P3. cxliii, 3. — 9. Gènes, xui
ne croit pas outrager celui qui a dit : « Vous jugerez seulement au nom du Seigneur ' ; » parce qu'il a fait dans le prince une image mortelle de son immortelle autorité. « Vous êtes des dieux , dit David 2, et vous êtes tous enfants du Très-Haut. » Mais, ô dieux de chair et de sang, ô dieux de terre et de poussière, vous mourrez comme des hommes. N'importe, vous êtes des dieux, encore que vous mourriez, et votre autorité ne meurt pas : cet esprit de royauté passe tout entier à vos successeurs, et imprime partout la même crainte, le même respect, la même vénération. L'homme meurt, il est vrai; mais le roi, disons-nous, ne meurt jamais : l'image de Dieu est immortelle.
Il est donc aisé de comprendre que de tous les hommes vivants, aucuns ne doivent avoir dans l'esprit la majesté de Dieu plus imprimée que les rois : car comment pourroient-ils oublier celui dont ils portent toujours en eux-mêmes une image si vive, si expresse, si présente? Le prince sent en son cœur cette vigueur, cette fermeté, cette noble confiance de commander : il voit qu'il ne fait que mouvoir les lèvres, et aussitôt que tout se remue d'une extrémité du royaume à l'autre. Et combien donc doit-il penser que la puissance de Dieu est active! Il pénètre les intrigues, les trames les plus secrètes, a Les oiseaux du ciel lui rapportent tout 3. » Il a même reçu de Dieu, par l'usage des affaires, une expérience, une certaine pénétration qui fait penser qu'il devine : a Divinatio in labiis régis *. » Et quand il a pénétré les trames les plus secrètes, avec ces mains longues et étendues il va prendre ses ennemis aux extrémités du monde, et les déterre, pour ainsi dire, du fond des abîmes, où ils cherchoient un vain asile. Combien donc lui est-il facile de s'imaginer que les mains et les regards de Dieu sont inévitables! Mais quand il voit les peuples soumis, « obligés, dit l'apôtre &, à lui obéir non-seulement pour la crainte, mais encore pour la conscience, » peut-il jamais oublier ce qui est dû au Dieu vivant et éternel , à qui tous les cœurs parlent, pour qui toutes les consciences n'ont plus de secret? C'est là, sans doute que tout ce qu'inspire le devoir, tout ce qu'exécute la fidélité, tout ce que feint la flatterie, tout ce que le prince exige lui-même de l'amour, de l'obéissance, de la gratitude de ses sujets, lui est une leçon perpétuelle de ce qu'il doit à son Dieu, à son Souverain. C'est pourquoi saint Grégoire de Nazianze , prêchant à Constantinople en présence des empereurs, les invite par ces beaux mots à réfléchir sur eux-mêmes, pour contempler la grandeur de la majesté divine : « O monarques, respectez votre pourpre, révérez votre propre autorité, qui est un rayon de celle de Dieu; connaissez le grand mystère de Dieu en vos personnes : les choses hautes sont à lui seul; i! partage avec vous Les inférieures : soyez donc les sujets de Dieu, comme vous en êtes ies images 6. »
Tant de fortes considérations doivent presser vivement les rois de
1. Deut. x, 20. — 2. Ps. lxxxi, 6. — 3. Eccle. x, 20. — 4. Prov. xvi, 10. 5. Rom. xiii, 5. — 6. Orat. xxvn, tom. I, pag. 471.
kkk SERMON SUR LES DEVOIRS
mettre l'Évangile sur leurs têtes, d'avoir toujours les yeux attachés à cette loi supérieure, de ne se permettre rien de ce que Dieu ne leur permet pas, de ne souffrir jamais que leur puissance s'égare hors des bornes de la justice chrétienne. Certes ils donneroient au Dieu vivant un trop juste sujet de reproche, si parmi tant de biens qu'il leur fait ils en alloient encore chercher dans les plaisirs qu'il leur défend, s'ils employoient contre lui la puissance qu'il leur accorde, s'ils violoient eux-mêmes les lois dont ils sont établis les exécuteurs, les protecteurs.
C'est ici le grand péril des grands de la terre, des rois chrétiens. Comme les autres hommes, ils ont à combattre leurs passions; pardessus les autres hommes , ils ont à combattre leur propre puissance : car comme il est absolument nécessaire à l'homme d'avoir quelque chose qui le retienne, les puissances, sous qui tout fléchit, doivent-elles mêmes se servir de bornes : « Elles sont d'autant plus obligées de se réduire sous cette discipline sévère, qu'elles savent que le sentiment de leur pouvoir leur persuade plus aisément de s'accorder les choses qui ne sont pas permises : » a Tanto sub majore mentis « disciplina se redigunt, quanto sibi per impatientiam potestatis suaa dere illicita quasi licentius sciunt. » C'est là , disoit un grand pape ', toute la science de la royauté ; et voici dans une sentence de saint Grégoire la vérité la plus nécessaire que puisse jamais entendre un roi chrétien : « Nul ne sait user de la puissance, que celui qui la sait contraindre ; » celui-là sait maintenir son autorité comme il faut, qui ne souffre ni aux autres de la diminuer, ni à elle-même de s'étendre trop; qui la soutient au dehors, et qui la réprime au dedans; enfin qui, se résistant à lui-même, fait par un sentiment de justice ce qu'aucun autre ne pourroit entreprendre sans attentat : « Bene po- « testatem exercet, qui et retinere illam noverit et impugnare2. » Mais que cette épreuve est difficile! que ce combat est dangereux! qu'il est malaisé à l'homme, pendant que tout le monde lui accorde tout, de se refuser quelque chose! qu'il est malaisé à l'homme de se retenir, quand il n'a d'obstacle que de lui-même! N'est-ce point peut-être le sentiment d'une épreuve si délicate, si périlleuse, qui fait dire à un grand roi pénitent : « Je me suis répandu comme de l'eau 3? Cette grande puissance, semblable à l'eau, n'ayant point trouvé d'empêchement, s'est laissée aller à son poids et n'a pas pu se retenir. Vous qui arrêtez les flots de la mer, ô Dieu, donnez des bornes à cette eau coulante, par la crainte de vos jugements et par l'autorité de votre Évangile. Régnez, ô Jésus-Christ, sur tous ceux qui régnent : qu'ils vous craignent du moins, puisqu'ils n'ont que vous seul à craindre; et ravis de ne dépendre que de vous, qu'ils soient du moins toujours ravis d'en dépendre.
i. S. Greg., lib. V Mr>ràl., cap. XI, tom. I, col. 145.
•i. o Greg. lib. XXVI, cap. XXVI. col. S33. — 3 . Ps. xxr, 14.
SECOND POINT
Le royaume de Jésus-Christ, c'est son Église catholique, et j'entends ici par l'Église toute la société du peuple de Dieu. Jésus-Christ règne dans les États, lorsque l'Église y fleurit; et voici en peu de paroles, selon les oracles des prophètes, la grande et mémorable destinée de cette Église catholique. Elle a dû être établie malgré les rois de la terre: et dans la. suite des temps elle a dû les avoir pour protecteurs. Un même psaume de David prédit en termes formels ces deux états de l'Église : « Quare fremaerunt gentes : » « Pourquoi les peuples se sont-ils émus, et ont-ils médité des choses vaines? Les rois de la terre se sont assemblés, et les princes ont fait une ligue contre le Seigneur et contre son Christ3. » Ne voyez-vous pas, Chrétiens, les empereurs et les rois frémissant contre l'Église naissante, qui cependant, toujours humble et toujours soumise, ne défendoit que sa conscience ! Dieu vouloit paroître tout seul dans l'établissement de son Eglise; car écoutez ce qu'ajoute le même Psalmiste : « Celui qui habite au ciel se moquera d'eux , et l'Éternel se rira de leurs entreprises : » a Qui a habitat in cœlis, irredebit eos 2. 0 rois, qui voulez tout faire, il ne plaît pas au Seigneur que vous ayez nulle part dans l'établissement de son grand ouvrage : il lui plaît que des pêcheurs fondent son Eglise, et qu'ils l'emportent sur les empereurs.
Mais quand leur victoire sera bien constante et que le monde ne doutera plus que l'Eglise, dans sa foiblesse n'ait été plus forte que lui avec toutes ses puissances, vous viendrez à votre tour, ô empereurs, au temps qu'il a destiné ; et on vous verra baisser humblement la tête devant les tombeaux de ces pêcheurs : alors l'état de l'Église sera changé. Pendant que l'Église prenoit racine par ses croix et par ses souffrances, les empereurs, disoit Tertullien 3 , ne pouvoient pas être chrétiens ; parce que le monde, qui la tourmentoit. devoit les avoir à sa tête. <* Mais maintenant, » dit le saint Psalmiste : « Et nunc, u- reges, intelligite 4 ; » maintenant qu'elle est établie, et que la main de Dieu s'est assez montrée, il est temps que vous veniez, ô rois du monde : commencez à ouvrir les yeux à la vérité ; apprenez la véritable justice, qui est la justice de l'Évangile : « O vous qui jugez la terre, servez le Seigneur en crainte : » « Serviîe Domino intimore 5 : » dilatez maintenant son règne. Servez le Seigneur : de quelle sorte le servirez-vous? Saint Augustin vous le va dire : « Servez-le comme des hommes particuliers, en obéissant à son Évangile, comme nous avons déjà [dit]; mais servez-le aussi comme rois, en faisant pour son Église ce qu'aucuns ne peuvent faire, sinon les rois : » « In hoc sera viunt Domino reges, in quantum sunt reges, cum ea faciunt ad sera viendum illi, quœ non possunt facere nisi reges6. » Et quels sont ces services considérables que l'Église exige des rois comme rois?
i. Ps. u, i, 2. — 2. Ibid., 4. — 3. Apolog., n. 21. — 4. Ps, il, iO. $. Ibid., tl. — §, Ep. clxxxv, n, 19, toin, II, col. 651,
De se rendre les défenseurs de sa foi, les protecteurs de son autorité, les gardiens et les fauteurs de sa discipline.
La foi, c'est le dépôt, c'est le grand trésor, c'est le fondement de l'Église. De tous les miracles visibles que Dieu a faits pour cet empire, le plus grand, le plus mémorable, et qui nous doit attacher le plus fortement aux rois qu'il nous a donnés, c'est la pureté de leur foi. Le trône que remplit notre grand monarque est le seul de tout l'univers où, depuis la première conversion, jamais il ne s'est assis que des princes enfants de l'Église. L'attachement dé nos rois pour le saint-siége apostolique semble leur avoir communiqué quelque chose de la fermeté inébranlable de cette première pierre sur laquelle l'Église est appuyée; et c'est pourquoi un grand pape, c'est saint Grégoire, a donné dès les premiers siècles cet éloge incomparable à la couronne de France : qu'elle est autant au-dessus des autres couronnes du monde , que la dignité royale surpasse les fortunes particulières : « Quanto caeteros homines regia dignitas ante- « cedit, tanto caeterarum gentium régna regni vestri profecto culmen excellit '. *>
Un si saint homme regardoit sans doute plus encore la pureté de la •foi que la majesté du trône : mais qu'auroit-il dit, Chrétiens, s'il avoit vu durant douze siècles cette suite non interrompue de rois catholiques? S'il a élevé si haut la race de Pharamond , combien auroitil célébré la postérité de saint Louis! et s'il en a tant écrit à Childebert, qu'auroit-il dit à Louis-Auguste?
Sire, Votre Majesté saura bien soutenir de tout son pouvoir ce sacré dépôt de la foi, le plus précieux et le plus grand qu'elle ait reçu des rois ses ancêtres : elle éteindra dans tous ses États les nouvelles partialités. Et quel seroit votre bonheur, quelle seroit la gloire de vos jours, si vous pouviez encore guérir toutes les blessures anciennes ! Sire, après ces dons extraordinaires que Dieu vous a départis si abondamment, et pour lesquels Votre Majesté lui doit des actions de grâces immenses, elle ne doit désespérer d'aucun avantage qui soit capable de signaler la félicité de son règne : et peut-être, car qui sait les secrets de Dieu? peut-être qu'il a permis que Louis le Juste de triomphante mémoire se soit rendu mémorable éternellement, en renversant le parti qu'avoit formé l'hérésie, pour laisser à son successeur la gloire de l'étouffer tout entière par un sage tempérament de sévérité et de patience. Sire, quoi qu'il en soit, et laissant à Dieu l'avenir, nous supplions Votre Majesté qu'elle ne se lasse jamais de faire rendre aux oracles du Saint-Esprit et aux décisions de l'Église une obéissance non feinte, afin que toute l'Église catholique puisse dire d'un si grand roi, après saint Grégoire : <* Nous devons prier sans cesse pour notre monarque très-religieux et très-chrétien, et pour la reine sa très-digne épouse, qui est un miracle de douceur et de piété, et pour son fils sérénissime notre prince, notre espérance : » a Pro vita piissimi et « christianissimi domini nostri, et tranquillissima ejus conjuge, et
t. £;>., lib. VI, ep. vi, ad Cliild. icg., tom. II, col. ;ys
a mansuetissima ejus sobole semper orandurn est1. » Et s'il vivoit en dos jours, qui doute qu'il n'eût dit encore avec joie, pour la reine son auguste mère, dont le zèle ardent et infatigable auroit bien dû être consacré par les louanges d'un si grand pape? Nous devons donc prier ,jans relâche pour toutes ces personnes augustes, « pendant le temps lesquelles, voici un éloge admirable, les bouches des hérétiques sont fermées, » et leur malice, leurs 'nouveautés n'osent se produire: i Quorum temporibus haereticorum ora conticescunt1. » Mais reprenons le fil de notre discours.
L'Église a tant travaillé pour l'autorité des rois , qu'elle a sans doute bien mérité qu'ils se rendent les protecteurs de la sienne. Ils régnoient sur les corps par la crainte, et tout au plus sur les cœurs par l'inclination. L'Église leur a ouvert une place plus vénérable; elle les a fait régner dans la conscience : c'est là qu'elle les a fait asseoir dans un trône; en présence et sous les yeux de Dieu même : quelle merveilleuse dignité! Elle a fait un des articles de sa foi de la sûreté de leur personne sacrée , un devoir de sa religion de l'obéissance qui leur est due. C'est elle qui va arracher jusqu'au fond du cœur, non-seulement les premières pensées de rébellion, les mouvements les plus cachés de sédition , mais encore et les plaintes et les murmures; et pour ôter tout prétexte de soulèvement contre les puissances légitimes, elle a enseigné constamment, et par sa doctrine, et par son exemple, qu'il en faut tout souffrir, jusqu'à l'injustice, par laquelle s'exerce invisiblement la justice même de Dieu.
Après des services si importants, une juste reconnoissance obligeoit les princes chrétiens à maintenir l'autorité de l'Église, qui est celle de Jésus-Christ même. Non, Jésus-Christ ïie règne pas, si son Église n'est autorisée : les monarques pieux l'ont bien reconnu; et leur propre autorité, je l'ose dire, ne leur a pas été plus chère que l'autorité de l'Église. Ils ont fait quelque chose de plus : cette puissance souveraine, qui doit donner le branle dans les autres choses, n'a pas jugé indigne d'elle de ne faire que seconder dans toutes les affaires ecclésiastiques; et un roi de France, empereur, n'a pas cru se rabaisser trop, lorsqu'il promet son assistance aux prélats, qu'il les assure de son appui dans les fonctions de leur ministère : « afin, dit ce grand roi1, que notre puissance royale servant, comme il est convenable, à :e que demande votre autorité, vous puissiez exécuter vos décrets : » t. Ut nostro auxilio suflulti, quod vestra auctoritas exposcit, famulante , i ut decet, potestate nostra, perficere valeatis*. »
Mais, ô sainte autorité de l'Église, frein nécessaire de la licence, et unique appui de la discipline, qu'es-tu maintenant devenue? abandonnée par les uns et usurpée par les autres, ou elle est entièrement abolie, ou elle est dans des mains étrangères. Mais il faudroit un trop long discours pour exposer ici toutes ses plaies : Sire, le temps eu