PREMIERE HISTOIRE
Monsieur l'amiral de Joyeuse donna une abbaye pour un sonnet; je l'ai ouï dire aussi-bien que vous. La peine que prit M. Desportes à faire des vers, lui acquit un loisir de dix mille écus de rente; mon père, qui l'a vu, m'en a assuré; mais il m'a assuré aussi que, dans cette même Cour où l'on exerçoit de ces libéralités, et où l'on faisoit de ces fortunes, plusieurs poètes étoient morts de faim, sans compter les orateurs et les historiens, dont le destin ne fut pas meilleur. Dans la même Cour, Torquato Tasso a eu besoin d'un écu, et l'a demandé par aumône à une dame de sa connoissance. Il rapporta en Italie l'habillement qu'il avoit apporté en France, après y avoir fait im an de séjour; et toutefois, je m'assure qu'il n'y a point de stance de Torquato Tasso qui ne vaille autant, pour le moins, que le sonnet qui valut une abbaye.
Concluons que l'exemple de M. Desportes est
l 455 ) un dangereux exemple ; qu'il a bien causé du mal à la nation des poètes; qu'il a bien fait faire des sonnets et des élégies à faux ; bien fait perdre des rimes et des mesures. Ce loisir de dix mille écus de rente est un écueil contre lequel les espérances de mille poètes se sont brisées ; c'est un prodige de ce temps-là ; c'est un des miracles de Henri III; et vous m'avouerez que les miracles ne doivent pas être tirés en exemple.
Un prince étranger étant venu à Paris , l'année i6i3, devint amoureux d'une des filles d'honneur de la Reine mère, et la fit demander en mariage, (^e second exemple fut cause aussi de plusieurs désordres : il donna des pensées de grandeur et de souveraineté à toutes les filles de la Reine; il leur remplit l'esprit de sceptres et de couronnes ; il n'y eut point de demoiselle à la Cour qui ne crût pouvoir devenir princesse. Néanmoins, le Prince n'eut point d'imitateurs, et son action ne fit point de conséquence. Une infinité espérèrent en leur beauté, et la beauté d'une seule fut récompensée.
11 en est de même de toute autre sorte de mérite; et si vous n'avez une révélation très-certaine que le vôtre réussira à la Cour, vous ne ferez pas mal de demeurer ici en repos. Contentez-vous d'avoir perdu vos premières espérances; ne faites point naufrage encore une fois. Mais la Cour,
me dites-vous, n'est si malfaisante et si cruelle qu'elle a été : elle est plus juste et plus reconnoissante qu'elle n'étoit. Il vous semble que la fortune vous appelle sur le bord de Seine, comme la victoire appeloit le Roi sur les rives de Charente , et qu'elle vous crie : // est temps de marcher.
Voilà qui est le mieux du monde; mais que sçavez-vous si cette apparition de la fortune n'est point une vision trompeuse et un fantôme moqueur? Qui vous a dit que les promesses de la Cour ne soient point des pièges qu'elle vous dresse et des filets qu'elle vous tend? Peut-être qu'elle ne vous fait bonne mine que pour avoir encore de vos élégies et de vos stances. Sur quoi je vous prie de trouver bon que je vous conte une aventure, de laquelle vous ferez vous-même l'application.
Un pauvre homme de Sicile menoit à Palerme une barque qu'il avoit chargée de figues; mais ayant été surpris de l'orage à la vue du port, tout ce qu'il put faire fut de se sauver, en perdant sa barque. Quelque temps après, étant assis au bord de la mer, qui étoit si calme et si riante, qu'elle sembloit le convier à faire un nouveau voyage : Je sçais bien ce que tu veux ^ dit le Sici- 1 ien à la mer, tu demandes encore des figues.