BIENFAISANCE DE LA NATURE
et qu'il leur eûtfait voir, avec le microscope, des forêts dans des mousses , des montagnes dans des grains de sable, des milliers d'animaux dans des gouttes d'eau , et toutes les merveilles de la nature, qui, en descendant vers le néant, multiplie les ressources de son intelligence, sans que l'œil humain puisse en apercevoir le terme ; qu'ensuite , leur découvrant dans les deux une progression de grandeur également infinie , il leur eût montré, dans des planètes qu'on aperçoit à peine, des mondes plus grands que le nôtre, Saturne à trois cents millions de lieues de distance; dans les étoiles, infiniment plus éloignées , des soleils qui probablement éclairent d'autres mondes ; dans la blancheur de la voie lactée , des étoiles , c'est-à-dire des soleils innombrables semés dans le ciel comme les grains de poussière sur la terre , sans que l'homme sache si ce sont là seulement les préliminaires de la création : avec quel ravissement eussent-ils vu un spectacle que nous regardons aujourd'hui avec indifférence !
Mais je suppose plutôt que, sans la magie de nos sciences , un homme comme Fénelon se fût présenté à eux avec sa vertu, et qu'il eût dit aux druides : « Vous vous effrayez vous-mê- « mes de l'effroi que vous donnez aux peuples. Dieu est juste ; « il envoie aux méchants des opinions terribles qui réagissent « sur ceux qui les répandent; mais il parle à tous les hommes « par ses bienfaits. Votre religion est de les gouverner par la « crainte; la mienne est de les conduire par l'amour, et d'i- « miter son soleil , qu'il tait luire sur les bons comme sur les « méchants. » Qu'ensuite il leur eût distribué les simples présents de la nature qui leur étaient alors inconnus , des gerbes de blé , des ceps de vigne, des brebis couvertes de laine : oh ! quelle eût été la reconnaissance de nos aieux! Ils se fussent peut-être enfuis de peur devant l'inventeur du télescope , en le prenant pour un esprit; mais certainement ils eussent adoré l'auteur du Télémaque.
Cependant ce n'est là que la moindre partie des biens dont leurs riches descendants sont redevables à la nature. Je ne parle pas de ce nombre infini d'arts q.ui travaillent , dans la
patrie, à leur procurer des lumières et des plaisirs; ni de cet art terrible de l'artillerie qui leur en assure la jouissance , sans que son bruit trouble leur repos dans Paris , que pour leur annoncer des victoires; ni de cet art nouveau et encore plus merveilleux de l'électricité, qui écarte (2) le tonnerre de leurs hôtels; ni du privilège qu'ils ont, dans ce siècle vénal, de présider, dans tous les états, au bonheur des hommes , lorsqu'ils croient n'avoir plus rien à craindre des puissances de la terre, et du ciel.
Mais l'univers entier ne s'occupe que de leurs plaisirs. L'Angleterre, l'Espagne, l'Italie, l'Archipel, la Hongrie, toute l'Europe méridionale, ajoutent chaque année des laines à leurs laines , des vins à leurs vins , des soies à leurs soies. L'Asie leur donne des diamants, des épiceries, des mousselines, des toiles, et jusqu'à des porcelaines; l'Amérique, l'or et l'argenf de ses montagnes , les émeraudes de ses fleuves , les teintures de ses forêts , la cochenille, la canne à sucre et le cacao de ses brûlantes campagnes, que leurs mains n'ont point labourées ; l'Afrique, son ivoire, son or, et ses propres enfants, qui leur servent de bêtes de somme par toute la terre. Il n'y a aucune portion du globe qui ne leur produise quelque jouissance. Les gouffres de la mer leur fournissent 'des perles; ses écueils , de l'ambre gris ; et ses glaces , des fourrures. Ils ont rendu, dans leur patrie, des montagnes et des fleuves roturiers, afin de se réserver des pêches et des chasses nobles ; mais il n'était pas besoin d'en faire les frais : les sables de l'Afrique, où ils n'ont point de gardes-chasse, leur envoient des nuées de cailles et d'oiseaux de passage qui traversent la mer, au printemps , pour couvrir leurs tables eu automne. Le pôle du nord, où ils n'ont pas de gardes-côtes , verse , chaque été , sur leurs rivages , des légions de maquereaux , de morues fraîches, et de turbots engraissés dans ses longues nuits. Nonseulement les poissons et les oiseaux, mais les arbres même, changent pour eux de climats. Leurs vergers leur sont venus autrefois de l'Asie; leurs parcs viennent aujourd'hui de l'Amérique. Au lieu du châtaignier et du noyer, qui entouraient