Capit., an. 8'23, c. iv, tom. I, p. 634, édit. Baluz
éclaircira Votre Majesté. Cette affaire est digne que Votre Majesté s'y applique : et dans la réformation générale de tous les abus de l'Etat, qui est due à la gloire de votre règne, que l'on attend de votre haute sagesse, l'Église et son autorité, tant de fois blessées, recevront leur soulagement de vos mains royales. Et comme cette autorité de l'Église n'est pas faite pour l'éclatd'une vaine pompe, mais pour l'établissement des bonnes mœurs et de la véritable piété, c'est ici principalement que les monarques chrétiens doivent faire régner Jésus-Christ sur les peuples qui leur obéissent; et voici en peu de mots quels sonX leurs devoirs, comme le Saint-Esprit nous les représente :
Le premier et le plus connu, c'est d'exterminer les blasphèmes. Jésus-Christ est un grand roi; et le moindre respect que l'on doive aux rois, c'est de parler d'eux avec honneur. Un roi ne permet pas dans ses États qu'on parle irrévéremment même d'un roi étranger, même d'un roi ennemi; tant le nom de roi est vénérable partout où il se rencontre! Et quoi donc, ô Jésus-Christ, Roi des rois, souffrirat-on qu'on vous méprise et qu'on vous blasphème, même au milieu de votre empire? quelle seroit cette indignité! Ah! jamais. un tel reproche ne ternira la réputation de mon roi. Sire, un regard de votre face sur ces blasphémateurs et sur ces impies, afin qu'ils n'osent paroître, et qu'on voie s'accompiir en votre règne ce qu'a prédit le prophète Amos : que « la cabale des libertins sera renversée : » « Auferetur a factio lascivientium1; » et ce mot du roi Salomon : a Un roi sage dissipe les impies, et les voûtes des prisons sont leurs demeures : » « Dissipât impios rex sapiens, et incurvât super eos fornicem2; » sans égard ni aux conditions, ni aux personnes : car il faut un châtiment rigoureux à une telle insolence.
Non-seulement les blasphèmes, mais tous les crimes publics et scandaleux doivent être le juste objet de l'indignation du prince, a Le roi, dit le même Salomon, assis dans le trône de son jugement, dissipe tout le mal par sa présence : » « Rex qui sedet in solio judicii, dis- « sipat omne malum intuitu suo3. » Voyez qu'aucun mal ne doit échapper à la justice du prince. Mais si le prince entreprend d'exterminer tous les pécheurs, la terre sera déserte et son empire désolé. Remarquez aussi, Chrétiens, les paroles de Salomon : il ne veut pas que le prince prenne son glaive contre tous les crimes; mais il n'y en a toutefois aucun qui doive demeurer impuni, parce qu'ils doivent être confondus parla présence d'un prince vertueux et innocent. Voici quelque chose de merveilleux et bien digne de la majesté des rois : leur vie chrétienne et religieuse doit être le juste supplice de tous les pécheurs scandaleux, qui sont confondus et réprimés par l'autorité de leur exemple, par leurs vertus. Qu'ils fassent donc régner Jésus-Christ par l'exemple de leur vie, qui soit une loi vivante de probité. Rien de plus grand dans les grands que cette noble obligation de vivre mieux que les autres, car ce qu'ils feront de bien ou de mal dans une place si haute, étant exposé à la vue de tous, sert de règle à tout leur em-
i. Am. vi? 7. — S- Prw, xx, 26, — 3. Ibid., f}<
pfre. Et c'est pourquoi, dit saint Ambroise, « le prince doit bien méditer qu'il n'est pas dispensé des lois; mais que lorsqu'il cesse de leur obéir, il semble en dispenser tout le monde par l'autorité de son exemple : » « Nec legibus rex solutus est, sed legessuo sol vit exempte1.» Enfin le dernier devoir des princes pieux et chrétiens, et le plus important de tous pour faire régner Jésus-Christ dans leurs Etats, c'est qu^après avoir dissipé les vices, à la manière que nous avons dite, ils doivent élever, défendre, favoriser la vertu; et je ne puis mieux 'exprimer cette vérité que par ces beaux mots de saint Grégoire dans une lettre qu'il écrit à l'empereur Maurice : c'est à Votre Majesté qu'il parle. « C'est pour cela, lui dit-il, que la puissance souveraine vous a été accordée d'en haut sur tous les hommes, afin que la vertu soit aidée, afin que la voie du ciel soit élargie, et que l'empire terrestre serve à l'empire du ciel : », a Ad hoc enim potestas super omnes homi- « nesdommorum meorum pietati cœlitus data est, ut qui bona appe- « tunt, adjuventur; utcœlorum via largius pateat, ut terrestre regnum « cœlesti regno famuletur 2. »
N'avez-vous pas remarqué cette noble obligation que ce grand papa impose aux rois, d'élargir les voies du ciel ? Il faut expliquer sa pensée en peu de paroles. Ce qui rend la voie du ciel si étroite, c'est que la vertu vérilable est ordinairement méprisée; car, comme elle se tient toujours dans ses règles, elle n'est ni assez souple ni assez flexible pour s'accommoder aux humeurs, ni aux passions, ni aux intérêts des hommes: c'est pourquoi elle semble inutile au monde; et le vice paroit bien plutôt, parce qu'il est plus entreprenant : car écoutez parler les hommes du monde dans le livre de la Sapience : o Le juste, disentils, nous est inutile : » « Inutilis est nobis 3 ; » il n'est pas propre à notre commerce, il n'est pas commode à nos négoces : il est trop attaché à son droit chemin, pour enlrer dans nos voies détournées. Gomme donc il est inutile, on se résout facilement à le laisser là et ensuite à l'opprimer ; c'est pourquoi ils disent: « Trompons le juste, parce qu'il nous est inutile : » « Circumveniamus justum, quoniam inua Mis est nobis. » Elevez-vous, puissances suprêmes; voici un emploi digne de vous : voyez comme la vertu est contrainte de marcher dans des voies serrées ; on la méprise, on l'accable : protégez-la : tendez-lui la main, faites-vous honneur en la cherchant ; élargissez les voies du ciel, rétablissez ce grand chemin et rendez-le plus facile : pour cela aimez la justice : qu'aucuns ne craignent sous votre empire, sinon les méchants ; qu'aucuns n'espèrent, sinon les bons.
Ah ! Chrétiens, la justice, c'est la véritable vertu des monarques et c est 1 unique appui de la majesté: car qu'est-ce que la majesté? Ce nest pas une certaine prestance qui est sur le visage du prince ou sur
nnd T ^ eneUr; C eS- Un édat P1US Pénétrant> 9»° Pore dans L fond de, cœurs une crainte respectueuse : cet éclat vient de la jus!
i. Apolog p<w, h, cap. m, tom. I„ col. 710.
Ï! Sap u%UÎ' epiSt' LXV' ad Mauric' AuS" tom- H5 col. 676.
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tice, et nous en voyons un bel exemple dans l'histoire du roi Salornon. a Ce prince, dit l'Ecriture1, s'assit dans le trône de son père, et i). plut à tous : » a Sedit Salomon super solium.... pro pâtre suo, et cunc- « tis placuit. » Voilà un prince aimable, qui gagne les cœurs par sa bonne grâce : il faut quelque chose de plus fort pour établir la majesté, et c'est la justice qui le donne; car, après cejugement mémorable de Salomon, écoutez le texte sacré : «Tout Israël, dit l'Écriture, apprit que le roi avoit jugé, et ils craignirent le roi, voyant que Ja sagesse de Dieu étoiten lui : » « Audivit omnis Israël judicium quod « judicasset rex, et timuerunt regem, videntes sapientiam Dei esse « in eo '. » Sa mine relevée le faisoit aimer, mais sa justice le fait craindre, de cette crainte de respect qui ne détruit pas l'amour, mais qui le rend plus sérieux et plus circonspect. C'est cet amour mêlé de crainte que la justice fait naître, et avec lui le caractère véritable de la majesté.
Donc, ô rois, dit l'Écriture, «aimez la justice3,» et sachez que c'est pour cela que vous êtes rois. Mais pour pratiquer la justice, connoissez la vérité; et pour connoltre la vérité, mettez-vous en état de l'apprendre. Salomon, possédé d'un désir immense de rendre la justice à son peuple, fait à Dieu cette prière : a Je suis, dit-il, ô Seigneur, un jeune prince, qui n'ai point encore l'expérience qui est la maîtresse des rois : » « Ego autem sum puer parvulus, ignorans
* egressum et introitum meum 4. » En passant, ne croyez pas qu'il wle ainsi par foiblesse de courage : il paroissoit devant ses juges ^vec la plus grande fermeté; et il avoit déjà fait sentir aux plus grands «te son État qu'il étoit le maître. Mais quand il parle à Dieu, il ne rouv'M point de trembler devant une telle majesté, ni de confesser son "gnorance, compagne nécessaire de l'humanité. Après quoi, le désaxe rendre justice lui met cette parole en la bouche : « Donnez donc à votre serviteur un cœur docile, afin qu'il puisse juger votre peuple, pt discerner entre le bien et le mal : » « Dabis ergo servo tuo cor do-
* cile, ut populum tuum judicare possit, et discernere inter bonum a et malum5. » Ce cœur docile, qu'il demande, n'est point un cœur incertain et irrésolu : car la justice est résolutive, et ensuite elle est inflexible; mais elle ne se fixe jamais qu'après qu'elle est informée, et «'.'est pour l'instruction qu'elle demande un cœur docile. Telle est la crière de Salomon.
Mais voyons ce que Dieu lui donne en exauçant sa prière, a Dieu donna, dit l'Écriture, à Salomon une sagesse merveilleuse, et une Drudence très-exacte : » a Dédit quoque Deus sapientiam Salomoni, et a prudentiam multam nimis 6. » Remarquez la sagesse et Ja prudence : fa prudence, pour bien pénétrer les faits; la sagesse, pour posséder .'es règles de la justice; et pour obtenir ces deux choses, voici le mot important : « Dieu lui donna, dit l'Histoire sainte, une étendue de cœur comme le sable de la mer, » <* latitudinem cordis quasi arenam
t. / Parai, xxix, 23. —2. III Reg. ni, ?28. — 3. Sap. i. i 4 /// Reg. m. 7. — 5. Ib., 9. — 6. Ib., iv, 29.
« qua est in liltore maris1. » Sans cette merveilleuse étendue de cœur, on ne connoît jamais la vérité; car les hommes, et particulièrement les princes, ne sont pas si heureux que la vérité vienne à eux de droit fil, pour ainsi dire, et d'un seul endroit : chacun la trouve dans son intérêt, dans ses soupçons, dans ses passions, et la porte comme il l'entend, aux oreilles du souverain. Il faut donc un cœur étendu pour recueillir la vérité deçà et delà, partout où l'on en découvre quelque vestige : et c'est pourquoi il ajoute, « un cœur étendu, comme le sable de la mer; » c'est-à-dire capable d'un détail infini, des moindres particularités, de toutes les circonstances les plus menues, pour former un jugement droit et assuré. Tel étoit le roi Salomon. Ne disons pas, Chrétiens, ce que nous pensons de Louis-Auguste : et retenant en nos cœurs les louanges que nous donnons à sa conduite, faisons quelque chose qui soit plus digne de ce lieu ; tournons-nous au Dieu des armées et faisons une prière pour notre roi.
0 Dieu, donnez à ce prince cette sagesse, cette étendue, cette docilité modeste mais pénétrante, que désiroit Salomon. Ce seroit trop vous demander pour un homme, que de vous prier, ô Dieu vivant, que le roi ne fût jamais surpris; c'est le privilège de votre science de n'être pas exposé à la tromperie: mais faites que la surprise ne l'emporte pas, et que ce grand cœur ne change jamais que pour céder à la vérité. O Dieu ! faites qu'il la cherche : ô Dieu ! faites qu'il la trouve : car, pourvu qu'il sache la vérité, vous lui avez fait le cœur si droit que nous ne craignons rien pour la justice.
Sire, vous savez les besoins de vos peuples, le fardeau, excédant, ses forces dont il est chargé J. Il se remue pour Votre Majesté queraue chose d'illustre et de grand, et qui passe la destinée des rois vos prédécesseurs : soyez fidèle à Dieu, et ne mettez point d'obstacte par vos péchés aux choses qui se couvent; portez la gloire de votre nom et celle du nom françois à une telle hauteur, qu'il n'y ait pAis rien avo-« souhaiter que la félicité éternelle.