‹ Œuvres choisies de BalzacChapitre 32 sur 48 · II · texte numérisé non relu

II

ne se diminuât point en se divisant, afin que je puisse dire aujourd'hui avec vérité qu'ils ont partagé ensemble les diverses fonctions d'un même devoir, et qu'ils n'ont vécu tous deux qu'une seule vie.

Plusieurs fois, Madame, le fidèle Mécénas a soutenu Auguste, harassé dans la recherche du bien difficile , et lui a présenté l'image de la vertu jouissante et couronnée, pour détourner sa vue du triste objet de la vertu pénible et laborieuse. Après une conjuration découverte, et lorsqu'il a jugé la clémence meilleure que la justice, il lui a figuré la gloire encore plus belle et plus altrayanle qu'elle n'est, pour le piquer davantage de son amour, pour l'obliger à changer des médians en gens de bien , en changeant des arrêts de mort en abolitions ; pour faire en sorte qu'il préférât les louanges de la bonté, qui durent autant que les maisons et les races conservées, au plaisir de la vengeance, qui passe aussi vite qu'un coup de hache peut être donné et une tête mise par terre.

Et , après cela , croyez , s'il vous plaît, Sénèque qui condamne le style et l'éloquence de Mécénas ? Il me semble. Madame, que, j)our obtenir de pareilles grâces d'une âme irritée , il ne falloit pas niai-.quer d'éloquence, je dis d ' la bonne et de la sage éloquence, de l'éloquence d'aifaires et

(339) d'action, nourrie au soleil et à la lumière du grand monde, plus forte sans comparaison que la rhétorique des sophistes , quoiqu'elle sçache mieux cacher et dissimuler sa force.

Il n'y a point de doute que le bien dire ne soit absolument nécessaire pour agir avec les princes, qui d'ordinaire ne peuvent goûter la raison, si elle ne leur est très-délicatement apprêtée. Ce n'est pas assez que les remèdes qu'ils doivent prendre aient de la vertu , ils veulent qu'ils n'aient point d'amertume ; il ne suffit pas que les choses qu'on leur présente soient bonnes, si elles ne sont bonnes aussi-bien en la forme qu'en la matière.

Mais ce ne sont pas seulement les princes qui demandent des paroles agréables, et qui se cabrent contre la raison qui les gourmande. Généralement parlant , n'y ayant rien de si franc et de si relevé que l'âme de l'homme , elle Veut être traitée selon la noblesse de sa nature, je veux dire avec douceur, méthode et adresse. Par là, Madame, on emporte la volonté sans beaucoup de résistance, et de la volonté on passe à l'entendement, qui est si ennemi de la contrainte, que, pour l'éviter, il s'éloigne même de son propre objet et rejette la vérité, quand on la lui veut faire recevoir par force.

Il est certain que l'intelligence d'un art si né-

cessaire au gouvernement, a été souveraine eu la personne de Méccnas. Comme il étoit trèsclairvoyant au discernement des esprits, il étoit t ès-adroit en leur conduite, et n'avoit pas moins de souplesse à les manier, que de lumière pour les connoître. Avec cette éloquence efficace, qui n'est autre chose que le droit usage de la prudence, qui se communique aux hommes par la parole, il fit à Auguste une infinité de serviteurs , et après lui avoir persuadé la modération, il persuada aux autres l'obéissance.

Toutes les conférences qui se faisoient en son palais , étoient des sacrifices de louange et de gloire pour Auguste : tous les jours il y étoit adoré en prose et en vers. On commença là dedans à réformer l'ancien langage de la république, et à jurer par le génie et par la fortune du prince. Les temples qui lui furent bâtis en Espagne et en Asie au commencement, et depuis dans les autres provinces du monde romain , furent désignés en ce lieu-là. Et, à prendre la chose dans son principe, on peut dire. Madame, que Mécenas, avec ses orateurs et ses poètes, fut le fondateur de tous ces temples, fut l'instituteur de cette nouvelle religion qui consacra un homme vivant.

Croyez-moi, et toute l'antiquité plutôt que Sénèque, cet incomparable favori laissoit toujours

(34i) dans le cœur je ne sçais quel aiguillon qui ex citoit les courages les plus durs à l'amour du prince et de la patrie , à l'étude de la vertu et de la sagesse. On ne partoit point d'auprès de lui sans en remporter une douce émotion , capable de réveiller l'assoupissement de ceux qui ne sentoient pas la félicité du règne d'Auguste, et qui n'avoient jamais songé à la beauté des choses honnêtes. L'air de son visage, le son de sa voix, et ce que les rhétoriciens ont compris sous l'éloquence du corps, gagnoientles sens extérieurs en un instant, et donnoient passage jusqu^à l'âme, par la facilité de ses gardes, qui d'abord se laissoient prendre.

Il persuadoit même avec la négligence de l'entretien le plus familier. En sa plus libre conversation, quand il se dépouilloit de la pompe de la Cour et de la gravité du ministère , quand il quittoit ce qui éblouit le peuple , il lui restoit encore beaucoup d'ornemens qu'il ne pouvoit pas quitter : il avoit sur lui des charmes involontaires, et auxquels il ne prenoit pas garde qui l'accompagnoient partout. Ces charmes , Madame, inspiroient particulièrement tout ce qu'il disoit ; ils suppléoient au défaut de sa faveur , et sans qu'il accordai les demandes , ne laissoient pas de donner satisfaction; car vous sçavez bien que toutes choses ne sont pas toujours possibles ,

et qu'il faut quelquefois refuser. Mais, je vous prie, quels dévoient être les présens qu'enrichissoit une bouche si charmante, puisque les refus qui en sortoient n'éto'ent pas désagréables , et qu'en parlant il plaisoit de telle sorte , que de ses seules paroles il eût pu payer ses dettes ? ^^

Toutefois le précepteur de Néron ne veut pas que le confident d'Auguste ait sçu bien parler. Il lui reproche la délicatesse et l'afféterie , voire la mollesse et la débauche de sa diction ; et, à son dire, ça été le premier corrupteur de l'éloquence romaine. Il met certaines pièces sur le tapis, qui lui semblent plus gaillardes qu'il ne faut , mais qu'il a coupées d'un ouvrage dont nous ne sçavions ni la matière, ni le dessein. Et là-dessus, sans nous dire si Mécénas parloit de sang-froid, ou s'il avoit seulement envie de rire , il déclame contre la liberté de son style, avec toute l'aigreur et toute la colère du sien.

A vous dire le vrai , Madame, je crois qu'il y a du Phylarque et de la mauvaise foi au procédé de Sénèque. Si les pièces qu'il attaque se voyoient en leur entier, nous verrions qu'il ne distingue pas les deux caractères, et qu'il prend un habillement qu'on a porté ime fois en masque , pour une robe avec laquelle un sénateur doit aller tous les jours au conseil. Sans doute il fait semblant

(343) de n'entendre pas raillerie ; il est sans doute de ces hypocrites chagrins qui voudroient que les jeux fussent aussi sérieux que les affaires , et les comédies aussi tristes que les oraisons funèbres. Récusons-le en toutes les causes de Mécénas : l'aversion qu'il a pour lui est trop visible et trop découverte; et après avoir égratigné ses écrits, il se jette sur ses mœurs avec tant de passion , qu'il est aisé à voir que l'esprit de sa secte le possède, et qu'il a dessein de faire le stoïque réformé, aux dépens du plus honnête épicurien qui fût jamais.

Je ne dis point , pour affoiblir le témoignage de Sénèque , que c'étoit un docteur de Cour qui philosophoit dans la pourpre et causoit à son aise de la vertu ; que peut-être même il décrioit la volupté afin qu'elle fût toute pour lui et que personne n'en eût envie; je dis seulement, à la justification de Mécénas, qu'il n'est pas impossible que l'âme se relâche sans s'énerver et que, comme il y a une folie composée et mélancolique, il peut y avoir une sagesse libre et joyeuse.

J'ai ouï dire. Madame, à notre sçavant Monsieur... , mais il le disoit beaucoup mieux que je ne sçaurois vous le dire, qu'il y a un art d'user innocemment de la volupté; que cet art avoit été enseigné en Grèce par Aristippe ; que depuis il fut corrompu à Rome par Pétrone et par Ti-

(344) gillin qui en abusèrent comme les empoisonneurs ont abusé de la médecine. Il ajoutoit que ]a pratique de cet art n'étoit point défendue par les lois de votre pays, qu'au contraire elles avoient créé des magistrats tout exprès, pour avoir soin des plaisirs du peuple ; qu'outre les édiles de la république, il étoit parlé, sous les empereurs, d'un tribun des voluptés, et qu'il avoit vu une science et une discipline des voluptés dans les formules de Cassiodore. Il concluoit , Madame y qu'il n'est pas juste d'accuser la pureté des choses de l'intempérance des hommes, et qu'il n'est pas croyable que les biens de cette vie n'ayent été faits que pour les méchans.

Il n'est pas crovaLle, je suis de l'avis de ce rare esprit, que Dieu ait envoyé la vertu au monde pour la punition des pauvres hommes , et qu'elle ne soit point vertu , si elle ne combat contre la douleur, si elle ne marche sur les épines, si elle ne loge à l'hôpital, si elle n'habite même dans les sépulcres. Mécénas vouloit attendre qu'il f?'it mort pour prendre possession d'une demeure si mal plaisante; et, s'il étoit en vie, et qu'il eut changé Rome pour Paris, je suis certain qu'on le trouveroit plus souvent en quelque lieu que je scais, où il n'y a rien qui ne contente les yeux et l'esprit, qu'en d'autres lieux que je

( 345 ) ne veux pas nommer , où il n'y a rien qui ne les choque.

Que vous auriez de plaisir d'apprendre de luimême son histoire ! Qu'il recevroit de gloire d'avoir quelques-unes de vos audiences ! Que votre modeste conversation lui loucheroit l'espritî Vous avez beau vous cacher , Madame, il découvriroit cette souveraine intelligence que vous couvrez de toute la retenue et de toute la douceur de votre sexe. Il vous admireroit en dépit de vous : nous réconcilierions son ennemi avec lui à la première prière que vous lui en feriez, et sans même que vous lui en fissiez de prière , tant je suis assuré de la douceur et de la facilité de ses mœurs. I-a sérénité de son âme ne seroit point troublée par les fumées el par les boutades des sophistes violens; il ne feroitque rire du chagrin et des paradoxes de Sénèque.

H vous diroit seulement, Madame , qu'il faut tout souffrir de la race de Zenon et de la nation des Stoïques; que tout doit être permis à un philosophe qui a appelé Alexandre sot , qui a cru être roi des rois, à meilleur titre que le roi de Perse ; et, ce qui fait particulièrement à notre sujet, qui a été si ennemi de la vie, qu'il a conseillé aux hommes de s'aller pendre , pour peu qu'ils s'ennuyassent ou qu'ils fussent en mauvaise humeur.

DE

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