‹ Œuvres choisies de BalzacChapitre 34 sur 48 · II · texte numérisé non relu

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(354) qu un danseur de corde et qu'un baladin. Nous ne devons pas nous jouer de la raison , ni faire passer pour plaisante celle à qui nous avons l'obligation d'être sérieux.

Disons donc , Monsieur , que la vraie éloquence est bien différente de cette causeuse des places publiques , et son style bien éloigné du jargon ambitieux des sophistes grecs. Disons que c'est une éloquence d'affaires et de service , née au commandement et à la souveraineté, tout efficace et toute pleine de force. Disons qu'elle agit , s'il se peut, par la parole , plus qu'elle ne parle; qu'elle ne donne pas seulement à ses ouvrages un visage, de la grâce et de la beauté, comme Phidias ; mais un cœur , de la vie et du mouvement, comme Dédale.

Elle ne s'amuse point à cueillir des fleurs et à les lier ensemble; mais les fleurs naissent sous ses pas , aussi-bien que sous les pas des déesses. En visant ailleurs, en faisant autre chose, en passant pays, elle les produit; sa mine est d'une amazone, plutôt que d'une coquette; et la négUgence même a du mérite sur elle, et ne fait point de tort à sa dignité. Elle ne laisse pas toutefois de se parer, quand il est besoin; quoiqu'elle soit moins curieuse de ses ornemens que de ses charmes, et qu'elle songe davantage à gagner l'àme pour toujours par une victoire en-

tière , qu'à la débaucher pour quelques heures par une légère satisfaction.

C'est encore ce qui l'oblige à ne pas chercher ùans ses discours , des f redons efféminés, et une mollesse compassée, semblable à cette nouveauté vicieuse , dont les premiers sages se sont plaints, qui corrompit la vigueur de la musique et préféra la délicatesse à la gravité- Ayant reçu de la seule grâce de la nature la justesse des nombres et des mesures, elle n'a que faire de compter scrupuleusement les syllabes, ni de se mettre en peine de placer les dactyles et les spondées , pour trouver le secret de l'harmonie. Un pareil secret ne s'acquiert point, il faut qu'il vienne au monde avec celui que nous nommons éloquent; les préceptes lui sont inutiles en cette occasion ; et, n'en déplaise aux maîtres de l'art , qui se veulent mêler de tout , il ne doit qu'au Ciel la bonté de ses oreilles et la parfaite disposition de leurs ressorts.

Le reste véritablement se fait ou s'achève en lui par le soin et par la méditation. Et il faut avouer que ce soin , quand il est opiniâtre et continuel, est capable d'appuyer les foiblesses de la nature , de refaire les brèches de l'infirmité humaine, de nettoyer les ouvrages de l'esprit de toutes les taches et de toute la terre de la matière, de tous les défauts et de toutes les im-

perfections, soit de la besogne, soit de l'artisan. Il est certain que cette méditation, quand elle est violente et bien guidée, trouve dans l'àme des trésors cachés , réveille les vertus assoupies, exerce l'adresse négligée, ajoute l'opulence à la noblesse , la fécondité au bon fonds, et le choix à la fécondité.

L'antiquité appeloit cela puiser ses discours dans l'estomac et avoir l'âme éloquente; elle a donné cette qualité à Ulysse, après lui avoir donné la doctrine et l'expérience, comme si la vertu de discourir devoit être l'effet et la créature de celle de connoître et de sçavoir.

Et certes, il n'est rien de plus véritable. Un homme qui a vu et qui a écouté long-temps avec de l'attention et du dessein; qui a fait diverses réflexions sur les vérités universelles; qui a considéré sérieusement les principes et les conclusions de chaque science ; qui a fortifié son naturel de mille règles et de mille exemples ; qui s'est nourri du suc et de la substance des bons livres; un homme, dis-je , si plein , a bien de quoi débiter; ayant tant de fonds et tant de matière de parler, il a de grands avantages, quand il parle ; et personne ne peut trouver étrange que d'une iifinité de hauts s et de rares connoissances , sortent et fleurissent les diverses giâces de ses paroles, comme de leur tige et de leur racine.

Ce n'est pas qu'il suffise, Monsieur (plaidons toujours la cause du Ciel), d'avoir cet art et ces connoissances , pour être orateur, si on les a solitaires et dans un lieu stérile de sa nature* Comme ce ne sont pas les maîtres d'escrime , voire les maîtres d'escrime de père en fils , qui réussissent grands capitaines : aussi ne sont-ce pas les grammairiens, voire les grammairiens de race et les enfans des maîtres d'école , qui sont d'ordinaire fort éloquens. Ce ne sont ni les armuriers, ni les fourbisseurs, ni les vivandiers de l'armée, qui combattent l'ennemi et qui gagnent les batailles ; ce ne sont pas non plus les compilateurs des lieux communs, ni les copistes des rhétoriques d'autrui , ni les traducteurs de quelques chapitres de Quintilien , qui attaquent et qui emportent les âmes.

Ils ont eu pourtant leur faction et leur peuple , qui leur a fait accroire que c'étoit eux , et ils sont morts très-persuadés de leur opinion, et très-satisfaits des applaudissemens de leur peuple. Mais toutes ces victoires en peinture, tous ces triomphes de mascarade, tous ces faux miracles ne font pas d'ombrage à la vérité. Le monde est devenu raisonnable , et la pédanterie des compilateurs ayant perdu son crédit dans l'uni- . versité même, je dis dans le plus bas étage de l'université et dans la cinquième du collège» elle

ne nous empêchera plus de faire avouer au Louvre et aux parlemens , qu'il y a souvent grande différence entre un docteur et un animal raisonnable.

On ne doutera plus qu'un tel ne puisse parle» mal et écrire mal , avec autant de langues que la confusion de Babel en produisit , et autant de dialectes que le mélange des peuples en a formé; et qu'un autre tel ne puisse être de son chef mauvais auteur, et avoir lu autant de volumes imprimes et autant de livres manuscrits , qu'il y en a dans la bibliothèque vaticane, depuis même qu'elle a été grossie du débris de la bibliothèque palatine.

Il faut donc de nécessité une heureuse naissance, pour se servir d'une longue étude. Il faut, et ici et à la guerre , de la force et du courage , aussi-bien que des armes et de l'adresse. Cette adresse est nécessaire, je ne le nie pas, et la bonne éloquence doit recevoir instruction de la bonne philosophie. Il faut que notre éloquent soit élevé sous la disciplhie d'Aristote, qui, entre autres soins qu'il prendra de lui, lui tracera le plan et la carte du petit monde.

Ce souverain artisan lui découvrira les différentes avenues du siège de la raison, et le fort et le foible de l'esprit humain. Avec la méthode et les adresses qu'il lui donnera , les endroits par

(359) où l'ame est prenable lui seront connus ; les moyens d'y former des intelligences ne lui manqueront point; il scaura irriter et modérer les passions , selon qu'il faudra pousser ou arrêter les courages; il s'assujettira l'intellect par la force du raisonnement , et emportera l'appétit par la violence des figures.

Aristote fera tout cela , je ne le nie pas ; mais Aristote ne sçauroit rien faire sans les étoiles. Il ne peut travailler qu'après le Ciel ; et , disons-le une bonne fois , il faut que ce soit quelque chose de céleste et d'inspiré qui intervienne dans l'éloquence , pour exciter les transports et les admirations qu'elle cherche. Disons qu'il faut qu'un grand esprit naisse , et un grand jugement avec lui , pour ie conseiller, afin qu'Aristote réussisse; et qu'Aristote , par conséquent , n'entre que le troisième dans l'œuvre de la nature , puisqu'il est besoin de quelque autre que de l'art, afin que l'art opère efficacement ; afin que la spécidation se rende sensible , et qu'elle tienne ce qu'elle a promis; afin que les règles deviennent exemples; afin que la connoissance soit action, et que les paroles soient des choses.

Et pour vous faire voir, Monsieur, que je ne vous perds point de vue , et que je veux que ma paraphrase suive toujours votre texte, ces paroles ne sont pas de simples bruits et de simples voix

dont l'air est frappé , et qui se perdent après avoir plu un petit moment. Ce ne sont pas des paroles fugitives et passagères , ainsi que le poète les appelle ; elles durent et se conservent après le son; elles vivent dans les plus ingrates mémoires; elles se font voir dans la plus secrète partie de l'homme; elles descendent jusqu'au fond du cœur ; elles percent jusques au centre de l'âme, et se vont mêler et remuer là-dedans avec les pensées et les autres mouvemens intérieurs. Ce ne sont plus les paroles de celui qui parle ou qui écrit, ce sont les sentimens de ceux qui écoutent ou qui lisent ; ce sont des expressions , donnez-moi congé de le dire , si contagieuses , si pénétrantes et si tenaces, qu'elles s'attachent inséparablement au sujet étranger qui les reçoit, et deviennent partie de l'âme d'autrui.

Voilà quelles sont les paroles que vos ergoteurs estiment si peu; voilà comme s'exprime la grande éloquence, et telle autrefois que la Grèce l'a vue lorsqu'elle vivoiten liberté, et que la puissance romaine ne lui avoit pas opprimé l'esprit avec le courage. De cette sorte, et par des efforts plus qu'humains, elle ravissoit le consentement des princes et des républiques, etrangeoit à la raison les volontés les plus opiniâtres et les plus dures.

Et de fait , Monsieur, les aiguillons que votre

Périclès laissoit dans les âmes , les tonnerres qu'il excitoit dans les assemblées, les noms de Jupiter et d'Olympien que l'on lui donna , et le temple delà déesse Persuasion, qu'elle-même, selon le dire commun, avoit bâti sur ses lèvres, que sont-ce autre chose que des marques et des images de cette monarchie spirituelle , fondée par la parole dans un Etat populaire , et de cette espèce de divinité qu'un homme représentoit sur la terre ?

La souveraine éloquence gouverna ainsi longtemps la plus fine partie du genre humain et présida aux affaires de la Grèce. C'est ce que vous avez compris en deux mots, et ce que vous appelez vaincre et régner, car il est très-vrai qu'elle tenoit lieu de grandeur et de majesté, à des seigneuries aussi petites que sont celles de Luques et de Genève. Elle ne souffroit rien de servile dans l'esprit même des artisans; elle élevoit les pensées d'un particulier, au-dessus du trône et de la tiare du roi de Perse; et pour passer du spécieux à l'utile , elle réunissoit les Grecs divisés ,et formoit les ligues contre les Barbares; elle étoit la liaison du sénat avec le peuple , et la barrière entre Philippe et la liberté.

Philippe ne le dissimuloit pas : Il reconnoissoit que Démosthène pou voit plus que lui, et avoit coutume de dire que les harangues de cet

orateur renversoient les entreprises des rois, et que sa rhétorique étoit l'arsenal et le magasin d'Athènes. Il disoit qu'en vain on députoit des ambassadeurs pour résister à Démosthène aux assemblées où il se trouvoit, \\i qu'ils n'y pouvoient servir leurs maîtres qu'en s'accommodant à ses opinions; que la valeur pouvoit combattre la force et avoir de l'avantage sur le nombre; mais qu'il étoit également impossible au nombre, à la force et à la valeur, d'ériger des trophées contre l'éloquence de Démosthène.

Pour avoir ce Démosthène en son pouvoir , ce Philippe offrit aux Athéniens la ville d'Amphipolis; et il ne s'en faut point étonner, Monsieur, puisque, par cet échange, il melloit en danger celle d'Athènes, et qu'il assuroit toutes celles de son royaume. Il estimoit un homme plus que vingt mille hommes, parce qu'il sçavoit qu'un homme est quelquefois l'esprit et la force d'un État ; et que celui-ci, selon la relation que lui en avoit faite Antipater, tout nud et désarmé qu'il étoit, sans vaisseaux , sans soldats et sans argent, combattant seulement avec des lois, des ordonnances et des paroles, attaquoit la Macédoine de tous côtés , inveslissoit ses meilleures places, et rendoit iiuililcs SCS plus puissantes armées.

Un homme de ce mérite n'étoit pas le bouffon et le bateleur de v.*v:ux d'Athènes, comme notre

Apulée de ceux de Carthage , quand il leur réci- Joit ses Florides. C'étoit leur magistrat naturel; c'étoit un maître qui s'accordoit avec la liberté ; qui se faisoit obéir, quoiqu'il ne leur fît point de commandement absolu; quoiqu'il n'eût ni archers, ni hallebardes; quoiqu'il ne les haranguât point de dessus les bastions d'une citadelle. ; ce n'étoit point le flatteur et le parasite du peuple; c'étoit son censeur et son pédagogue, qui le tançoit quelquefois de cette façon :

« Ne secourons plus de nos fautes noire en- » nemi ; ce sont ses principales forces et sa plus » grande puissance. Que ne la ruinons-nous en ) nous corrigeant ? Mais , au lieu de faire ce qu'il « faut , vous ne faites rien que vous enquérir de » ce qu'on dit , et toute votre vie se passe à de- » mander des nouvelles. A quoi bon cette vaine » curiosité ? Voulez-vous sçavoir quelque chose » de bien nouveau et de bien étrange ? Je vais » vous le dire : Un homme de la Macédoine se » rend maître de la Grèce y et commence par les » Athéniens. Mais le bruit court, me répondez- » vous, que cet homme est mort ou, pour le » moins, qu'il est bien malade. Quand cela seroit, » je ne vois pas que vous en puissiez tirer aucun » avantage. Si vous ne changez de procédé, vous » ne manquerez jamais de Philippe, et quand la » fièvre ou la guerre vous défera aujourd'hui de

(364) a celui-ci , vous en ferez demain un autre par » votre mauvaise conduite. »

Que ces grâces austères me plaisent! Que cette sévérité est attrayante ! Que cette amertume me semble bien de meilleur goût que toutes les douceurs fades et tout le sucre des beaux parleurs. Les paroles que notre flatterie a nommées puissantes et pathétiques , n'étoient que de la cendre et des charbons morts ^ au prix d'un feu si pur et si vif.

Semblables éclairs sortoient de la bouche de Démosthène, et n'échauffoient pas moins qu'ils éblouissoient. Ils farsoient passer la vérité en un instant d'un bout de la Grèce à l'autre , et découvroient le tyran qui se cachoit. Parmi les ténèbres, et dans la confusion des plus mauvais temps, les citoyens et les alliés ont reconnu , à la lueur de pareils éclairs, leur devoir, leur intérêt et leur honneur, qu'on leur déguisoit avec artifice, et dont on ne leur montroit que de fausses apparences. Les enfans mêmes ont été éclaircis par-là de l'état des choses ; ils ont sçu ce que l'on vouloit que leurs pères ignorassent.

Que si une sage éloquence, soit de mon Démosthène, soit de votre Périclès, n'a pas toujoms été heureuse, il suffit, pour la perfection de sa fin, qu'elle a toujours mérité de Têtre , et qu'il n'a pas tenu à l'art que le succès ne Tait suivie

mais à la matière sur laquelle elle a été employée. Si , traitant avec les étrangers , elle a conclu la paix pour Athènes , et qu'Athènes n'ait pas joui de la paix conclue, ce n'est pas la faute de l'éloquence, et les bons conseils ne sont point coupables des mauvais événemens. Elle a fait ce qu'il a fallu pour persuader; elle a même persuadé, quoique la persuasion n'ait pas produit le fruit que raisonnablement elle en attendoit , et quoiqu'il ait grêlé sur son labourage. Mais qui est capable de garantir l'avenir ? Quel dieu peut empêcher que l'homme ne change ? Quel moyen de faire un fondement assuré sur l'incertitude des choses du monde?

Il suffit à Démosthène que , dans les négociations où il a agi, il ait toujours fait venir les princes et les États aux termes qu'il a voulu ; et que , s'ils n'y ont pas toujours acquiescé par l'exécution des propositions résolues , ils n'aient pu s'en défendre que par le violement de leur foi. Car , de cette sorte, les princes et les États n'ont pas résisté à l'éloquence de Démosthène , mais ils se sont mutinés contre elle ; ils n'ont pas maintenu leurs opinions , mais ils se sont dédits des choses qu'ils avoient accordées , et ont avoué tacitement qu'il étoit impossible d'éviter les effets de la puissance qu'elle exerçoit , qu'en violant la paix qu'ils avoient signée , qu'en se moquant des dieux

qu'ils avoient jurés, et trompant les hommes qui s'étoient fiés en eux.

Et ainsi l'éloquence eût fait beaucoup moins d'arriver à sa fin par ses routes ordinaires et par ses moyens accoutumés, que de demeurer audeçà par un si lâche manquement de la part d'autrui. Et ce manquement a montré que ses coups étoient bien certains, puisqu'il se falloit perdre, pour s'en sauver; et que ses poursuites étoient bien vives , puisqu'on ne pou voit les fuir qu'à travers le feu et les flammes de la guerre; et que ses raisons étoient bien puissantes, puisqu'on n'y opposoit que des parjures.

Mais parce que jusqu'ici il n'a été fait mention que des guerres de l'esprit et des combats sédentaires, il ne faut pas que les braves, que vous et moi connoissons , se figurent que la qualité de laquelle nous traitons, soit indigne de leur profession , et que j'aie dessein de la renfermer dans les assemblées de ville , et de la laisser aux robes longues. Son usage ne se restreint pas à certains endroits et à un petit nombre d'occasions; il s'étend universellement partout; il est de saison en l'un et en l'autre temps , et a heu aussi-bien à la campagne qu'au cabinet.

La vaillance muette peut frapper et peut obéir; mais celte sorte de vaillance manque d'une pièce tout à fait nécessaire au commandement et à la

(367) conduite ; et je ne vois pas comme quoi on peut faire obéir les autres , sans l'assistance de la parole.

S'ilyadonc dans le monde quelque instrument qui soit propre, pour mouvoir une infinité de personnes tout à la fois , et pour animer d'un même esprit ces grandes masses composées de différentes humeurs, et tirées de divers peuples, c'est sans difficulté celui-ci. Mais si on croit de plus que de certains tuyaux d'airain et de certaines peaux étendues, il sorte je ne sçais quoi qui encourage les armes , peut-on douter de la vertu de ces trompettes raisonnables et intelligentes, de ces organes sages et judicieux qui se font écouter devant les batailles ? Et qui ne préférera de si nobles et de si honnêtes artifices, aux moyens grossiers et matériels qu'on emploie pour réveiller les esprits à l'entour du cœur, et réchauffer le sang dans les veines?

Les cris et les hurlemens servent à la guerre : l'éloquence y sera-t-elle inutile? Avouons plutôt qu'elle y est utile en plusieurs façons, et qu'on en tire plusieurs services considérables. Tantôt elle apaise les séditions, tantôt elle les prévient; elle inspire la hardiesse aux timides; elle augmente le courage des vaillans ; elle adoucit la peine aux délicats par la représentation de la gloire ; elle amoindrit le danger par la mauvaise

opinion qu'elle donne de l'ennemi ; elle agrandit les récompenses par l'espérance de davantage; et avec huit sols de paye par jour , elle fait concevoir des millions et des Indes à chaque soldat. Enfin, elle prie, elle promet, elle loue, elle blâme, elle menace, jusqu'à ce qu'elle se soit assurée de tous les coeurs , et qu'elle ait toute la certitude de la victoire, qui se peut avoir humainement avant le combat.

Il se trouve quelques harangues de cette nature dans le trésor de l'antiquité, qui nous donnent encore aujourd'hui, en les lisant, des désirs de gloire et des pensées magnanimes; je dis aux ermites et aux philosophes. Et quoique je ne voulusse pas assurer que toutes les harangues que nous lisons aient été prononcées dans les mêmes termes qu'elles sont écrites; et que je sçache que souvent les historiens prêtent leur éloquence aux capitaines , personne toutefois ne sçauroit nier qu'on ne parlât en semblables occasions, que les princes grecs et romains ne fussent sçavans en Fart de parler, et qu'ils ne se servissent de cet art pour seconder celui de la guerre.

Notre siècle même, qui a laissé perdre tant de louables coutumes , n'a pas négligé toujours celle-ci. Et, sans faire d'énumération ennuyeuse des exemples que les histoires modernes nous

peuvent fournir , bien que d'ordinaire Henri-le-

Grand se contentât de dire aux gens qu'il me-

noit au combat : Faites comme je ferai; il est très-

. vrai néanmoins qu'en certaines rencontres il aha-

.rangué, et qu'il a harangue efficacement; non pas

. qu'il s'assujettît avec scrupule aux préceptes des

rhétoriciens , ni qu'il fît le prôneur, au lieu de

faire le capitaine. Son style n'endormoit pas ceux

qu'il falloit exciter ; il n'étoit ni languissant , ni

érnoussé , comme le style d'Asie; il ëtoit brusque

. et tranchant , comme celui de Lacédémone.

Pour le grand Gustave, il n'est pas de merve ille , si le feu dont son âme étoit composée étinceloit en toutes les actions qui en procédoient, si principalement il se faisoit sentir sortant de sa bouche, et s'il allumoit le courage de ses soldats. Mais comme il a voit ajouté aux avantages de sa naissance une multitude de biens acquis et de vertus étrangères, et que, par la connoissance des langues et la lecture des livres, il avoit fortifié sa raison de toute celle des autres ; outre l'éloquence militaire, qui ne veut pas tant d'appareil et tant de cérémonie , il possédoit à un degré imminent l'éloquence politique , qui désire plus de pompe et plus d'ornemens. Et certes, il faudroit, ou sortir de dessous terre , ou être d'un autre siècle, pour demander des preuves d'une vérité si connue que celle-ci, et pour ignorer

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qu'il n'a guère plus vaincu que persuadé en ses expéditions d'Allemagne.

Quand il se mettoit quelquefois en belle humeur, il comptoit pour ses deux grandes prouesses, la défaite du comte de Tilly à la guerre et celle de l'électeur de Saxe à table; mais il se pouvoit vanter d'une autre victoire bien plus honnête, qu'il avoit remportée sur le même prince, lorsqu'ils s'abouchèrent la première fois : car, avec une douzaine de paroles, il le gagna tout à fait à la bonne cause, et le poussa dans le parti de la liberté, sur le bord duquel il eût voulu délibérer toute sa vie, si l'éloquence du roi ne l'eût résolu.

Ainsi l'éloquence de Gustave faisoit progrès conjointement avec ses armes, et travail loit de son côté à la ruine de la tyrannie. Par les charmes de sa bouche, il changeoit les Impériaux en Suédois, il renouveloit le monde, il conquéroit les esprits , il redressoit la mauvaise disposition de quelques-uns, il suspendoit l'obstination inflexible de quelques autres, il confirmoit les bons, il appuyoit les débiles, il engageoit les indifférens.

N'étoient-ce pas là. Monsieur, des miracles de la langue et dos chefs-d'œuvre de l'intelligence humaine? NVtoit-ee pas l'empire de la raison usurpe par un barbare, et les foudres d'Athènes

( 37- ) qui sortoient d'une nuée du Septentrion ? N'étoit-ce pas ce que vous avez entendu par votre régner et par votre vaincre , deux mots qui m'ont fait ressouvenir de deux rois victorieux , et qui sont cause que je vous viens d'alléguer le grand Henri et le grand Gustave?

Mais il n'est pas question de l'éloquence des rois, qui prend force de leur autorité et se colore de l'éclat de leur fortune; il s'agit de la royauté de l'éloquence qui, tombant en partage à une personne privée, se doit soutenir de sa propre force et luire de ses propres rayons. Cette royauté n'est pas dans la fantaisie des spéculatifs, et hors de la nature des choses, comme leurs princes et leurs républiques : elle a toujours été visible en quelques hommes choisis du Ciel , depuis Périclès jusques à nous, et a produit, en ces derniers temps, fes mêmes merveilles qui ont étonné les siècles passés.

Qu'ainsi ne soit, Monsieur, pour ne point parler de ceux qui vivent encore, quand, de la mémoire de nos pères, celui qui défendit Metz et reprit Calais, opinant un jour dans le conseil, changea tout ce qu'on y avoit résolu, effraya la jeunesse de François, déconcerta la dissimulation de Catherine, ôta la parole au chancelier de l'Hôpital , dont le métier étoit de parler, et rompit un édit qui avoit été publié solennelle-

ment; par cette action ne régna-t-il pas en présence du Roi et sur le Roi même? La voix d'un particulier ne prévalut - elle pas à l'oracle de l'Eiat^ Son bien dire ne fut-il pas plus fort que les lois? Et ne conserva-t-il pas dans le cabinet la qualité de victorieux qu'il avoit acquise à la campagne?

Et quand le pape Paul, voyant entrer en sa chambre cet incomparable cardinal, qui réconcilia le Roi avec l'Eglise, avoit coutume de dire : Dieu veuille inspirer V homme que je vois, car il est assuré de nous persuader ce quil lui plaira , je vous demande. Monsieur, de quel côté étoit alors la supériorité, et qui étoit véritablement le souverain, ou celui qui craignoit, ou celui qui étoit craint? ou le pape avec ses trois couronnes, qui rendoit témoignage au pouvoir absolu d'un de ses sujets , ou ce sujet qui , sans sceptre visible et sans couronne matérielle, exerçoit son pouvoir absolu jusque dans la chambre de son prince?

Et quand encore l'excellent capucin du pape Grégoire, ayant prêché un jour à Rome de l'obligation de la résidence, fit tant de peur à trente ou quarante évêques qui l'écoutoient, qu'ils s'enfuirent tous dès le lendemain en leurs diocèses; et quand une autre fois la conversion de toute une ville fut le succès d'un de ses carêmes , et qu'à la sortie de l'église on crioit miséricorde par

(373 ) les rues; et qu'il fut compté, la Semaine-Sainte, qu'il s'étoit vendu pour deux mille écus de cordes à faire des disciplines, quoique ce ne soit pas une marchandise qui soit fort chère; dites-moi, s'il vous plaît, que manquoit-il à ce pauvre philosophe chrétien, de l'essentiel de la monarchie et de la parfaite soumission qu'elle exige de la part de ceux qui obéissent? Ne triomphoit-il pas avec ses haillons et dans une robe déchirée? Sa bassesse n'étoit-elle pas pleine de grandeur et environnée de majesté? N'étoit-il pas maître et presque tyran du peuple qui lui donnoit l'aumône?

Ces gens-là exerçoient bien adroitement notre bel art , ou le contrefaisoient bien subtilement. C'étoient d'excellens maîtres ou d'habiles imposteurs ; et s'ils ne possédoient pas la vraie éloquence, quel étoit, bon dieu! ce fantôme lumineux et cette image admirable qui causoit de si e'tranges illusions?

Mais, pour leur honneur, croyons le plus beau et le plus honnête. Ces gens-là, Monsieur, se pouvoient appeler éloquens; on pouvoit dire que la déesse Persuasion avoit choisi sa demeure sur leurs lèvres ; il sortoit de leur bouche des aiguillons et des flèches, des filets et des chaînes, de la grêle et des orages ; ils blessoient les cœurs les moins sensibles , les cœurs de fer et d'acier ; ils

( 374 ) s'assujeltissoient les âmes les plus impatientes de domination, les âmes royales et souveraines. Que voulez-vous davantage? Ils méritoient les louanges que vous m'avez données ; ils ëtoient dignes d'être couronnés de votre main.

Tant de hautes et de magnifiques qualités , tant d'illustres et de superbes titres, que je dois à votre courtoisie, leur appartiennent beaucoup mieux qu'à moi. Aussi je les leur cède de fort bon cœur; et n'ayant point ici d'intérêt particulier, j'ai voulu seulement vous témoigner que je ne négligeois pas celui de mon siècle et de ma patrie. Ce me sera assez , si j'ai pu concevoir l'idée d'une chose dont je n'ai pu acquérir la possession ; et ce me sera trop, si je vous ai étudié avec succès, si ma paraphrase n'est point indigne de votre texte; s'il vous semble. Monsieur , qu'en étendant vos opinions, je n'ai point dissipé la force que vous aviez ramassée.

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