‹ Œuvres choisies de Beaumarchais (volume 4)Chapitre 3 sur 113 · XX NOTICE · texte numérisé non relu

XX NOTICE

speétâteurs , que quelques personnes charitables ne balancèrent pas à penser et à répandre le bruit que Tépîgrainme était de Beaumarchais luimême ; certes , c^étaît en faire une contre lui dix fois plus sanglante que la première.

Mais la calomnie n^en resta pas là ; et y pour lui donner plus beau jeu , elle s^attaqua à sa vie privée , et lui imputa les crimes les pbis invraisemblables. Il avait perdu en quelques années deux femmes 9 qui toutes deux lui avaient laissé de. la fortune ; ce fut le prétexte des soupçons les plus odieux de la part de ses ennemis ; il y répondit avec ce çàlme qui sied bien à Tinnoccnce inculpée , et en fit justice par cette froide iropie qu'elle peut aussi se permettre contre la sottise jointe à l'atrocité.

L'envie obtînt néanmoins une peti(«

SUR BEAUMARCHAIS. xxj

consolation de cette défaite. Beamnâr-' cbals s'était permis , dans un joiirnal , nne réponse trop pea liiesurééV^ des observations tracées, à ce^u'on a cru , par une auguste tnaîn ; la punition fat sévère , parce qu'dlè' exposait le coupable sans défettse à ces traits dur ridicule qui ebez nous laissent toujours une cicatrice. Il fut enfèrihé poiir quelles jours à Saint - Lazare , maison de détention alors destinée principalement aux jeunes étourdis i^^e leurs parens y^ fusaient -conduire, et qui parfois y recevaient ' ce 'diâtiment ihn^dinàirement réservé à la première enfance. C^était là un de ces coups que Tesprit ne peut parer , et cette fois Beaumarcbais qè put sortir vainqueur d'un combat trop inégal. Surtout autre terrain , ses avan-^ tages n'étaient pas douteux. U s'était si bi^ trouvé autrefoi;» d'avoir évoqué

xxij NOTICE

ses procès aa tfibunal du puUlc , quUl avait voulu de nouveau plaider devant lui contre les censeurs de ses deux comédies. Les préfaces , qui chez d'autres écrivains sont Tefiroi des lecteurs , devinrent , sous sa plume hairdie et maligne , àesfactums ren^plis d'esprit et de gaîté. S'il ne put, en persiflant ses critiques, nous convaincre de l'innocence de ses intentions et du but moral de Figaro , il fit du moins de ces deux morceaux de véritables supplémens à ses ouvrages dramatiques, et l'on aurait pu dire encore celte fob : « U devrait <c faire jouer ses préfaces ».

Le temps , qui met les hommes et les ouvrages k leur véritable place , a assigné au Barbier de Séuille et au il/ariage de Figaro le rang que chacun d'eux méritait. Le dernier ouvrage a même subi une épreuve de plus. Un

SUR BEAUMARCHAIS. xYÎij

cliangement total de gouvernement avait détruit toute la faveur qu^avaient pu donner à cette comédie ses allusions satiriques , lorsqu'elle fut remise au théâtre , il y a une vingtaine d'années ; elle obtint néanmoins encore un sfuccès d'affinence , et c'est une de celles que Ton y revoit le plus souvent ; elle doit cette réussite prolongée , malgré les nombreux défauts que chacun y reconnaît sans peine aujourd'hui , au charme voluptueux des ta)>leaux du premier acte , aux situations si dramatiques du second , à rorigînalité du caractère de Figaro , enfin â[ cette verve épigrammatique dont tous les coi^ps sont loin de porter, mais qui n'en a pas moins le secret de captiver constamment l'attention àes juges du combat.

Ici commence la seconde partie de la carrière de Beaumarchais. Désormais

Mîv 'notice

la fortune, d'abord si pr4>dîgiie«nyeris loi i0 .fjivear|i de toute espèêe , <ne lui réçecvait |>li]& guère foe de» reirers en tout gçorje. ImpUquié dans.le procès du banquier .K-ommaii f il y rencontra un adversaire dont. 4I:. Toukit.ise: jouer, comiiie. il Tayâ^t fait 465 Mario , èéà d'Arnaixd , .des.iGoëzman, etc. v niais rélQquencemâle^ltneiCvensede M« Bergasse brisa sans peine des <^ armes- trop légèrjes ; peu accoutumé àlrouTer dans cette arèpe un. si rude^iaûteur ^ Beaumarcbais, désorienté ,. eut tous leis désavantages de .l'homme àipiiia colère fait perdre la tête ; ses railleries ne furent plu^ que dju nvauvab goàt , ses plaisanteries que des in}ures^ Son adversaire 9 il est vr^i , ne resta 'pas toujours dans les bornes de la modération ; mais sa cause avait la faveur publique , qui excuse volontiers les torts de ceux dont'

SUR BEAUMARCHAIS. xxv

elle adopté lés intérêts. Ce procès de- Tait plus tard encore porter malheur à BeauAiârch^s , et iorsqae , dans la Mère coupable , il . voulut , nouvel Aristophane f traduire son ennemi sur la scène , en lui donnant par anagramme le nom de Bé^earss , il n^èu retira que le plus l^aad désagrément qu^ait sâins doute jamais 'éprouvé un auteur satirique', celui de voir que le publii^ ne s'apercevait pas même de cette attaque presque directe.

'La représentation de Tarare fut pour loi un ^chec -d^e plû^ , du moins dans Topinion des littérateurs. On peut assurer qu'il abusa de la permission que Ton croyait encore avoir à cette époque d'écrire l'opéra en style de devises. On se rappelle certains vers de cet opéra .qui semblent reculer les bornes de la niaiserie : Nos tendres soins sont pour •

«vj NOTICE

nos foins , etc, , et jamais raùtear da Mariage de. Figaro n'avait pu produira une pièce plus décisive à Fappui de son proverbe si connu : <r Que lesgensïl'cS- « prit sont I>étes » ! S'il eût été ijUQStion à cette époque de décerner des prix de mu$i<|ne , certes Saliéri eût été jugé dignes du premier , pour avoir rendu supportables de si singuliers vers, et sur - tout inintelligible galimatias du prologue.

Beaumarchai3 fut moins beureuz encore^ dans sa spéculation plus mercan-, tile que littéraire sur les .Œuvres complètes de Voltaire dont il se fit Tédi- , teur .Malgré la faveur queTesprit d'op-« position devait attacher alors à cette entreprise contré laquelle tonnait le sacerdoce 9 «t que Iç gouvernement ne to~ lérait qu'à moitié , les éditions dites de Kelh parurent si défectueuses, Topération fut si mal combinée, qu'on éva~

SUR BEAUMARCHAIS. xicvij

lua k plus d^iin million la perte qui en résulta pour Beaumarchais.

Sa carrière littéraire fut terminée àpeu-prés en 1792 par ce drame de la Mère coupable , dont j'ai déjà en plus haut Toccasion de parler. Il est inutile de s'étendre ici sur les défauts de cet ouvrage , défauts qui cette fois sont àpeu-près sans compensation ; ils sont maintenant assez reconnus ; mais à Vépoque où il fut représenté , époque déplorable pour le goût , à laquelle Ro-* hert chef de brigands et d'autres chefsd'œuvre de ce genre excitaient l'engouement du parterre , et nous préparaient à l'apparition du hideux mélodrame , l'auteur dut se faire illusion sur la nature de son succès , et sans doute il se persuada lui-même avoir fait beaucoup mieux €^ Eugénie.

Si le bouleversement des mœurs , des idées y des opinions , avait valu à l'au-

xxviij NOTICE

leur ce honteux triomphe , d'un antre 4 côté la réyoiatîon meiiaçaît delui eniever et cette fortune acquise par ses travaux et ses ; entreprises , et peut-être même IVsiistënce. £n vain avait4i fait , pour itiieux prouver son patriotisme , des marchés ruineux afin de. procurer soixante jnille fusils à la république; en vain avait-il adressé à Lecointre de Versailles une apologie intitulée : Mes six époques y dans laquelle on retrou-r ^vait. quelques éclairs de son talent, Beaumarchais était encore trop riche pour ne pas être suspect; il le sentit, et se retira en Angleterre , d'où il ne revlut que lorsque Torage révolutionnaire fut un peu calmé. Il survécut peu à ce retour ; une sombre misanthropie , sniit de la détention qu'il avait subie avant de quitter la France, de ses pertes successives , et des dangers que lui offirai^ encore .Pavenir de la France , mina k

SU« BEAUMARCHAIS. xxw

ce qu'il paratt âa santé; et, à peli^e âgé de soixante - sept ans, il monrvtt presque sans maladie apparente , le 19 mai 1799. Il fut , suiyaiit son désir f enterré dans le superbe jardin ^de la maison qu'il habitait sur le boulevard Saint-Antoine , et dbnt.la yiUe de Paris a fait dernièrement Tacquisition.

J'aurais pu multiplier les anecdotes sur la vie polémique , littéraire et poli^ tique de Beaumarchais ; mais une foule de recueils les ont propagées , et je me liome à en citer ici une seule qui n'est point connue. Le jour de la première représentation de Tarare , il traversait les corridors de la salle ; une dame , qui ne pouvait trouver de place , et qui le connaissait un peu , se réclame de lui.

Corrompez , madame , corrompez , lui crie l'auteur affairé , en s'éloignant tir pidement. Ce mot appartenait bien au

Kx NOTICE SUR BEAUMARCHAIS.

peintre de Bâzile , et montre quelle était son 0|ûnion sur les hommes.

On a fait à Beaumarchais les honneursd^une édition complète ; mais il' n'est pas de ceux qui peuvent arriver , avec un tel bagage , à la postérité. Pour rintérêt même de sa gloire littéraire , il était indispensable de faire un choix dans ses nombreux écrits. Ses pièces de théâtre ont dû y être toutes comprises , parce que toutes serviront à Fhistoire de Fart et desmœurs dans la fin du dernier siècle. Trois d'entre elles, surtout , conserveront la mémoire de l'auteur ; et ce n'est point un écrivain à dédaigner que celui auquel nous devons un des drames où l'intérêt fait pardonner le vice du genre, une des meilleures comédies que l'on ait composées depuis Molière , une des pièces les plus amusantes que l'oà ait faites depuis Regnard. Ourry.

Page 1