‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 103 sur 171 · SERMON SUR L IMPÉNITENCE FINALE · texte numérisé non relu

SERMON SUR L IMPÉNITENCE FINALE

cous distrait, ni de la maladie qui vous accable, ni de la crainte qui vous étonne, ni des vapeurs qui vous offusquent, ni des douleurs qui vous pressent : je ne regarde que l'empressement. Écoutez de quelle force on frappe à la porte; on la rompra bientôt, si l'on n'ouvre. Sentence sur sentence, ajournement sur ajournement, pour vous appeler devant Dieu et devant sa chambre de justice. Ecoutez avec quelle presse il vous parle par son prophète, <* La fin est venue, la fin est venue; maintenant la fin est sur toi : » <» Finis venit, venit finis; nunc « finis super te; » « et j'enverrai ma fureur contre toi, et je te jugerai selon tes voies; et tu sauras que je suis le Seigneur : » a Et immittam a furorem meum in te, et scietis quia ego Dominus '. » 0 Seigneur, que vous me pressez ! encore une nouvelle recharge : a La fin est venue, la fin est venue; la justice, que tu croyois endormie, s'est éveillée contre toi; la voilà qu'elle est à la porte : » « Finis venit, « venit finis; evigilavit adversum te : ecce venit2. » a Le jour de la vengeance est proche. » Toutes les terreurs te sembloient vaines, et toutes les menaces trop éloignées; et « maintenant, dit le Seigneur, je te frapperai de près, et je mettrai tous tes crimes sur ta tête, et tu sauras que je suis le Seigneur qui frappe : » « Venit tempus; prope « est dies occisionis : nunc de propinquo effundam iram meam super « te : et imponam tibi omnia scelera tua, et scietis quia ego sum Do- « minus percutiens3. » Tels sont, Messieurs, les ajournements par lesquels Dieu nous appelle à son tribunal et à sa chambre de justice. Mais enfin voici le jour qu'il faut comparoître : « Ecce dies , ecce ve- « nit, egressa est contritio *. » L'ange qui préside à la mort recule d'un moment à l'autre, pour étendre le temps de la pénitence; mais enfin il vient un ordre d'en haut : « Fac conclusionem s : » Pressez, concluez; l'audience est ouverte, le Juge est assis : criminel, venez plaider votre cause. Mais que vous avez peu de temps pour vous préparer ! 0 Dieu, que le temps est court, pour démêler une affaire si enveloppée que celle de vos comptes et de votre vie 1 Ah ! que vous jetterez de cris superflus! ah! que vous soupirerez amèrement après tant d'années perdues! Vainement, inutilement, il n'y a plus de temps pour vous; vous entrez au séjour de l'éternité. Voyez qu'il n'y a plus de soleil visible qui commence et qui finisse les jours, les saisons, les années. Rien ne finit en cette contrée; c'est le Seigneur lui-même qui va commencer de mesurer toutes choses par sa propre infinité. Je vous vois étonné et éperdu en présence de votre Juge : mais regardez encore vos accusateurs; ce sont les pauvres qui vont s'élever contre votre dureté inexorable.

TROISIÈME POINT

J'ai remarqué, Chrétiens, que le grand apôtre saint Paul, parlant de ceux qui s'aiment eux-mêmes et leurs plaisirs, les appelle « des

1. Ezech. VII, 2, 3, 5. — 2. Ibid., 6. — 3. Ezech. vu, 7, 8, 9. 4. Ibid., 10. — 5. Ibid., 24.

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hommes cruels, sans affection, sans miséricorde : » « Sine affectione, « immites, sine benignitate, voluptatum amatores ' ; » et je me suis souvent étonné d'une si étrange contexture. En effet, cette aveugle attache aux plaisirs semble d'abord n'être que flatteuse, et ne paroît ni cruelle ni malfaisante; mais il est aisé de se détromper, et de voir dans cette douceur apparente une force maligne et pernicieuse. Saint Augustin nous l'explique par cette comparaison : Voyez, dit-il2, les buissons hérissés d'épines, qui font horreur à la vue, la racine en est douce, et ne pique pas; mais c'est elle qui pousse ces pointes perçantes qui piquent, qui déchirent les mains, et qui les ensanglantent si violemment : ainsi l'amour des plaisirs. Quand j'écoute parler les voluptueux dans le livre de la Sapience, je ne vois rien de plus agréable ni de plus riant : ils ne parlent que de fleurs, que de festins, que de danses, que de passe-temps. « Coronemus nos rosis3 : » a Couronnons nos têtes de fleurs, avant qu'elles soient flétries. » Ils invitent tout le monde à leur bonne chère, et ils veulent leur faire part de leurs plaisirs : <* Nemo nostrûm exors sit. luxuriae nostrae4 » Que leurs paroles sont douces! que leur humeur est enjouée! que leur compagnie est désirable! Mais si vous laissez pousser cette racine, les épines sortiront bientôt : car écoutez la suite de leur discours : a Opprimons, ajoutent-ils, le juste et le pauvre : » a Opprimamuspauperem justum4.» * Ne pardonnons point ni à la veuve, ni à l'orphelin. » Quel est, Messieurs, ce changement, et qui auroit jamais attendu d'une douceur si plaisante une cruauté si impitoyable? C'est le génie de la volupté; elle se plaît à opprimer le juste et le pauvre, le juste qui lui est contraire, le pauvre qui doit être sa proie : c'est-à-dire, on la contredit, elle s'effarouche : elle s'épuise elle-même, il faut bien qu'elle se remplisse par des pilleries; et voilà cette volupté si commode, si aisée et si indulgente, devenue cruelle et insupportable.

Vous direz sans doute, Messieurs, que vous êtes bien éloignés de ces excès; et je crois facilement qu'en cette assemblée, et à la vue d'un roi si juste, de telles inhumanités n'oseroient paroître : mais sachez que l'oppression des foibles et des innocents n'est pas tout le crime de la cruauté. Le mauvais riche nous fait bien connoltre qu'outre cette ardeur furieuse qui étend les mains aux violences, elle a sa encore dureté qui ferme les oreilles aux plaintes, les entrailles à la compassion, et les mains au secours. C'est, Messieurs, cette dureté qui fait des voleurs sans dérober, et des meurtriers sans verser de sang. Tous les saints Pères disent d'un commun accord que ce riche inhumain de notre évangile a dépouillé le pauvre Lazare, parce qu'il ne l'a pas revêtu; qu'il l'a égorgé cruellement, parce qu'il ne l'a pas nourri : « Quia non a pavisti, occidisti8. » Et cette dureté meurtrière est née de son abondance et de ses délices. 0 Dieu clément et juste ! ce n'est pas pour cette raison que vous svez communiqué aux grands de la terre

1. // Tim. m, 3, k. - 2. In Ps. cxxxix, n. 4, tom. IV, col. 1554. 3. Sap. n, 8. — 4. Ibid., 9. — 3. Ibid., 10. 6. Lactant., Divin Instit., lib. VI, cap. xi.

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un rayon de votre puissance; vous les avez faits grands pour servir de pères à vos pauvres : votre providence a pris soin de détourner les maux de dessus leur tête, afin qu'ils pensassent à ceux du prochain : vous les avez mis à leur aise et en liberté, afin qu'ils fissent leur affaire du soulagement de vos enfants : et leur grandeur au contraire les rend dédaigneux, leur abondance secs, leur félicité insensibles; encore qu'ils voient tous les jours non tant des pauvres et des misérables, que la misère elle-même et la pauvreté en personne, pleurante et gémissante à leur porte. D'où vient une dureté si étonnante ?

Je ne m'en étonne pas, Chrétiens; d'autres pauvres plus pressants et plus affamés ont gagné les avenues les plus proches, et épuisé les libéralités à un passage plus secret. Expliquons-nous nettement : je parle de ces pauvres intérieurs qui ne cessent de murmurer, quelque soin qu'on prenne de les satisfaire, toujours avides, toujours affamés dans la profusion et dans l'excès même ; je veux dire vos passions et vos convoitises. C'est en vain, ô pauvre Lazare! que tu gémis à la porte, ceux-ci sont déjà au cœur; ils ne s'y présentent pas, mais ils l'assiègent; ils ne demandent pas, mais ils arrachent. O Dieu ! quelle violence! représentez-vous, Chrétiens, dans une sédition, une populace furieuse, qui demande arrogamment, toute prête à arracher si on la refuse; ainsi dans l'âme de ce mauvais riche; et ne Talions pas chercher dans la parabole, plusieurs le trouveront dans leur conscience. Donc dans l'âme de ce mauvais riche, et de ses cruels imitateurs où la raison a perdu l'empire, où les lois n'ont plus de vigueur, l'ambition, l'avarice, la délicatesse, toutes les autres passions, troupe mutine et emportée, font retentir de toutes parts un cri séditieux, où l'on n'entend que ces mots : «Apporte, apporte : » « Dicentes : Affer. « affer ' » apporte toujours de l'aliment à l'avarice, du bois à cette flamme dévorante; apporte une somptuosité plus raffinée à ce luxe curieux et délicat; apporte des plaisirs plus exquis à cet appétit dégoûté par son abondance. Parmi les cris furieux de ces pauvres impudents et insatiables, se peut-il faire que vous entendiez la voix languissante des pauvres, qui tremblent devant vous, qui, accoutumés à surmonter leur pauvreté par leur travail et par leurs sueurs, se laissent mourir de faim plutôt que de découvrir leur misère ? C'est pourquoi ils meurent de faim; oui, Messieurs, ils meurent de faim dans vos terres, dans vos châteaux, dans les villes, dans les campagnes, à la porte et aux environs de vos hôtels; nul ne court à leur aide : hélas! ils ne vous demandent que le superflu, quelques miettes de votre table, quelques restes de votre grande chère. Mais ces pauvres que vous nourrissez trop bien au dedans épuisent tout votre fonds. La profusion, c'est leur besoin; non-seulement le superflu, mais l'excès même, leur est nécessaire; et il n'y a plus aucune espérance pour les pauvres de Jésus- Christ, si vous n'apaisez ce tumulte et cette sédition intérieure : et cependant ils subsisteroient, si vous leur donniez quelque chose de ce que votre prodigalité répand, ou de ce que votre avarice ménage.

i. Prov. xxx, 15.

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Mais sans être possédé de toutes ces passions violentes, la félicité toute seule, et je prie que l'on entende cette vérité, oui, la félicité toute seule est capable d'endurcir le cœur de l'homme. L aise, la joie, l'abondance, remplissent l'âme de telle sorte, qu'elles en éloignent tout le sentiment de la misère des autres, et mettent à sec, si l'on n'y prend garde, la source delà compassion. C'est ici la malédiction des grandes fortunes; c'est ici que l'esprit du monde paroît le plus opposé à l'esprit du christianisme : car qu'est-ce que l'esprit du christianisme? esprit de fraternité, esprit de tendresse et de compassion, qui nous fait sentir les maux de nos frères, entrer dans leurs intérêts, souffrir de tous leurs besoins. Au contraire, l'esprit du monde, c'est-à-dire l'esprit de grandeur, c'est un excès d'amour-propre, qui, bien loin de penser aux autres, s'imagine qu'il n'y a que lui. Ecoutez son langage dans le prophète Isaïe. a Tu as dit en ton cœur : Je suis, et il n'y a que moi sur la terre : » « Dixisti in corde tuo : Ego sum, et « praeter me non est alter '. » Je suis, il se l'ait un Dieu, et il semble vouloir imiter celui qui a dit : « Je suis celui qui est2. » Je suis; il n'y a que moi : toute cette multitude, ce sont des têtes de nul prix, et, comme on parle, des gens de néant. Ainsi chacun ne compte que soi, et tenant tout le reste dans l'indifférence, on tâche de vivre à son aise, dans une souveraine tranquillité des fléaux qui affligent le genre humain.

Ah ! Dieu est juste et équitable. Vous y viendrez vous-même, riche impitoyable, aux jours de besoin et d'angoisse. Ne croyez pas que je vous menace du changement de votre fortune : l'événement en est c;isuel; mais ce que je veux dire n'est pas douteux. Elle viendra au jour destiné, cette dernière maladie, où, parmi un nombre infini d'amis, de médecins et de serviteurs, vous demeurerez sans secours, plus délaissé, plus abandonné que ce pauvre qui meurt sur la paille, et qui n'a pas un drap pour sa sépulture : car en cette fatale maladie, que serviront ces amis, qu'à vous affliger par leur présence; ces médecins, qu'à vous tourmenter; ces serviteurs, qu'à courir deçà et delà dans votre maison avec un empressement inutile ? Il vous faut d'autres amis, d'autres serviteurs : ces pauvres que vous avez méprisés sont les seuls qui seroient capables de vous secourir. Que n'avez-vous pensé de bonne heure à vous faire de tels amis, qui maintenant vous tendroient les bras, afin de vous recevoir dans les tabernacles éternels? Ah! si vous aviez soulagé leurs maux, si vous aviez eu pitié de leur désespoir, si vous aviez seulement écouté leurs plaintes, vos miséricordes prieroient Dieu pour vous : les bénédictions qu'ils auroient données, lorsque vous les auriez consolés dans leur amertume, feraient maintenant distiller sur vous une rosée rafraîchissante ; leurs côtés revêtus, dit le saint prophète, leurs entrailles rafraîchies, leur faim rassasiée vous auroient béni; leurs saints anges veilleraient autour de votre lit comme des amis officieux; et ces médecins spirituels consulteraient entre eux nuit et jour pour vous trouver des remèdes. Mais

«.. Is. xlvii, 10. — 2. Exod. m. 14.

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vous avez aliéné leur esprit, et le prophète Jérémie me les représente vous condamnant eux mêmes sans miséricorde.

Voici, Messieurs, un grand spectacle : venez considérer les saint? anges dans la chambre d'un mauvais riche mourant. Oui , pendant que les médecins consultent l'état de sa maladie, et que sa lamille tremblante attend le résultat de la conférence, ces médecins invisibles consultent d'un mal bien plus dangereux : « Curavimus Babylonem, a et non est sanata ' : » « Nous avons soigné cette Babylone, et elle ne s'est point guérie. » Nous avons traité diligemment ce riche cruel; que d'huiles ramollissantes, que de douces fomentations nous avons mises sur ce cœur! et il ne s'est pas amolli, et sa dureté ne s'est pas fléchie; tout a réussi contre nos pensées, et le malade s'est empiré parmi nos remèdes. « Laissons-le là, disent-ils; retournons à notre patrie, d'où, nous étions descendus pour son secours : » « Derelinqua- « mus eum, et eamus unusquisque in terram suam 2. » Ne voyez-vous pas sur son front le caractère d'un réprouvé ? La dureté de son cœur a endurci contre lui le cœur de Dieu : les pauvres l'ont déféré à son tribunal; son procès lui est fait au ciel; et quoiqu'il ait fait largesse en mourant des biens qu'il ne pouvoit plus retenir, le ciel est de fer à ses prières, et il n'y a plus pour lui de miséricorde : a Pervenit judi- « cium ejus usque ad cœlos3. » Considérez, Chrétiens, si vous voulez mourir dans cet abandon; et si cet état vous fait horreur, pour éviter les cris de reproche que feront contre vous les pauvres, écoutez les cris de la misère.

Ah! le ciel n'est pas encore fléchi sur nos crimes. Dieu sembloit s'être apaisé en donnant la paix à son peuple; mais nos péchés continuels ont rallumé sa juste fureur : il nous a donné la paix, et luimême nous fait la guerre : il a envoyé contre nous, pour punir notre ingratitude, la maladie, la mortalité, la disette extrême, une intempérie étonnante, je ne sais quoi de déréglé dans toute la nature qui semble nous menacer de quelques suites funestes, si nous n'apaisons sa colère. Et dans les provinces éloignées, et même dans cette ville, au milieu de tant de plaisirs et de tant d'excès, une infinité de familles meurent de faim et de désespoir : vérité constante, publique, assurée. 0 calamité de nos jours! quelle joie pouvons-nous avoir? faut-il que nous voyions de si grands malheurs? et ne nous semble-t-il pas qu'à chaque moment tant de cruelles extrémités que nous savons, que nous entendons de toutes parts, nous reprochent devant Dieu et devant les hommes ce que nous donnons à nos sens, à notre curiosité, à notre luxe? Qu'on ne demande plus maintenant jusqu'où va l'obligation d'assister les pauvres : la faim a tranché le doute, le désespoir a terminé la question; et nous sommes réduits à ces cas extrêmes où tous les Pères et tous les théologiens nous enseignent, d'un commun accord, que si l'on n'aide le prochain selon son pouvoir, on est coupable de sa mort, on rendra compte à Dieu de son sang, de son âme, de tous les excès où la fureur de la faim et du désespoir le précipite.

t. Jerem. li, 9. — 2. Ibid. — 3. Ibid.

334 SERMON SUR L'iMPÉNITENCE FINALE.

Qui nous donnera que nous entendions le plaisir de donner la vie ! qui nous donnera , Chrétiens, que nos cœurs soient comblés de l'action du Saint-Esprit, pour goûter ce plaisir sublime de soulager les misérables, de consoler Jésus-Christ qui souffre en eux, de faire reposer, dit le saint Apôtre, les entrailles affamées? a Viseera sancto- « rum requieverunt per te, frater '. » Ah! que ce plaisir est saint! ah ! que c'est un plaisir vraiment royal !

Sire, Votre Majesté aime ce plaisir; elle en a donné des marques sensibles, qui seront suivies de plus grands effets. C'est aux sujets à attendre, et c'est aux rors à agir; eux-mêmes ne peuvent pas tout ce qu'ils veulent, mais ils rendront compte à Dieu de ce qu'ils peuvent. Sire, c'est tout ce qu'un sujet peut dire à Votre Majesté. !l faut dire le reste à Dieu, et le prier humblement de découvrir à un si grand roi les moyens de contenter bientôt l'amour qu'il a pour ses peuples, de satisfaire à l'obligation de sa conscience, de mettre le comble à sa gloire, et de poser l'appui le plus nécessaire de son salut éternel.

SERMON POUR LE IIIe DIMANCHE DE CARÊME1.

« Homo quidam habuit duos filios, et dixit adolescentior ex illis pa- « tri : Pater, da mihi portionem substantiae quae me contingit. »

Un homme avoit deux fils, et le plus jeune des deux dit à son père : Mon père, donnez-moi mon partage du bien qui me touche. Luc. xv, 11.

La parabole de l'Enfant prodigue nous fut hier proposée par la sainte Église dans la célébration des mystères, et je me sens invité à ramener aujourd'hui un si beau et si utile spectacle. Et certainement, Chrétiens, toute l'histoire de ce prodigue, sa malheureuse sortie de la maison de son père, ses voyages ou plutôt ses égarements dans un pays éloigné, son avidité pour avoir son bien, et sa prodigieuse facilité à le dissiper, ses libertés et sa servitude, ses douleurs après ses plaisirs, et la misère extrême où il est réduit pour avoir tout donné à son plaisir : enfin la variété infinie et le mélange de ses aventures, sont un tableau si naturel de la vie humaine; et son retour à son père, où il retrouve avec abondance tous les biens qu'il avoit perdus, une image si accomplie des grâces de la pénitence, que je croirois manquer tout à fait au saint ministère dont je suis chargé, si jenégligeois ies instructions que Jésus-Christ a renfermées dans cet évangile. Ainsi mon esprit ne travaille plus qu'à trouver à quoi se réduire dans une

i. Philemon. 7.

2. Premier Sermon pour le 3° dimanche de Carême, prêché à la cour, sur l'amour des plaisirs.

matière si vaste. Tout me parolt important, et je ne puis tout traiter sans entreprendre aujourd'hui un discours immense. Grand Dieu arrêtez moû choix sur ce qui sera le plus profitable à cet illustre auditoire, et donnez-moi les lumières de votre Esprit saint, par les pieuses intercessions de la bienheureuse Vierge, que je salue avec l'ange, en disant, a Ave, » etc.

Depuis notre ancienne désobéissance, il semble que Dieu ait voulu retirer du monde tout ce qu'il y avoit répandu de joit véritable pendant l'innocence des commencements; si bien que ce qui flatte maintenant nos sens n'est plus qu'un amusement dangereux, et une illusion de peu de durée. Le sage l'a bien compris, lorsqu'il a dit ces paroles : « Risus dolore miscebitur, et extrema gaudii luctus occupât'.» « Le ris sera mêlé de douleur, et les joies se termineront en regrets. » C'est connoître le monde que de parler ainsi de ses plaisirs ; et ce grand homme a bien remarqué dans les paroles que j'ai rapportées, premièrement qu'ils ne sont pas purs, puisqu'ils sont mêlés de douleurs, et secondement qu'ils passent bien vite, puisque la tristesse les suit de si près. En effet, il est véritable que nous ne goûtons point ici de joie sans mélange. La félicité des hommes du monde est composée de tant de pièces, qu'il y en a toujours quelqu'une qui manque; et la douleur a trop d'empire dans la vie humaine, pour nous laisser jouir longtemps de quelque repos. C'est ce que nous pouvons entendre par la parabole de l'Enfant prodigue. Pour donner un cours plus libre à ses passions, il renonce aux commodités et à la douceur de sa maison paternelle, et il achète à ce prix cette liberté malheureuse. Le plaisir de jouir de ses biens est suivi de leur entière dissipation. Ses excès, ses profusions, cette vie voluptueuse qu'il a embrassée, !e réduisent à la servitude, à la faim, et au désespoir. Ainsi vous voyez, Messieurs, que ses joies se tournent bientôt en une amertume finie : « Extrema gaudii luctus « occupât. » Mais voici un autre changement, qui n'est pas moins remarquable : la longue suite de ses malheurs l'ayant fait rentrer en luimême, il retourne enfin à son père, repentant et affligé de tous ses désordres; et reçu dans ses bonnes grâces, il recouvre par ses larmes et par ses regrets ce que ses joies dissolues lui avoient fait perdre. Etranges vicissitudes ! Plongé par ses plaisirs déréglés dans un abîme de douleurs, il rentre par sa douceur même dans la tranquille possession d'une joie parfaite. Tel est le miracle de la pénitence; et c'est ce qui me donne lieu, Chrétiens, de vous faire voir aujourd'hui, dans l'égarement et dans le retour de ce prodigue, ces deux vérités importantes : les plaisirs, sources de douleurs; et les douleurs, sources fécondes de nouveaux plaisirs C'est le partage de ce discours, et le sujet de vos attentions.

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