‹ Œuvres choisies de BalzacChapitre 46 sur 48 · CONSEILLER DU ROI EK SES COHSEILS · texte numérisé non relu

CONSEILLER DU ROI EK SES COHSEILS

Je n'ai pas grand intérêt à la défense de la poésie; aussi ne parlerai-je que pour celui de la justice , et parce que vous me l'ordonnez. Ne m'étant érigé poète que depuis six mois , il m'importeroit peu qu'elle fût en usage parmi nous, ou qu'elle en fût bannie, comme elle l'a été autrefois de certaine république. Ce seroit à vous, Monsieur,^ de justifier votre métier, et vous vous contentez de me faire vos plaintes contre ceux qui le veulent décrier. Je vous obéis à mon ordinaire, et ne suis pas fâché, étant redevable à la poésie d'une infinité de biens et de plaisirs qu'elle me fait tous les jours, par vous et par ses autres favoris, de trouver moyen de la défendre contre ses accusateurs.

Après quantité de foibles raisons , vous m'en alléguez une, que je tiens la moins considérable

de toutes, et sur laquelle vous dites qu'ils insistent davantage ; il faut bannir la poésie , parce quon se sert d'elle à mauvais usage. Faut-il lui vouloir mal, à cause qu'on lui fait tort? Au contraire, il me semble qu'il faudroit la plaindre, comme une innocente qu'on a outragée, comme une vierge à l'honneur de laquelle on a attenté. Faut-il condamner les fêtes, parce que l'oisiveté et la volupté n'en usent pas bien ? Faut-il abolir les pompes et les spectacles honnêtes, parce que la débauche se mêle quelquefois avec la joie? A mon avis, cette rigueur est un peu trop grande.

Il doit y avoir des livres pour occuper et pour instruire ; il doit y en avoir pour délasser et pour plaire; les uns sont utiles; les autres sont agréables; et l'esprit a besoin des uns et des autres. Que le droit canon et le code Justinien soient en honneur : qu'ils régnent dans les universités ; | mais qu'on n'en bannisse pas Homère et \ irgile. A tout le moins , qu'on les laisse dans les cabinets et dans les bibliothèques, d'où Caligula voulut chasser le dernier, aussi-bien que Tite-Live. Cultivons les oliviers et les vignes, mais n'arrachons pas les myrtes et les rosiers.

Ce seroit une étrange réformation d'Etat, que la défense de tous les plaisirs honnêtes, que la destruction de toutes les belles choses. La poli

( 463 ) tique ne doit pas se conseiller en cela avec la mauvaise humeur; et le chagrin de vos gens ne doit pas être la règle de la police. Si, comme ils disent , il ne falloit conserver dans les royaumes que le fort et le solide ^ rien ne seroit assuré de sa subsistance que les arsenaux et les citadelles, que les remparts et les bastions. Et quel dommage de laisser tomber en ruine toutes les maisons de plaisance d'auprès de Rome, tout ce qu'il y a de beau à Frescati et à Tivoli? quelle honte de voir périr les Tuileries et les jardins de Fontainebleau? Ce seroit un crime , quand on ne contribueroit que de la négligence à une si triste désolation.

Les gens de qui nous parlons sont pourtant de cet avis; ils concluent à la suppression des vers, comme aux autres abus de la république. Ils appellent les poètes les empoisonneurs de l'âme, les profanateurs du christianisme ; ils se fortifient de l'autorité du grand prince, qui avoit très-mauvaise opinion de leur piété.

Ce bon prince croyoit en effet que tous les poètes qui étoient de son temps à Rome, n'étoient pas chrétiens, quoiqu'il y en eût de prêtres et de religieux. On lui persuada, ou il se persuada luimême, qu'ils s'assembloient de nuit pour sacrifier aux idoles, et qu'en leur cœur ils adoroient les faux dieux , comme ils les invoquoient en

( 464 ) leurs poèmes. Nos gens s'imaginent quelque chose de semblable; je le sçavois avant que vous me l'eussiez dit. Du temps que nous nous voyions à Paris, ils me parloient toujours de l'adoration du bouc, faite solennellement à Arcueil ou à Gentilly. Ils n'étoient pas assurés du lieu ; mais du fait, ds n'en doutoient nullement; ils ne traitoient jamais nos amis de delà les monts, que d'impies et de païens, que d'hérétiques et de sacrilèges : ils pensoient qu'on fit le sabat dans les Académies d'Italie.

Le bon est qu'ils ne sont pas princes souverains, et bien nous en prend : si cela étoit , il n' j auroit point de sûreté pour les vers et pour ceux qui en sçavent faire. Je vais plus avant, et un ancien Grec me sert de guide : si pareilles gens avoient la direction du monde, ils voudroient retrancher le printemps et la jeunesse: l'un, de l'année; l'autre, de la vie.

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