K M, COSTAR
Votre magnificence est cause de ma disette , et je ne trouve point de belles choses à vous rendre, parce que vous les avez toutes prises. Cet enlèvement , qui ne m'a honoré que pour m'appauvrir , me fait souvenir d'un festin que je vis à Rome lorsque j'y étois. La profusion en fut telle, qu'elle épuisa une partie de l'Italie , qu'elle affama huit jours durant le peuple romain , qu'elle empêcha qu'on n'en put faire de longtemps un autre. Je remarque ici , Monsieur , je ne sçais quoi encore de plus. Vos excès n'ont pas d'espace à les contenir, et tout ce qu'en un jour de largesse une âme extrêmement noble pourroit tirer , soit de son propre fonds et des richesses de sa naissance , soit des havres étrangers et de la continuation d'un heureux commerce ,
vous l'avez tout versé sur deux feuilles de papier.
Quel moyen après cela d'avoir sa revanche, et de parler après vous qu'à sa confusion! En me demandant des exemples, vous me les donnez ; sous le nom d'autrui, vous vous représentez vous-même; et j'ai bien ouï parler des aiguillons de cet homme qui fut souverain dans un pays libre, mais je sens les vôtres. Ils m'ont entamé l'esprit; je suis percé de leurs pointes.
En cet état-là, et blessé déjà de votre main, je serois mal conseillé de me présenter aujourd'hui sur la carrière , et de faire assaut de réputation avec vous. Il vaut beaucoup mieux que l'avantage vous demeure par ma modeste déférence que par mes inutiles efibrts. Et en tout cas , Monsieur, s'il faut que je sois de la partie, il faut que ce soit en me rangeant de votre côté; il me sera bien ph.s sur d'entrer dans vos sentimens que d'en rechercher de nouveaux, et de vous copier, que de vous répoudre.
L'idée que vous avez formée de l'éloquence, est véritablement admirable ; mais supprimonsen l'application, elle n'est pas juste. Otons-en mon nom , et tout le reste ira bien. Trouvez bon que je remette dans la thèse ce que vous en avez tiré pour me faire honneur, et qu'au lieu d'une réponse à vos paroles, qui regardent ma per-
( 35i ) sonne particulière,je vous envoie une paraphrase de votre sens, qui a sans doute un objet plus noble et moins limité.
Vous dites vrai , Monsieur , on trouve partout de l'imposture. L'éclat ne présuppose pas toujours la solidité, et les paroles qui brillent le plus sont souvent celles qui pèsent le moins. Il y a une faiseuse de bouquets et une tourneuse de périodes, je ne l'ose nommer éloquence ^ qui est toute peinte et toute dorée ; qui semble toujours sortir d'une boëte; qui n'a soin que de s'ajuster , et ne songe qu'à faire la belle; qui , par conséquent , est plus propre pour les fêtes que pour les combats , et plaît davantage qu'elle ne sert , quoique néanmoins il y ait des fêtes dont elle déshonoreront la solennité, et des personnes à qui elle ne donneroit point de plaisir.
Ne se soutenant que d'apparence, et n'étant animée que de couleur, elle agit principalement sur l'esprit du peuple , parce que le peuple a tout son esprit dans les yeux et dans les oreilles. A faute de raisons et d'autorité , elle use de charmes et de flatterie; elle est creuse et vi^le de choses essentielles, bien qu'elle soit claire et résonnante de tons agréables. Elle est au monis plus délicate que forte ; et , ayant sa puissance bornée et ses coups d'ordinaire mesurés, ou elle ne porte pas plus loin que les sens, ou, pour
le plus , elle ne touche que légèrement le dehors de l'âma
Si elle prend courage et si elle se déborde quelquefois , ses efforts et ses torrens ne font que passer. Au lieu d'apporter de l'abondance avec eux , ils ne laissent après eux que de l'écume. Leur impétuosité est une lâcheté qui menace; elle ressemble à la colère des personnes foibles, qui les remue, sans toucher les autres; ils n'emmènent que les pailles et les plumes, et s'écoulent au pied des arbres et des murailles, sans les ébranler.
Cette éloquence de montre et de vanité a eu cours dans la servitude de la Grèce, lorsque la paix et la guerre n'étoient plus en sa disposition, et que, n'ayant plus d'afftiires à s'occuper, elle cherchoit de quoi divertir son oisiveté. La plupart des sophistes, dont Philostrate et Eunapius ont écrit les vies , étaloient cette sorte d'éloquence au milieu des places publiques, et entretenoient les passans qu'ils y assembloient , de cerl^ns discours vagues où ils n'avoient autre dessein que de discourir.
Ces discours , Monsieur, comme vous scavez, étoient remplis de tout ce que l'orateur possédoit et de tout ce qu'il avoit emprunté. Il ne laissoit pas un seul enjolivement, ni une seule afféterie
( 353 ) au logis; eu dix mots il vouloit employer douze figures , il enfloit sa matière de lieux communs et de pièces cent fois rejouées. Pour éviter la pauvreté, il se jetoit dans le luxe. Toutes ses locutions étoient pompeuses et m.agnifiques; mais cette magnificence étoit si éloignée de la sobriété et de la modestie du style oratoire, que la plus téméraire poésie, et la plus prodigue des biens qu'il faut ménager, ne sçauroit rien concevoir de plus déréglé.
A la vérité, si c'étoit-là l'éloquence, l'opinion de ce philosophe , qui mettoit la rhétorique au nombre des connoissances voluptueuses, auroit quelque fondement. On l'eût chassée avec justice de la république de Sparte et des autres Etals bien policés , et il ne la faudroit estimer guère davantage que l'art qui enseigne à faire les confitures, et a pour objet le plaisir du goût, ou celui qui flatte un autre sens et travaille à la composition des parfums.
Mais il n'en va pas ainsi : il faut conserver à chaque chose la noblesse de sa fin et la dignité de son usage. Les biens de l'esprit ne nous ont pas été donnés pour la simple volupté du corps; le plaisir des oreilles est en ceci plus que rien , mais ce n'est pas tout. L'éloquence n'est pas le spectacle des oisifs et le passe-temps du menu peuple. Un orateur est quelque autre chose