Luc. II, k
2. Deuxième Sermon pour le dimanche des Hameaux, sur la nécessita des souffrances.
dire ce que l'apotre disoit aux Galates- : que Jésus-Christ a été crucifié devant ses yeux. Elle commence aujourd'hui à lire dans l'action de son sacrifice l'histoire de la passion de son Rédempteur : commençons aussi dès ce premier jour à nous en remplir tellement l'esprit que nous n en perdions jamais la pensée pendant ces solennités pleines d'une douleur au, console, et d'une tristesse si douce, que, pour peu qu on s'y abandonne , elle guérit toutes les autres P
Parmi ces spectacles de mort et de croix qui 's'offrent à notre vue le chrétien sera bien dur, s'il ne suspend, du moins durant quelques jours, ce tendre amour des plaisirs, pour se rendre capable d'entendre combien les peines de Jésus-Christ lui rendent nécessaire l'amour des souffrances C'est pourquoi j'ai différé jusqu'à ces saints jours à vous proposer dans cette chair cette maxime fondamentale de la piété chrétienne. Il m'a semblé, Chrétiens, que pour vous entretenir avec efficace dune doctrine si dure, si contraire aux sens, si considérable à la foi, et si peu goûtée dans le siècle où l'on n'étudie rien avec plus de soin que l'art de vivre avec volupté, il falloit attendre le temps dans lequel Jésus-Christ lui-même nous prêche à la croix; et j'ai cru que je parlerais fo.blement, si ma voix n'étoit soutenue par celle de Jésus mourant ou plutôt par le cri de son sang, . qui parle mieux, dit saint Paul2, et plus fortement que celui d'Abel. »
Servons-nous donc, Chrétiens, de cette occasion favorable, et tâchons d imprimer dans les cœurs la loi de la patience, qui est le fondement du christianisme. Mais ne soyons pas assez téméraires pour entreprendre un si grand ouvrage, sans avoir imploré le secours du ciel par 1 intercession de Marie : a Ave , Maria. »
Dans les paroles que j'ai rapportées'pour servir de sujet à ce discours, vous aurez remarqué, Messieurs, que saint Paul nous propose un combat auquel nous devons courir par la patience; et en même temps il nous avertit de jeter les yeux sur Jésus, l'auteur et le consommateur de notre foi; c'est-à-dire, qui l'inspire et qui la couronne qui la commence et qui la consomme, qui en pose le fondement et qui lui donne sa perfection. Ce combat, dont parle i'apôtre, est celui que nous devons soutenir contre les afflictions que Dieu nous envoie ■ et pour apprendre l'ordre d'un combat où se décide la cause de notr* sajut, l'apôtre nous exhorte, de la part de Dieu, à regarder Jésus- Christ, mais Jésus-Christ attaché en croix : car c'est là qu'il veut arrêter nos yeux, et il s'en explique lui-même par ces paroles : « Jetez dit-il» les yeux sur Jésus, qui, s'étant proposé la joie, a soutenu là mort de la croix, après avoir méprisé la confusion : » « Qui proposito « sibi gaudio sustinuit crucem, confusione contemptâ. »
De là nous devons conclure, que pour apprendre l'ordre, la conduite les lois, en un mot, de ce combat de la patience, l'école c'est le Calvaire, le maître c'est Jésus-Christ crucifié : c'est là que nous renvoie le divin apôtre. Suivons son conseil; allons au Calvaire; considérons attentivement ce qui s'y passe.
i. Gai. m, i.~2. tieh. tu, y*. - 3. u<id„ ï.
Le grand objet, Chrétiens, qui s'y présente d'abord à la vue, c'esî le supplice de trois hommes. Voici un mystère admirable : « Nous voyons, dit saint Augustin1, trois hommes attachés à la croix; un qui donne le salut, un qui le reçoit, un qui le perd : » « Très erant in a cruce : unus salvator, alius salvandus, alius damnandus. » Au milieu l'auteur de la grâce : d'un côté un qui en profite, de l'autre côté un qui la rejette. Au milieu le modèle et l'original : d'un côté un imitateur fidèle, et de l'autre un rebelle et un adversaire sacrilège. D'un côté un qui endure avec soumission, de l'autre un qui se révolte jusque sous la verge. Un juste, un pécheur pénitent, et un pécheur endurci : un juste souffre volontairement, et il mérite par ses souffrances le salut de tous les coupables; un pécheur souffre avec soumission et se convertit, et il reçoit sur la croix l'assurance du paradis; un pécheur souffre comme un rebelle, et il commence son enfer dès cette vie. Discernement terrible et diversité surprenante ! Tous deux sont en la croix avec Jésus-Christ, tous deux compagnons de son supplice; mais, hélas ! il n'y en a qu'un qui soit compagnon de sa gloire. Voilà le spectacle qui nous doit instruire. Jetons ici les yeux sur Jésus, l'auteur et le consommateur de notre foi, nous le verrons, Chrétiens, dans trois fonctions remarquables. Il souffre lui-même avec patience, il couronne celui qui souffre selon son esprit, il condamne celui qui souffre dans l'esprit contraire. Il établit la loi de souffrir, il en couronne le droit usage , il en condamne l'abus. C'est ce qu'il nous faut méditer; parce que si nous savons entendre ces choses, nous n'avons plus rien à désirer touchant les souffrances.
En effet, nous pouvons réduire à trois chefs ce que nous devons savoir dans cette matière importante : quelle est la loi de souffrir, de quelle sorte Jésus-Christ embrasse ceux qui s'unissent à lui parmi les souffrances, quelle vengeance il exerce sur ceux qui ne s'abaissent pas sous sa main puissante, quand il les frappe et qu'il les corrige; et le Fils de Dieu crucifié nous instruit pleinement touchant ces trois points. Il nous apprend le premier en sa divine personne, le second dans la fin heureuse du larron si saintement converti, le troisième dans la mort funeste de son compagnon infidèle. Je veux dire que comme il est notre original, il nous enseigne, en souffrant lui-même, qu'il y a nécessité de souffrir : il fait voir, dans le bon larron, de quelle bonté paternelle il use envers ceux qui souffrent comme ses enfants : enfin il nous montre, dans le mauvais, quels jugements redoutables il exerce sur ceux qui souffrent comme des rebellles. Apprenons aujourd'hui, Messieurs, apprenons de ces trois patients, dont la cause est si différente, trois vérités capitales. Contemplons, dans le patient qui souffre étant juste , la nécessité de souffrir imposée à tous les coupables ; apprenons du patient qui se convertit, l'utilité des souffrances portées avec soumission; voyons dans le patient endurci la marque certaine de réprobation dans ceux qui souffrent en opiniâtres : et comme ces trois vérités enferment, si ja ne me trompe, toute la doctrine chrétienne
i. In p$. xxxiv, serm n n. i tom. IV, col. 238.
touchant les souffrances, j'en ferai aussi le partage et toat le sujet de ce discours.
PREMIER POINT
C'étoit la volonté du Père céleste que .es .ois des chrétiens fussent écrites premièrement en Jésus-Christ. Nous devons être formés selon l'Evangile; mais l'Évangile a été formé sur lui-même, a II a fait, dit l'Écriture1, avant que de parler : » il a pratiqué premièrement ce qu'il a prescrit; si bien que sa parole est bien notre loi; mais la loi primitive, c'est sa sainte vie. Il est notre maître et notre docteur, mais il est premièrement notre modèle.
Pour entendre solidement cette vérité fondamentale, il faut remarquer, avant toutes choses, que le grand mystère du christianisme, c'est qu'un Dieu a voulu ressembler aux hommes, afin d'imposer aux hommes la loi de lui ressembler. Il a voulu nous imiter dans la vérité de notre nature, afin que nous l'imitassions dans la sainteté de ses mœurs : il a pris notre chair, afin que nous prissions son esprit : enfin nous avons été son modèle dans le mystère de l'incarnation, afin qu'il fût le nôtre dans toute la suite de sa vie. « Soyons, dit saint Grégoire de Nazianze2, semblables à Jésus-Christ, parce qu'il a voulu être semblable à nous : devenons des dieux pour l'amour de lui , parce qu'il a voulu devenir homme pour l'amour de nous : » « Simus ut « Christus, quoniam Christus quoque sicut nos : efficiamur dii propter « ipsum, quoniam ipse quoque propter nos homo. » Voilà un grand jour qui se découvre pour établir la vérité que je prêche, qui est la nécessité des souffrances : mais il nous importe, Messieurs, qu'elle soit établie sur des fondements inébranlables; et jamais ils ne seront tels, si nous ne les cherchons dans les Écritures.
Que dans le mystère de l'incarnation le Fils de Dieu nous ait regardés comme son modèle, je l'ai appris de saint Paul dans la divine Épître aux Hébreux, a II a dû, dit cet apôtre des Gentils3, se rendre en tout semblable à ses frères : » a Debuit per omnia fratribus simi- « lari; » et encore en termes plus clairs : « Parce que les hommes, dit-il.4 > étoient composés de chair et de sang, lui aussi semblabiement', a similiter, » a voulu participer à l'un et à l'autre : » « Quia ergô a pueri communicaverunt carni et sanguini, et ipse similiter partici- « pavit eisdem. »
Vous voyez donc manifestement que le Fils de Dieu, en venant au monde, a voulu nous regarder comme son modèle dans sa bienheureuse incarnation. Mais pourquoi cela, Chrétiens, si ce n'est pour être à son tour notre original et notre exemplaire? Car comme il est naturel aux hommes de recevoir quelque impression de ce qu'ils voient, ayant trouvé parmi nous un Dieu qui a voulu nous être semblable \ nous devons désormais être convaincus que nous n'avons plus à choisir
1. Act. i, i. - 2 Orat. xu, ri. 8, tom. I, pag. 674. — 3. /leb. n. (7