DISCOURS PREMIER
TIL EST PARLÉ DE LA FOI PUBLIQUE, DE LA PROBITE DES PARTICU- LIERS, DE LA PROFANATION DES TERMES DE l'ÉCMTURE SAIHTE, DE LEUR LÉGITIME APPLICATION, CtC.
J E ferai aujourd'hui une chose bien nouvelle : je commencerai ma défense, en excusant mon accusateur.
Ces messieurs ne trompent pas toujours ; ils sont quelquefois trompés , et s'efforcent seulement de donner aux autres les impressions qu'ils ont reçues. Il est certain que le plus souvent leur zèle est artificiel, et lorsqu'on pense qu'ils soient fort émus , ils n'ont que des exclamations feintas et une colère de théâtre; mais aussi en certains lieux j comme en celui-ci, leurs ressentimens sont
naturels, et viennent de l'abondance du cœur, li n'y a plus d'imitation ni de masque, et c'est tout de bon que s'écrie le docteur de la Franche- Comté, copiste du grand Phylarque : Qui est-ce qui ne frémira point dliorreur d'entendre cette impie comparaison , d'une simple parole de compliment, avec tout ce qui a jamais été juré sur la sainteté des autels et sur la vérité des Évangiles? Qui est-ce qui pourra souffrir qu'on die de la parole dan particulier , quelle est plus assurée que la foi publique ^ et quelle demeurera ^ quoique le ciel et la terre passent?
Sans doute ces grands mots de foi publique, de jurer, d'autels et d'Evangiles, lui ont fait peur; il a été frappé de cette subite frayeur qui saisit les âmes les moins religieuses à l'entrée d'un lieu de dévotion; il s'est scandalisé de voir la parole d'un homme si près des autels et des Évangiles. Mais ne nous étonnons pas, comme lui, à la rencontre de ces termes illustres et spécieux ; soutenons un peu l'éclat extérieur qui en rejaillit , nous trouverons que, quoiqu'ils sonnent, ils ne signifient rien d'extraordinaire, et que ni Dieu n'est offensé en ma comparaison , ni les choses saintes profanées.
La foi publique devroit être inviolable, je l'avoue : c'est le fondement sur lequel le monde se repose; c'est elle qui ote la cruauté à la guerre
et la foiblesse à la paix; elle est gardienne de ce qui ne peut se défendre, ni par la prudence, ni par la force ; et sans elle les Etats, qui doivent avoir pou" fin une durée éternelle, ne pourroient s'assurer d'une seule heure de l'avenir. Néanmoins , cette foi publique, si nécessaire à la conservation du monde, n'est souvent autre chose qu'une publique infidélité. D'ordinaire on n'emploie l'entremise de l'Eglise, dans les négociations civiles, que pour prendre avantage de la piété d'autrui, en donnant le scrupule qu'on n'a pas. On met en œuvre les anciens sermens; on en forge de nouveaux , quand il est question de mentir efficacement et de faire les grandes injustices. Il faut être bien écolier en politique , et bien étranger dans le monde, pour ne sçavoir pas cela.
Toutes les histoires sont pleines de ces dangereux exemples; et, sans sortir de la nôtre, ni toucher aussi à Thonneur de notre siècle, que j'épargne toujours le plus que je puis, qu'on jette les yeux sur les fatales divisions qui iravailloient la France sous le règne de Charles VI; on verra que les chefs des deux partis, les Orléanois et les Bourguignons , jurèrent dix fois une même paix sur les mêmes Evangiles, et que dix fois ils se moquèrent du nom de Dieu, en rompant cette paix, si souvent et si solennellement jurée.
C'est-à-dire, qu'entre les mains des trompeurs, la Religion est un instrument de perfidie, et non pas une assurance de fidélité. Il faudroit voir notre âme, pour voir des marques certaines de notre intention ; c'est folie que d'en demander de sensibles et de corporelles. Et si nous manquons de bonne foi , ni la présence de cet arbitre terrible que nous appelons à témoin , ni la sainteté des autels que nous louchons, ni la vérité des Evangiles sur lesquels nous faisons nos sermens, ne les rendent pas nécessairement véritables. Tout cela n'accomplit pas les choses que nous avons promises. Sans la bonne foi , toutes ces actions pompeuses et solennelles ne sont que des représentations et des spectacles pour amuser le vulgaire.
Ces paroles , qui s'appellent articles de paix , qu'on grave sur le cuivre et qu'on autorise du' nom de Dieu, sont des paroles comme les autres, sont des chansons gravées sur le cuivre, quand elles ne partent pas du cœur et qu'on n'a pas intention de les observer. Ce sont des caractères mieux formés et mieux imprimés que les ordinaires; mais néanmoins des caractères impuissans, des lettres mortes et immobiles, si la probité ne les anime et ne leur donne de l'action. Or, quelquefois le citoyen a plus de probité que la république. Des nations entières ont été accu-
( 385 ) sces de trahison par l'antiquité. Qui n'a point ouï parler des menteurs de Candie et des infidèles Liguriens , de la foi grecque , de la loi punique mise en proverbe depuis tant de siècles? Pour moi, je me serois plus fié à un billet d'un Romain qu'à tous les traités des Carthaginois, et à ce que Régulus m'auroit promis d'un signe de tète, qu'à ce qu'Annibal m'auroit juré par tous ses dieux et par toutes ses déesses.
Ce n'est pas de la religion publique, c'est de la probité des particuliers , dont il est parlé dans ces belles lignes, sur lesquelles il se pourroit laire de longues méditations; en ce temps-là oajaisoit seîinent par les dieux , quoiqu'ils ne fussent que de terre cuite ^ et ceux qui avaient juré sur telles images retournoient vers l'ennemi, afin de ne lui rompre pas sa foi promise. Mais pour uii Régulus, et pour quelques autres en fort petit nombre, combien d'infidèles et de parjures en tout temps et en tout pays? Ne nous imaginons pas que ces gens de bien craignissent ces sortes de dieux; je suis assuré qu'ils ne les estimoienl que des marmousets et des poupées. Mais ils se craignoient eux-mêmes ; mais ils révéroient leur conscience; ils lui rendoient compte de leurs actions , dans toute ia rigueur de leur devoir. Le serment et la foi publique n'avoient garde d'être si fermes que la simple parole de ces gens-là.
Je ne suis donc pas d'avis de me rétracter encore pour cette fois ; et tout ce que je viens de dire m'apprend que tout ce qu'on jure sur les autels et sur les évangiles, n'esl point plus assuré que la parole d'un homme de bien. Et certes, traitant avec un prélat, à la vertu duquel les deux premières Cours de la chrétienté rendent des témoignages également glorieux, et dont la mémoire est sainte dans l'église qu'il a gouvernée, je pense que je n'ai point fait un excès, le mettant au nombre des gens de bien : et je pense encore que la promesse qui m'avoit été faite par une personne sacrée, mais dont la fidélité ne m'ctoit pas moins connue que le sacre , ne me devoit pas être en moindre considération que les promesses qui se font en des lieux sacrés, mais d'ordinaire par des parjures et des sacrilèges.
En cet endroit , je supplie nos amis de ne se laisser point aller aux persuasions de mon ennemi, et de ne se pas imaginer que la parole dont je fais tant d'état, soit, comme il l'assure, une simple parole de coinpliiiient , qui se dit plus par cii^dité j que par intention quon ait de r accomplir. Ces petits jeux , qui sont peut-être permis au docteur de Besançon, sont défendus aux véritables chrétiens et aux véritables philosophes. Ces gens rudes et de mauvaise humeur aiment mieux être incivils, que de faire profes-
(38. ) sion d'une civilité qui approuve le mensonge , tant ils sont simples et du temps passé ; ils cro3ient être obligés de tenir ce qu'ils promettent et de faire ce qu'ils disent. Mais lorsqu'à cette justice si ponctuelle et si scrupuleuse , qu'ils exercent indifféremment à l'endroit de tout le monde, il se joint une parfaite amitié, et qu'outre ce droit des gens qu'ils étendent si avant, il y a encore une étroite communication d'intérêts et de pensées qui les lie ensemble, alors ils n'ont garde de négliger deux devoirs réunis en mi, ni de traiter leurs amis plus mal qu'ils ne traitent les autres hommes.
Pour celui dont je suis contraint de défendre la fidélité, laquelle, n'ayant jamais été soupçonnée, n'avoit jamais eu besoin de défense; quand il m'eût promis quelque chose dans un désert, et qu'il m'eût parlé à l'oreille, me la promettant, je ne me fttsse pas moins assuré en sa parole, que si la présence des juges et du greffier l'eût publiquement autorisée. Et bien que la mort finisse tous les contrats et toutes les promesses de cette nature, et qu'il ne me reste rien d'un si excellent ami qu'une mémoire très - précieuse que je conserve très-chèrement, je veux croire que, du lieu où il est, il jette encore les yeux sur moi ; qu'il préside encore à la conduite de ma vie; que je ne m'adresse point à lui inutile-
ment, et que sa parole demeurera, quoique le ciel et la terre passent.
Il ne faut pas faire tant de bruit, ni redoubler les exclamations tragiques; ce que j'ai dit se peut dire de toute affirmation véritable ; et si le soleil à cette heure nous éclaire, et que je dise ?7 est jour., ma parole subsistera , quoique le ciel et la terre passent ; elle sera vraie , lors même qu'il n'y aura plus de soleil , ni de lumière ; et si les choses retournoient en leur première confusion, ce désordre universel de la nature ne seroit pas capable de la rendre fausse. La vérité n'est sujette, ni à la vieillesse , ni à la mort : elle doit durer plus que le temps; elle se conservera dans les ruines du monde; et quand le ciel et la terre ne seront plus, deux et deux seront quatre, le tout sera plus grand que ses parties, les lignes tirées du centre à la circonf jrence seront égales.
Mais la vérité n'est pas seulement éternelle dans les mathématiques, elle l'est aussi ailleurs; et une proposition conforme à son objet, et qui exprime une chose vraie, survivra sans difficulté à tout ce qu'il y a de matériel et de corruptible. Tellement que la promesse qui m'a été faite n'étant point fausse, elle doit demeurer, quoique le ciel et la terre passent ; et je réserverai à une
(389) autre fois, et contre une autre personne que celle d'un évéque , l'avertissement que me donne le docteur de Besançon de la part du roi David : Qu'il n est point d'homme qui ne soit menteur.
Il a mal pris l'intention du Saint-Esprit qui, à mon avis , ne nous veut pas obliger par-là à nous défier de tout le genre humain , et à croire faux tout ce qui se dit comme véritable. Si cela étoit , et si les hommes ne pouvoient jamais dire la vérité , nous serions tous barbares les uns aux autres ; on ne s'entendroit pas mieux qu'on faisoit quand les langues furent confondues ; la société civile se dissoudroit de soi-même , et s'il y avoit encore quelques-uns qui habitassent la terre, il n'y auroit plus pourtant, ni de citoyen ,^ ni de famille, ni de république.
Il me semble donc que le mensonge auquel tous les hommes sont sujets , n'est pas tant un défaut de leur volonté que de leur entendement , ni tant un vice qu'une ignorance. Ils sont plutôt blâmés de ne pas sçavoir la vérité , que de la corrompre, et de se tromper euxmêmes , que de tromper leur prochain. On n'entend pas que les principes de tout bien soient si altérés en eux , qu'ils parlent toujours contre leur conscience ; mais que la connoissance qu'ils ont des choses est si petite, qu'ils ne peuvent guère parler sans erreur.
Ou certes ce mensonge doit être pris pour une simple inclination à mentir, et non pas pour une habitude formée de mentir toujours. Tout homme est menteur , de la même sorte que tout homme est injuste, que tout homme est intempérant ; mais non pas de la même sorte que tout homme est raisonnable. Les Candiots peuvent dire quelquefois la vérité, et il n'est point de poète si fabuleux qui ne devienne véritable historien, s'il écrit qui'lj- a un Dieu et que le Monde est la créature de ce Dieu.
Cette objection renversée, il ne peut en ceci rester qu'un scrupule, que j'espère lever sans beaucoup de peine. C'est qu'encore qu'il soit certain qu'une proposition véritable demeurera, quoique le ciel et la terre passent , il n'est pas bon toutefois de l'exprimer en ces termes qui sont comme consacrés à la parole de Dieu , et dont, par conséquent, il ne se faut pas moins abstenir en notre langage ordinaire, que des vases de l'Église au service de notre maison.
Je ne doute point que la profanation des mystères et du texte des livres saints ne mérite l'indignation des fidèles. Cette sorte d'impiété est d'autant plus dangereuse, qu'elle est plus déguisée et plus difficile à reconnoître. Car quoiqu'on témoigne n'estimer pas saint ce qu'on emploie indifféremment à tous usages, et quoi-
(391) qu'on nie tacitement en la Religion les choses qu'on ne révère pas ; si est-ce que cette licence a toujours le visage plus doux et plus modeste que l'athéisme : elle se coule avec moins de difficulté dans l'âme des hommes, que ne feroit une négation absolue et découverte.
Il n'y a guère de gens qui ne soient soldats en temps de guerre, et qui ne se mettent en devoir de défendre les vérités de la foi , lorsqu'elles sont ouvertement combattues : au contraire, quand on ne les dispute, ni on ne les nie , et que seulement on les profane, ceux qu'on ne pourroit vaincre se laissent quelquefois gagner ; ils résistent aux ariiumens et sont foibles contre la raillerie ; ils se rendent plutôt à qui les chatouille, qu'à qui les attaque de vive force. Et le malheur est que notre siècle est fertile en ces esprits qui , ne considérant pas les choses de la Religion dans leur naturelle majesté, et ne les voyant que comme on les leur fait voir, en conçoivent du mépris , si elles ne sont pas assez honorées. Après en avoir perdu le respect, ils viennent peu à peu à en perdre la créance.
Tout cela est vrai ; mais tout cela regarde un autre que moi. L'ombre même des lieux saints touche mon esprit de quelque sentiment de piété, et j'adore jusqu'aux points et jusqu'aux syllabes de l'Ecriture. C'est la profaner que de s'en servir
(390 à défendre le mensonge, à faire entendre des choses sales, éloignées de la chasteté de son sens et de la dignité de son style; c'est en abuser que de lui donner des interprétations ridicules , et d'appliquer à des personnes infâmes les paroles qu'elle a dites de Dieu et des saints. Mais de rapporter ces mêmes paroles à d'autres saints, à ceux qui sont assissur les trônes des apôtres, aux princes de l'Etat du fils de Dieu , sur les lèvres desquels il a mis sa vérité , et à qui il a dit : Quiconque vous entendra , il ni entendra ; quiconque vous méprisera j il méprisera ma personne; je ne pense pas que ce soit violer l'Écriture sainte, ni la détourner fort loin de son vrai et de son légitime usage.
Je ne suis pas le premier qui emploie la Sainte- Écriture de cette sorte, et qui prends la hardiesse de m'en servir, pour exprimer mes pensées, en des choses sérieuses. Les Pères de l'Église m'ont montré le chemin que je tiens, et si le docteur dit que je me suis égaré, il faut qu'il dise par conséquent que les Pères de l'Église sont des guides dangereux , que leur exemple est mauvais , que l'imitation n'en est pas bonne.
Il semble en effet que les saints ayent cru avoir droit de s'approprier toute l'Écriture sainte; vous diriez qu'ils ont eu dessein de S' faire une langue particulière de ses termes et de ses locu-
(393) tions. Ils sont reconnoissables à cette marque parmi les auteurs du même temps qu'eux, et ce caractère les sépare des profanes. Encore aujourd'hui, la plupart des contemplatifs écrivent ainsi; ils sèment, comme ils disent, leurs écrits des fleurs qu'ils cueillent dans les jardins de l'épouse. De ces belles fleurs , on voit mille bouquets et mille couronnes dans l'antiquité ecclésiastique, et nos bons prédécesseurs en ont composé de longs discours, où souvent ils n'ont rien apporté du leur que la façon de les attacher ensemble. Serai-je anathéme, pour avoir écrit une ligne de leur style , pour avoir dit en des termes qui ne sont pas populaires, que la parole d'un évéque étoit véritable?
Saint Grégoire deNazianze, qui,parexcellence , a été nommé le Théologien, fait bien quelque chose de plus que de comparer sa parole à celle du fils de Dieu, car il se prend lui-même pour le fils de Dieu, et met son confident en la place de saint Pierre. C'est dans un discours où il se plaint de ses disgrâces , et où il dit, entre autres choses , que ses plus chers amis se sont éloignés de lui ; qu'ils ont tous souffert scandale en cette triste nuit de sa mauvaise fortune ; que Pierre même Va renié; et qu il ne pleure point amèrement y pour laver sa faute de ses larmes.
Si j'étois aussi grand traducteur que mon ad-
(394) versaire , l'Église latine et l'Eglise grecque me donneroienl à l'envi de quoi le confondre, et je lui pourrois faire un livre de pareilles allégations. Je pourrois le faire fuir au seul nom de mes témoins et l'accabler de leur multitude. IMais il ne faut pas imiter la rapsodie que nous reprenons. Et pour ne lui rien donner que ce que je prends clans ma mémoire, il me suffira de lui alléguer un saint du même pays que lui, célèbre ouvrier de semblables pièces. Ce saint bourguignon , c'est Saint-Bernard , qui ne parle presque jamais aux papes , ni aux évéques , que par la voix des prophètes et des apôtres.
En l'Épître 827, au pape Innocent, il dit de l'évéque d'Arras ce que le prophète dit expressément de Jésus-Christ; et au même Innocent, lui écrivant pour ceux de Milan , qui s'étoient brouillés avec lui, il les nomme, en la langue de l'Écriture , le peiq^le de l'acquisition , comme si le pape Innocent étoit mort pour le salut de ceux de Milan. En beaucoup d'autres lieux il ne fait point de difficulté de communiquer aux hommes les paroles que l'Écriture a premièrement adressées à Dieu ; mais en ces lieux-là , et en celui-ci , sou intention n'a pas été de prendre ces termes en toute l'étendue de leur signification, ni de leur faire plus dire que ce que la vertu d'un homme peut recevoir, laquelle étant
(395) infiniment inférieure à la grandeur de Dieu, n'est pas capable d'iine si haute élévation que celle où se trouvent ces passages en leur premier sens.
Il a donc pu appeler ceux de Milan , à l'égard (lu pape , le peuple de t acquisition , qui sont les mots dont use Saint-Pierre , parlant du peuple chrétien, racheté par le sang de Jésus-Christ; mais il ne les a pu appeler ainsi, au sens de Saint- Pierre. Car l'un parle du rachat du salut et de la rédemption de l'âme ; l'autre parle d'une faveur temporelle , et d'une grâce purement humaine. Aussi quand je dis que la parole d'un évéque demeurera , quoique le ciel et la terre passent , je ne prétends pas de comparer la parole d'un homme à celle de Dieu; mais j'abaisse ces termes jusques à mon sens, et n'en prends que l'extérieur et 1 écorce pour y enfermer ma conception, qui n'est ni profane , ni ridicule.
Ce fâcheux, qui trouve tout profane et tout ridicule, qu'eiit-il dit de l'apostrophe que fit un prédicateur de la Ligue à l'âme de M. le duc de Guise, s'adressant à madame la duchesse de Nemours, sa mère , qui étoit à son sermon : O saint et glorieux martyr de Dieu^ béni est le ventre qui t'a porté et les mamelles qui t'ont allaité. Qu'eùt-il dit du compliment de cet ambassadeur d'Espagne en Angleterre, qui reçut une visite du
(396) roi Jacques, avec ces paroles de la Messe : Domine non sum dignus ut intres sub tectum meiim. Qu'eùt-il dit encore de cet autre ambassadeur d'Espagne résidant à Rome, qui, voyant passer la princesse de Sulmone par une rue , s'écria, comme s'il eût été transporté d'une divine fureur : Ave Regina cœlorum , Ave Domina Ange~ lorimi. Qu'eût dit le docteur de Besançon de ce prince de Bretagne qui prit pour devise : Antequani Abraham esset^ego swn^ et crut seulement exprimer par-là l'antiquité et la noblesse de sa Maison. Qu'eût-il dit, enfin, s'il eût ouï dire, Et homo factus est^ de cet autre prince qui , étant parvenu à l'empire, se relâcha de la sévérité des maximes qu'il avoit tenues, étant personne privée , et laissa adoucir sa vertu sauvage aux affections du sang et aux tendresses de la nature.
Je n'approuve , ni l'apostrophe du prédicateur de la Ligue, ni le compliment du premier ambassadeur, ni l'enthousiasme du second, ni la devise du prince, ni la licencieuse application des paroles tirées du Symbole des apôtres. Mais ce n'est pas à dire que je désapprouve généralement toutes les autres applications. Je ne rejette pas tous les complimens cpii sentent le style de l'Ecriture sainte; je ne condamne pas l'usage de certains mots qui peuvent passer de Dieu aux hommes,
(307) sans que l'honneur que les hommes doivent à Dieu en souffre pour cela de diminution.
Dans les livres saints, Jésus - Christ n'est -il pas appelé , par similitude , lion , panthère, ours et agneau ; et saint Denis n'at-il pas fait cette remarque avant moi? La théologie, néanmoins, ne respecte point ces mots, comme s'ils a voient été voués à Dieu par ces similitudes; elle ne réserve point les images de ces choses pour la personne du Fils de Dieu , ni ne nous défend d'en tirer des comparaisons humaines pour notre usage. C'est plutôt la parole de Dieu qui nous ôte ce scrupule , si nous l'avons; et c'est l'Eglise, interprète de cette parole, qui se sert du même nom et de la même figure en des occasions extrêmement différentes. Car comme Notre-Seigneur est le lion de la tribu de Juda, notre ennemi est le lion rugissant, toujours prêt à dévorer les fidèles. Aussi la malédiction donnée au serpent, et sa tête brisée par la semence de la femme, n'empêchent pas que le serpent d'airain du désert ne soit l'emblème du Dieu du Calvaire.
L'infinité n'appartient qu'à Dieu , et la création est un droit qui lui est si propre, que même il ne le peut communiquer à un autre ; il n'y a personne qui en doute. Les hommes pourtant s'appellent tous les jours infiniment bons ou in-
(398) liniment méchans , s'aiment ou se haïs-sent infiniment, ont un nombre infini de vices ou de vertus. On crée aussi tous les jours, dans les assemblées civiles et militaires, des magistrats, des syndics et des officiers; les princes font tous les jours des créatures, je dis les plus chastes princes, et ceux qui ne se marient point.
A Rome, les cardinaux qui sont obligés de leur promotion au cardinal Barberin, se nomment vulgairement les créatures de Barberin. El la première fois qu'un nouveau venu en ce payslà se trouve aux cérémonies publiques , où le pape assiste et les cardinaux , pour lui donner quelque connoissance de la Cour, on lui montre , parmi ces princes de la robe longue, les créatures dAldobrandin, les créatures dcBorghèse, celles de Ludovico , etc. Les jurisconsultes et les théologiens, les séculiers et les prêtres, parlent ainsi : C'est l'usage de la Cour, c'est la langue du Consistoire et du (Conclave. Mais le docteur Besançon est plus régv^lier en ses paroles, que la Cour, que le Consistoire et que le Conclave. Il condamne les coutumes, les usages et les langues. Les locutions les plus rerues lui sont suspectes d'impiété ; les plus nobles lui semblent pleines d'extravagance, comme nous allons voir tout à l'heure.