Ibid
un autre modèle, « II n'a pas pris les anges, mais il a pris la postérité d'Abraham", » pour plusieurs raisons, je le sais; mais celle-ci n'est pas la moins importante : « 11 n'a pas pris les anges, » parce qu'il n'a pas voulu donner un modèle aux anges : « il a pris la postérité d'Abraham, d parce qu'il a voulu servir d'exemplaire à la race de ce patriarche'; « non à sa race selon la chair, mais à la race spirituelle qui devoit suivre les vestiges de sa foi, » comme dit le même apôtre en un autre lieu2; c'est-à-dire, si nous l'entendons, aux enfants de ta
nouvelle alliance.
Par conséquent, Chrétiens, nous avons en Jésus-Christ une loi vivante et une règle animée. Celui-là ne veut pas être chrétien, qui ne veut pas vivre comme Jésus-Christ. C'est pourquoi toute l'Écriture nous prêche que sa vie et ses actions sont notre exemple : jusque-là qu'il ne nous est permis d'imiter les saints qu'autant qu'ils ont imité Jésus- Christ; et jamais saint Paul n'auroit osé dire avec cette liberté apostolique : <c Soyez mes imitateurs, » s'il n'avoit en même temps ajouté, a comme je le suis de Jésus-Christ : » « Imitatores mei estote, sicut « et ego Ghristi3. » Et aux Thessaloniciens : « Vous êtes devenus nos imitateurs : » « Imitatores nostri facti estis, » « et aussi, ajoute-t-il, de Notre-Seigneur, » « et Domini4, » afin de nous faire entendre que, quelque grand exemplaire que se propose la vie chrétienne , elle n'est pas encore digne de ce nom, jusqu'à ce qu'elle se forme sur Jésus- Christ même.
Et ne vous persuadez pas que je vous propose en ce lieu une entreprise impossible ; car dans un original de peinture on considère deux choses, la perfection et les traits. La copie, pour être fidèle, doit imiter tous les traits ; mais il ne faut pas espérer qu'elle en égale la perfection Ainsi je ne vous dis pas que vous puissiez atteindre jamais à la perfection de Jésus; il y a un degré suprême, qui est toujours réservé à la dignité d'exemplaire : mais je dis que vous le devez copier dans les mêmes traits, que vous devez pratiquer les mêmes choses; et en voici la raison dans la conséquence des mêmes principes : c'est que nous devons suivre, autant qu'il se peut, en ressemblant au Sauveur, la règle qu'il a suivie en nous ressemblant. Il s'est rendu en tout semblable à ses frères; ses frères doivent en tout lui être semblables. « A l'exception du péché, il a pris, dit l'apôtre S toutes nos foiblesses; » nous devons prendre par conséquent toutes ses vertus : il s'est revêtu en vérité de l'intégrité de notre chair; et nous devons nous revêtir en vérité, autant qu'il est permis à des hommes, de la plénitude de son esprit; « parce que, comme dit l'apôtre6, celui qui n'a pas l'esprit de Jésus-Christ, il n'est pas des siens : » « Si quis autem spiritum Christi a non habet, hic non est ejus. »
Il reste maintenant que nous méditions quel est cet esprit de Jésus: mais si peu que nous consultions l'Écriture sainte, nous remarquerons aisément que l'esprit du Sauveur Jésus est un esprit vigoureux, qui
i. 1ht. ii, 15. — 2 Rom. iv, 12. — 3. 1 Cor. iv, 16; xi. 1. k. I Ihess. I, G. - 5. Hebr. iv, 15. — 6. liom. vni, 9.
se nourrit de douleurs, et qui fait ses délices des afflictions. C'est pourquoi il est appelé par le saint prophète : a Homme de douleurs, et qui sait ce que c'est que l'infirmité : » « Virum dolorum, et scien- « tem infirmitatem1. »Ne diriez-vouspas, Chrétiens, que cette sagesse éternelle s'est réduite, en venant au monde, à ne savoir plus que les afflictions? Il parle, si je ne me trompe, de cette science que l'école ippelle expérimentale; et il veut dire, si nous l'entendons, que 3>armi tant d'objets divers, qui s'offrent de toutes parts à nos sens, ;ésus-Christ n'a rien goûté de ce qui est doux; il n'a voulu savoir par ïxpérience que ce qui étoit amer et fâcheux, les douleurs et les peines : i Virum dolorum et scientem infirmitatem; » et c'est pour cette raison qu'il n'y a aucune partie de lui-même qui n'ait éprouvé la rigueur de quelque supplice exquis, parce qu'il vouloit profiter dans cette terrible science qu'il étoit venu apprendre en ce monde, je veux dire la science des infirmités : * Virum dolorum et scientem infirmitatem. »
Et certainement, âmes saintes, il est tellement véritable qu'il n'est né que pour endurer, et que c'est là tout son emploi , tout son exercice, qu'aussitôt qu'il voit arriver la fin de ses maux, il ne veut plus après cela prolonger sa vie. Je n'avance pas ceci sans raison; et il est aisé de nous en convaincre par une circonstance considérable, que saint Jean a remarquée dans sa mort, comme témoin oculaire. Cet Homme de souffrances étant à la croix tout épuisé, tout mourant, considère qu'il a enduré tout ce qui étoit prédit par les prophéties, à la réserve du breuvage amer qui lui étoit promis dans sa soif : il le demande avec un grand cri, ne voulant pas laisser perdre une seule goutte du calice de sa passion. « Jésus voyant que tout étoit accompli, afin qu'une parole de l'Écriture fût encore accomplie, dit : J'ai soif : r a Sciens a Jésus quia consummata sunt, ut consummaretur Scriptura, dixit : « Sitio2. » Et après cette aigreur et cette amertume, dont ce Juif impitoyable arrosa sa langue; après ce dernier outrage, dont la haine insatiable de ses ennemis voulut encore le persécuter dans son agonie; voyant dans les décrets éternels qu'il n'y a plus rien à souffrir : C'en est fait, dit-il, « tout est consommé, » « Consummatum est3 : » je n'ai plus rien à faire en ce monde. Allez, homme de douleurs, et qui êtes venu apprendre nos infirmités; il n'y a plus de souffrances dont vous ayez désormais à faire l'épreuve; votre science est consommée, vous avez rempli jusqu'au comble toute la mesure, vous avez fourni toute la carrière des peines; mourez maintenant quand il vous plaira, il est temps de terminer votre vie. Et en effet, aussitôt, « baissant la tête, il rendit son âme : » « Et inclinato capite tradidit spiritum4; » mesurant la durée de sa vie mortelle à celle de ses souffrances.
Vous êtes attendris, Messieurs; mais ajoutons encore comme un dernier trait, pour vous faire connoître toute l'étendue de l'ardeur qu'il a de souffrir, c'est qu'il a voulu endurer beaucoup plus que ne demandoit la rédemption de notre nature; et en voici la raison. S'il s'étoit réduit à souffrir ce que la nécessité d'expier nos crimes exigeoit
1. /*. lui, 3. — 2. Joan. xix, 28. — 3. Ibid., 30. — 4, Ibid.
de sa pa^ence, il ne nous auroit pas donné l'idée toute entière de l'estime qu'il fait des afflictions; et nous aurions pu soupçonner qu'il le« auroit regardées plutôt comme un mal nécessaire que comme un bien désirable. C'est pourquoi il ne lui suffit pas de mourir pour nous, eî de payer à son Père, par ce sacrifice, ce qu'exigeoit sa juste vengeance de la victime publique de tous les pécheurs; non content d'ao quitter ses dettes, il songe aussi à ses délices, qui sont les souffrances; et, comme dit admirablement ce célèbre prêtre de Carthage, « il veut se rassasier, avant que de mourir, par le plaisir d'endurer : » <* Sagi- « nari voluptate patientiae discessurus volebat1. » Ne diriez-vous pas, Chrétiens, que, selon le sentiment de ce grand homme, toute la vie du Sauveur étoit un festin, dont tous les mets étoient des tourments, festin étrange selon le siècle, mais que Jésus a trouvé digne de son goût. Sa mort suffisoit pour notre salut; mais sa mort ne suffisoit pas à cette avidité de douleurs, à cet appétit de souffrances : il a fallu y joindre les fouets, et cette sanglante couronne qui perce sa tête, et ce cruel appareil de supplices presque inconnus, peines nouvelles et inouïes; afin, dit Tertullien, qu'il mourût rassasié pleinement de la volupté de souffrir: «Saginari voluptate patientiae discessurus volebat. » Et bien ! Messieurs, la loi des souffrances vous semble-t-elle écrite sur notre modèle en des caractères assez visibles? Jetez, jetez les yeux sur Jésus, l'auteur et le consommateur de notre foi, durant ces jours salutaires consacrés à la mémoire de sa passion; regardez-le parmi ses souffrances. Chrétiens, c'est de ses blessures que vous êtes nés : il vous a enfantés à la vie nouvelle parmi ses douleurs immenses; et la grâce qui vous sanctifie, et l'esprit qui vous régénère, est coulé sur vous avec son sang de ses veines cruellement déchirées. Enfants de sang, enfants de douleur, quoil vous pensez vous sauver parmi les délices! On se fait un certain art de délicatesse; on en affecte même plus qu'on n'en ressent. C'est un air de qualité de se distinguer du vulgaire, par un soin scrupuleux d'éviter la moindre incommodité, cela marque qu'on est nourri dans un esprit de grandeur. 0 corruption des mœurs chrétiennes ! quoi ! est-ce que vous prétendez au salut, sans porter imprimé sur vous le caractère du Sauveur? N'entendezvous pas l'apôtre saint Pierre, qui vous dit qu'il « a tant souffert afin que vous suiviez son exemple, et que vous marchiez sur ses pas2 ? » N'entendez-vous pas saint Paul, qui vous prêche qu'il « faut être configuré à sa mort, afin de participer à sa résurrection glorieuse : » « Configurais morti ejus, si quomodo occurram ad resurrectionem a quse est ex mortuis3? » Mais n'entendez-vous pas Jésus-Christ luimême qui vous dit que, pour marcher sous ses étendards, il faut se résoudre à porter sa croix4, comme lui-même a porté la sienne? Et en voici la raison, qui nous doit convaincre si nous sommes entrés comme il faut en société avec Jésus-Christ. Ne voyez- vous pas, Chrétiens, que l'ardeur qu'il a de souffrir n'est pas satisfaite, s'il ne souffre dans tout
J. Tert. Depnt., n. 3.-2. / Petr. Il, 21. — 3. Philip, m, 10, il.
'•>. Luc. :;:v. '27.
son corps et dans tous ses membres? Or c'est nous qui sommes son corps et ses membres : « Nous sommes la chair de sa chair,' et les os de ses os, » comme dit l'apôtre'. Et c'est pourquoi le même saint Paul ne craint point de dire2 qu'il manque quelque chose de considérable à la passion de Jésus-Christ, s'il ne souffre dans tous les membres de son corps mystique, comme il a voulu endurer dans toutes les parties du corps naturel.
Entendons, Messieurs, un si grand mystère : entrons profondément dans cette pensée. Jésus-Christ souffrant nous porte en lui-même : nous sommes, si je l'ose dire, plus son corps que son propre corps, plus ses membres que ses propres membres. Quiconque a l'esprit de la charité et de la communication chrétienne entend bien ce que je veux dire. Ce qui se fait en son divin corps, c'est la figure réelle de ce qui se doit accomplir en nous. Ah 1 regardez le corps de Jésus; « depuis la plante des pieds jusqu'à la tête, il n'y a rien en lui de sain, ni d'entier3; » tout est meurtri, tout est déchiré, tout est couvert de marques sanglantes. Mais avant même que les bourreaux aient mis sur lui leurs mains sacrilèges, voyez dans le jardin des Olives le sang qui se déborde par tous ses pores, et coule à terre à grosses gouttes : toutes les parties de son corps son teintes de cette sueur mystérieuse. Et cela veut dire, Messieurs, que l'Église qui est son corps, que les fidèles qui sont ses membres, doivent de toutes parts dégoutter de sang, et porter imprimé sur eux le caractère de sa croix et de ses souffrances.
Eh quoi donc, pour donner du sang à Jésus, faudra-t-il ressusciter les Néron, les Domitien, et les autres persécuteurs du nom chrétien? faudra-t-il renouveler ces édits cruels par lesquels les chrétiens étoient immolés innocents à la vengeance publique? Non, mes Frères, à Dieu ne plaise, mes Frères, que le monde soit si ennemi de la vérité, que de la persécuter partant de supplices! Lorsque nous souffrons humblement les afflictions que Dieu nous envoie, c'est du sang que nous donnons au Sauveur; et notre résignation tient lieu de martyre. Ainsi, sans ramener les roues et les chevalets sur lesquels on étendoit nos ancêtres, il ne faut pas craindre, Messieurs, que la matière manque jamais à la patience ; la nature a assez d'infirmités. Lorsque Dieu nous exerce par des maladies, ou par quelque affliction d'une autre nature, notre patience tient lieu de martyre : s'il met la main sur notre famille, en nous ôtant nos parents, nos proches, enfin ce qui nous est cher par quelque autre titre de piété: si nous lui offrons avec soumission un cœur blessé et ensanglanté par la perte qu'il a faite de ce qu'il aimait justement, c'est du sang que nous donnons au Sauveur. Et puisque nous voyons, dans les saintes Lettres, que l'amour des biens corruptibles est appelé tant de fois la chair et le sang ; lorsque nous retranchons cet amour, qui ne peut être arraché que de vive force, c'est du sang que nous lui donnons.
Les médecins disent, si je ne me trompe, que les larmes et les