé de reste ; et on n'osoit plus louer chez lui, ni un tableau envoyé de (jrèce par rareté, ni une statue d'airain de Corinthe, ni un service de vaisselle de cristal, de peur qu'à l'heure même il ne dépouillât son palais de ces meubles précieux et ne les fît prendre par force à celui qui les avoit loués.
L'excès et la A'^anité pourroient imiter Mécénas ; la simple bonté naturelle pourroit aller jusque-là; mais il se faut souvenir. Madame, que cette noblesse d'esprit n'étoit pas solitaire et sans compagnie ; toutes les vertus marchoient à sa suite. C'étoit une bonté forte et courageuse, une bonté habile et intelligente; et la même fontaine où les particuliers puisoient les faveurs et les courtoisies, fournissoit le public de conseils et de résolutions.
Le grand docteur qu'étoit cet homme en la science de gouverner! Jamais la face des affaires ne le trompa; jamais il ne lut politique à faux, ni ne s'égara pour paroître beau parleur dans les vastes espaces de la vraisemblance ; il alloit toujours tout droit à la vérité, et voyoit si nettement la suite des choses en leur première disposition , que les succès les plus irréguliers ne démentoicnt guère les conjectures qu'il en avoit faites.
N'est-il pas vrai que l'Empereur eût fait tort à une si excellente personne, s'il ne l'eût pas honorée de sa confidence, et s'il ne lui eiit pas donné part en la conduite du monde? Étant, comme il étoit, juste estimateur des hommes, et srachant le prix de chaque chose, i\ ne pouvoit pas faire légitimement que douze ne valussent plus que deux, que quantité d'éminentes qualités ne fussent de plus grand usage qu'une médiocre suffisance ; que le plus puissant en raison n'eût la première place dans les affaires; en un mot, Madame , Auguste ne pouvoit pas faire que Mécénas ne fût favori d'Auguste; et, bien qu'il fallût donner de longs et d'opiniâtres combats contre la retenue d'un esprit si modéré, pour lui faire accepter ce qu'il méritoit, et qu'il y eût beaucoup de peine à le surmonter, si est ce qu'il fut digne de la magnanimité du plus grand prince du monde, de ne se laisser point vaincre en cette occasion, et de ne pas souffrir que sa reconnoissance fût inférieure à la modestie d'un de ses amis.
Il fit donc de grands biens à cet ami ; mais ce fut, comme vous avez déjà vu, pour les distribuer et pour les épandre de tous côtés , pour éclairer et pour réjouir toute la terre de la lumière de ses richesses. De ces biens , Mécénas acheta à Auguste tous les esprits et toutes les langues, et par conséquent les lui rendit en de
meilleures, de plus nobles et de plus durables espèces; tellement, qu'à bien considérer un commerce si nouveau, celui qui donnoit étoit moins libéral que bon ménager; et celui qui recevoit de lui étoit plutôt son facteur que son favori.
Au reste, Madame, ce que je m'en vais vous dire mérite bien d'être remarqué : il eut toujours la religion de ne rien recevoir qui ne pût être donné justement, il ne voulut rien qui lui pût être reproché, non-seulement par les plaintes publiques de la renommée, mais aussi par les soupirs secrets d'un particulier intéressé. Ceux qui depuis eurent la même faveur, sous les autres règnes, n'en usèrent pas de la même sorte. Leur morale fut plus large et plus indulgente à leiirs passions ; ils n'eurent pas de ces délicatesses de conscience.
Quand on ne mouroit pas assez tôt de mort naturelle , ils avoicnt recours aux accusations , pour avancer le terme du compte qu'ils a\ oient fait. Ils faisoient condamner les innocens, pour faire vaquer leurs charges, et à la vue des orphelins affligés, ils porloient les marques de la fortune de leur père, qui n'étoient pas encore sèches de son sang. Le procédé de Mécénas étoit très-différent de celui-là : il eût cru être souillé de la confiscation du bien d'un proscrit. Et, à votre avis, combien de charges et de maisons
a-t-il refusées, pour ne vouloir pas toucher à des dépouilles funestes et recueillir la succession des malheureux?
Je dis davantage, et son scrupule alloit plus avant; il a renvoyé souvent les présens et les gratifications des provinces qu'il avoit fait soulager, de peur que la plus légère marque de leur gratitude, et qu'un bouquet reçu en telle rencontre, ne fît paroître en ses avis la moindre ressemblance d'intérêt. Il a souvent rejeté l'utile, qui n'étoit point déshonnéte, pour embrasser l'honnête, stérile et infructueux ; il a préféré une simple satisfaction d'esprit, aux choses que le monde estime solides et essentielles.
Je pense. Madame, qu'une grandeur si discrète et si mesurée ne donnoit point de jalousie à son prince. 11 ne falloit point craindre de trahison d'une si superstitieuse intégrité. Comment eùt-il été pensionnaire de Marc-Antoine, s'il n'acceptoit pas toutes sortes de grâces d'Auguste ? Et comment eùt-il désiré les choses nouvelles, pour rendre sa condition meilleure, puisqu'il se contentoit d'une petite partie des avantages que les choses présentes lui offroient? O le rare exemple pour les heureux ! ô l'homme qui ne se trouve point! ô la forte et la solide pièce dans les fondcmens d'une principauté naissante ! La tyrannie même eut pu être justifiée par l'innocence
(334) de ce ministre, comme elle eût pu être soutenue par ses autres vertus plus vives et plus ardentes.
Je ne voudrois pas pourtant nier que sa coniplexion délicate ne le rendît quelquefois moins propre aux fatigues du corps et aux corvées de la guerre, et ne fût cause qu'il ne pouvoit d'ordinaire travailler que de l'esprit. Mais, Madame, sans faire l'empressé, il ne laissoit pas de faire beaucoup et de rendre à l'Etat d'aussi utiles services que son collègue, quoiqu'ils ne fussent pas suivis de tant de bruit et de tant de pompe. La solitude qu'il se bâtit dans la ville, et les ombrages de ses jardins, cachoient la moitié de sa vertu ; ses occupations étoient couvertes d'une apparence extérieure d'oisiveté ; et peut - être qu'on louoit Agrippa qui paroissoit, de la conduite de Mécénas qui étoit retiré.
L'Empereur avoit plus d'inclination pour celui-ci : mais se souvenant des batailles gagnées en Sicile et en Egypte , il avoit plus d'estime pour l'autre. Il croyoit que l'un l'aimât davantage, et que l'autre l'eût plus obligé. Ils délibéroient tous trois des affaires générales. Mais quelquefois il délibéroit avec Mécénas de la vie et de la fortune d' Agrippa. Témoin, Madame, ce petit mot sur lequel un disciple de Machiavel composeroit un grand discours : f-^ous devez le J aire mourir, ou
(335) le faire votre gendre; c'est-à-dire, il faut, ou le perdre, ou le gagner tout-à-fait; il faut s'assurer d'une grandeur qui vous peut être suspecte, ou en l'ôtant du monde, ou en le mettant en votre maison.
Vous voyez par là que Mécénas ne regardoit que son maître, je parle ici en François, et ne son^eoit qu'à l'affermissement d€ son autorité. Agrippa avoit quelque goût de la liberté perdue , et tournoit la tète de temps en temps vers l'ancienne république. Celui-ci ne proposoit que des conseils purement honnêtes ; mais son compagnon , quand il y alloit du bien de l'État, vouloit ajouter le profit à l'honnêteté. Le premier avoit le commandement des armées, et combattoit les ennemis de l'empire ; le second exerçoit son pouvoir sur l'âme même de l'Empereur , et apaisoit les mouvemens qui s'y élevoient contre la raison.
Ce qu'il faisoit , Madame, avec tant de liberté , que le prince étant un jour en son lit de justice (je ne puis encore m'empécher de parler françois), où il voyoit quelques procès criminels, et commençoit à se laisser emporter aux ruses et aux calomnies des accusateurs, Méc/nas arrivant là-dessus , et ne pouvant fendre la presse qui l'empêchoit de pénétrer jusqu'à lui , lui envoya de main ea main un billet, dans lequel ces
paroles étoient écrites : Bourreau , ne veux-tu point partir de la? Auguste, au lieu de s'offenser de la hardiesse de ce mot , et d'une familiarité si piquante , prit en bonne part le zèle de son ami, rompit l'assemblée à l'heure même, et descendit du tribunal, d'où possible il ne fût pas descendu innocent, s'il y eût demeuré davantage.
Il recevoit souvent de semblables preuves de fidélité. C'étoit Mécénas qui tempéroit la chaleur de ses passions, qui adoucissoit les aigreurs de son esprit, qui guérissoit ses blessures cachées, quand il n'avoit pu aller au devant du coup qui lui donnoit de la consolation , quand il n'étoit pas en état de recevoir de la joie.
Auguste connoissoil bien le mérite et le prix de cette amitié; il voyoil bien que, sa personne lui étant plus proche que sa fortune, ces sortes de services dévoient valoir davantage en son esprit, que des villes prises et des batailles gagnées : aussi lui en témoignoit-il tout le ressentiment que vous pouvez vous imaginer en un prince juste, et qui sçavoit distinguer l'inclination d'avec le devoir, et ceux qui n'aimoient que César, d'avec ceux qui méloient d'autres passions parmi celle-là. Après même qu'il fut mort , il continua d'être reconnoissant envers sa mémoire, et toutes les fois qu'il lui survenoit quelque affliction domestique, ou quelque déplaisir de dehors, il disoit
en soupirant : Cela ne me fût point arrivé , si Mécénas eût été en vie. Il croyoit être malheureux de posséder l'empire du monde, parce qu'il avoit perdu Mécénas.
Il avoit certes beaucoup de raison de regretter une personne également bonne et intelligente , qui ne pouvoit ni tromper, ni être trompée ; qui ne pouvoit faire mal, ni par infirmité, ni par dessein. Il avoit grand sujet de pleurer la perte d'un ami, si utile tout ensemble et si agréable , d'un ami de toutes les heures et de tous les temps, dans lequel il trouvoit tout ce qu'il cherchoit , qui étoit ses tablettes et ses lieux communs, le témoin et le dépositaire de ses pensées , le trésor de son esprit , voire son second esprit.
En effet , Madame ( pour achever de vous faire voir ce que vaut un ami fidèle auprès d'un grand prince), combien pensez-vous que, par sa raison, il assurât, il fortifiât, il augmentât la raison d'Auguste? Combien d'épines lui a-t-il tirées des affaires qu'il avoit à démêler ? Combien lui a-t-il proposé d'expédiens pour faciliter ses desseins? Combien deplanslui a-t-il dressés pour élever ses ouvrages? Ne doutez point que plusieurs fois il ne lui ait épargné la peine de la prévoyance, et ne se soit chargé des soins et des inquiétudes de l'avenir , afin de le laisser tout entier dans l'action , afin que la force de son âme