‹ Œuvres choisies de BalzacChapitre 45 sur 48 · SECONDE HISTOIRE · texte numérisé non relu

SECONDE HISTOIRE

DÈS son enfance il a paru clans le monde , et n'a pas déplu aux spectateurs. Il s'est approché des grands, et a été reçu en leur familiarité. M. le cardinal de la Valette Taima avec chaleur, et cette chaleur eût duré toujours, sans les mauvais offices que lui rendit un bouffon que vous connoissez. Pour l'estime qu'il avoit pour lui , elle s'est conservée entière dans son esprit, jusques à sa mort, en dépit des mauvais offices et des bouffons.

La présence et l'absence de votre voisin plaisoient également au cardinal, parce que leurs entretiens de vive voix continuoient par écrit, et ceci suffira pour vous faire juger du reste. Les lettres qu il recevoit de lui étoient si agréables, qu'il en avoit mis en proverbe le mérite. Il disoit ordinairement, quand il vouloit louer quelque chose : Je ne fais pas plus d'état des lettres dun tel; les lettî^es d'un tel ne me sont pas plus chères qne tells ou que telle chose.

Feu M. le duc d'Épernon, avec lequel il fit le voyage d'Amadis , je veux dire le voyage de Blois, qui tient plus du roman que de l'histoire, le proposa à la Reine, mère du Roi, pour être secré-

( 458 ) taire de ses commandemens, et il est certain que s'il eût voulut s'aider, il pouvoit d'abord remplir celte place. Vous sçavez qu'elle étoit vide par l'absence de M. Ville-Savin , et qu'en ce tempslà M. d'Épernon pouvoit tout auprès de cette princesse, M. de Luçon n'étant pas encore revenu du lieu où M. de I.uynes l'avoit relégué.

Ce M. de Luçon a voit vu je ne sçais quoi de votre voisin, qui lui avoit^ disoit-il, chatouillé l'esprit, et qui l'obligea de rechercher son amitié. Ayant apporté d'Avignon un désir passionné de le connoître , il lui fit une infinité de caresses à son arrivée à Angouléme. 11 le traita d'illustre, d'homme rare , de personne extraordinaire ; et l'ayant un jour prié à dîner, il dit à force gens de qualité qui étoient à table avec lui : Voila un hoinine ( cet homme n'avoit alors que vingtdeux ans) à qui il faudra faire du bien^ quand nous te pourrons , et il faudra commencer par une, abbaje de dix mille livres de rente.

N'est-il pas vrai qu'on ne sçauroit guère voir de plus beaux commencemens? A Rome on lui eût, là-dessus, prêté de l'argent; on eût fait des gageures sur ces avances de la fortune. Toutefois, les choses en sont demeurées là. M. le cardinal de Richelieu ne s'est point souvenu de ce qu'avoit dit M. l'évéque de Luçon ; et votre voisin non pins ne s'est pas mis beaucoup en peine

(459) de l'en faire souvenir. Véritablement, il lui a écrit trois ou quatre lettres en cinq ou six ans, et s'est présenté autant de fois devant lui; mais je vous réponds qu'il ne l'a jamais fait sans se faire violence. J'ai vu le fond de son âme; il a toujours fui l'emploi, avec plus de soin que les autres ne le cherchent. Il n'a adoré la faveur que pour ne désobéir pas à la puissance paternelle, et par conséquent, s'il a été ambitieux, ce n'a pas été de sa propre ambition, mais de celle de son père. Aujourd'hui son père et lui sont du même avis : le bonhomme s'est guéri de la Cour sur ses vieux jours, et son fils fait bien voir qu'il n'en fut jamais malade.

En l'état où il a mis son esprit, il n'a pas plus de prétention à Paris qu'à Constantinople. Il n'est point des confidens du favori, mais il est encore moins de ses importuns. Il ne demande au Roi que la permission de se promener au soleil, quand il fait froid, et à l'ombre, quand il fait chaud. Il dit qu'il connoît son peu de mérite, et la justice que lui fait la Cour de ne lui faire point de grâce. En cela, il est d'accord avec elle; mais, de plus, il proteste, et il me l'a juré par tout ce qu'il y a de saint et de sacré dans le monde, que s'il prenoit fantaisie à la fortune de lui faire du bien présentement, elle trouveloit un homme qui ne voudroit point de ses faveurs.

Ce n'est ni humilité chrétienne, ni orgueil philosophique ; il confesse ingénuement que c'est une mauvaise honte, une paresse d'écolier, une infirmité de malade. Il est si accoutumé à la chambre, qu'il n'y a point de mitre pour laquelle il voulût changer son bonnet de nuit, qui est aussi le plus souvent son bonnet de jour. Il s'accommode bien mieux avec sa tranquille pauvreté, qu'il ne feroit avec des richesses inquiètes ; ainsi parle-t-il de sa retraite et de la médiocrité de son bien.

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