III Reg. îv, 29. — 2. ibid., xu
SERMON POUR LE DIMANCHE DES RAMEAUX »
Exulta satis, filia Sion; jubila, filia Jérusalem : ecce Rex tuus venu "ibi justus et salvator.
Réjouissex^vous, ô Jérusalem : votre Roi juste et sauveur vient à *ous. Zach., ix. 9.
La prophétie que j'ai récitée se rapporte manifestement à l'entrée que fait aujourd'hui le Sauveur des âmes dans la ville de Jérusalem. Le prophète, pour célébrer dignement le triomphe de ce roi de gloire, lui donne ces deux grands éloges, qu'il est juste, et qu'il est sauveur; c'est-à-dire qu'il unit ensemble, pour l'éternelle félicité du genre humain, ces deux qualités vraiment royales, ou plutôt vraiment divines, 'la justice et la bonté.
Au bruit des acclamations que fait retentir le peuple juif en l'honneur de ce Roi juste et sauveur, je me sens invité, Messieurs, à vous parler en ce jour de ce puissant appui des choses humaines, je veux dire la justice; et de vous la faire voir comme elle doit être, avec le lîécessaire tempérament de la bonté et de la clémence.
De tous les sujets que j'ai traités, celui-ci me paroît le plus profitaoie; mais je ne puis vous dissimuler qu'il m'étonne par son importance, et m'accable presque de son poids : car encore que la justice so.t nécessaire à tous les hommes, dont elle doit faire la loi immuaûle. il est vrai qu'elle enferme en particulier les plus principales obli- £at><vis des personnes les plus importantes. Et, Messieurs, je n'ignore Fas avec quexle considération, quel respect et quelle crainte on doit non-seulement traiter, mais encore regarder tout ce qui les touche, même de loin et en général. Mais, Sire, votre présence, qui devroit m'étonner dans ce discours, me rassure et m'encourage. Pendant que toute l'Europe admire votre justice, et qu'elle est le plus ferme fondement sur lequel le monde se repose, vos sujets ne connottroient pas le bonheur qu'ils ont d'être nés sous votre empire, s'ils appréhendoient de parler devant leur monarque d'une vertu qu; fait sa gloire, aussi bien que sa plus puissante inclination. Je confesserai toutefois que si j'étoisdans une place en laquelle il me fût permis de régler mes paroles suivant mes désirs, je me satisferois beaucoup davantage en faisant des panégyriques qu'en proposant des instructions : mais comme le lieu où je suis m'avertit que je dois ma voix toute entière au Saint- Esprit qui m'ouvre la bouche, j'exposerai aujourd'hui non point mes pensées, mais ses préceptes, avec cette secrète satisfaction, qu'en
I . Quatrième Sermon pour le dimanche des Bameaux, prêché devant le roi, lui" la justice.
récitant ses divins oracles en qualité de prédicateur, je ne laisserai pas de rendre en mon cœur un hommage profond à votre justice, en qualité de sujet. Mais je m'arrête déjà trop longtemps : affermi par cette pensée, je cours où cet Esprit tout-puissant m'appelle; et je cours premièrement à lui-même, pour lui demander ses lumières par les saintes intercessions de la bienheureuse Vierge, a Ave, Maria. »
Quand je nomme la justice, je nomme en même temps le lien sacré de la société humaine, le frein nécessaire de la licence, l'unique fondement du repos, l'équitable tempérament de l'autorité, et le soutien favorable de la sujétion. Quand la justice règne, la foi se trouve dans les traités, la sûreté dans le commerce, la netteté dans les affaires, l'ordre dans la police; la terre est en repos, et le ciel même, pour ainsi dire, nous luit plus agréablement et nous envoie de plus douces influences. La justice est la vertu principale et le commun ornement des personnes publiques et particulières : elle commande dans les uns, elle obéit dans les autres; elle renferme chacun dans ses limites; elle oppose une barrière invincible aux violences et aux entreprises. Et ce n'est pas sans raison que le Sage lui donne la gloire de soutenir les trônes et d'affermir les empires; puisque en effet elle affermit nonseulement celui des princes sur les sujets, mais encore celui de la raison sur les passions, et celui de Dieu sur la raison même : « Justitia a firmatur solium '. »
Faisons paroître aujourd'hui cette reine des vertus dans cette chaire royale, ou plutôt dans cette chaire évangélique et divine, où Jésus- Christ, qui est appelé par le prophète Joël « le Docteur de la justice, » en enseigne les maximes à tout le monde : « Dédit vobis Doctorem a justitiaeî. »
Mais si la justice est la reine des vertus morales, elle ne doit point paroître seule : aussi la verrez-vous dans son trône servie et environnée de trois excellentes vertus, que nous pouvons appeler ses principales ministres, la constance, la prudence, et la bonté.
La justice doit être attachée aux règles ; autrement elle est inégale dans sa conduite : elle doit connoltre le vrai et le faux, dans les faits qu'on lui expose; autrement elle est aveugle dans son application enfin elle doit se relâcher quelquefois, et donner quelque lieu à Tindulgence ; autrement elle est excessive et insupportable dans ses rigueurs. La constance l'affermit dans les règles; la prudence l'écîaire dans les faits; la bonté lui fait supporter les misères et les faiblesses : ainsi la première la soutient, la seconde l'applique, la troisième la tempère; toutes les trois la rendent parfaite et accomplie par leur concours. C'est ce que j'espère de vous faire voir dans les trois parties de ce discours.'
î. Prov. xvi, 12. - 2. Joël, it tt?
PREMIER POINT
Si je voulois remonter jusqu'au principe, il faudroit vous dire, Messieurs, que c'est en Dieu premièrement que se trouve la justice, et que c'est de cette haute origine qu'elle se répand parmi les hommes; sans quoi nous ne pourrions soutenir le nom et la dignité de la justice. C'est là que j'aurois à vous exposer avec le grave Tertullien, que « la divine bonté ayant fait tant de créatures, la justice divine les a ordonnées et rangées chacune en sa place : » « Bonitas operata est « mundum, justitia modulata est.... Omnia ut bonitas concepit, ita « justitia distinxit1. » C'est donc elle qui, ayant partagé proportionnément ces vastes espaces du monde, y a aussi assigné le lieu convenable aux astres, à la terre, aux éléments, pour s'y reposer ou pour s'y mouvoir, suivant qu'il est ordonné par la loi de l'univers, c'est-àdire par la sage volonté de Dieu : c'est cette même justice qui a aussi donné à la créature raisonnable ses lois particulières dont les unes sont naturelles, et les autres, que nous appelons positives, sont faites, ou pour confirmer, ou pour expliquer, ou enfin pour perfectionner les lumières de la nature.
Là il me seroit aisé de vous faire voir que Dieu étant souverainement juste, il gouverne et le monde en général, et le genre humain en particulier par une justice éternelle; et que c'est cette attache immuable qu'il a à ses propres lois, qui fait remarquer dans l'univers un esprit d'uniformité et d'égalité, qui se soutient de soi-même au milieu oes agitations et des variétés infinies de la nature muable. Ensuite nous verrions, Messieurs, comme la justice découle sur nous de cette source céleste, pour faire en nos âmes l'un des plus beaux traits de la divine ressemblance; et de là nous conclurions que nous devons imiter, par un amour ferme et inviolable de l'équité et des lois, cette constante uniformité de la justice divine. D'où il s'ensuit que tout homme juste doit être constant; mais que ceux-là le doivent être plus que tous les autres, qui sont les juges du monde; et qui, étant pour cette raison appelés dans l'Écriture les dieux de la terre, doivent faire reluire dans leur fermeté une image de l'immutabilité de ce premier être, dont ils représentent parmi les hommes la grandeur et la majesté.
Mais comme je me propose de descendre par des principes connus à des vérités de pratique, je laisse toutes ces hautes spéculations, pour vous dire, Chrétiens, que la justice étant définie, comme tout xe monde sait, « une volonté constante et perpétuelle de donner à chacun ce qui lui appartient, » a constans et perpétua voluntas jus « suum cuique tribuendi :, » il est aisé de connoltre que l'homme juste doit être ferme, puisque même la fermeté est comprise dans la définition de la justice.
Et certainement, Chrétiens, comme par le nom de vertu nous pré-
|, Adversui Marcion., \\b. II, n. 12. — 2. Instit,, lib. I, Ut. 1.
SSRMON SUR r,A JUSTICE 455
tendons désigner non quelque acte passager, ou quelque disposition changeante, mais quelque chose de fixe et de permanent, c'est-à-dire une habitude formée, il est aisé de juger que quelque inclination que nous ayons pour le bien, elle ne mérite pas ie Lom de vertu jusqu'à ce qu'elle soit affermie constamment dt\ns notre cœur, et qu'elle ait pris, pour ainsi parler, tout à fait racine. Mais outre cette fermeté que doit tirer la justice du génie commun de la vertu, elle y est encoie obligée par son caractère particulier : à cause qu'elle consiste dans une certaine égalité envers tous, qui demande pour se soutenir un esprit ferme et vigoureux, qui ne puisse être ébranlé par la complaisance, ni par l'intérêt, ni par aucune autre foiblesse humaine, et une résolution arrêtée de ne s'écarter jamais des maximes justement posées. Or il est clair que, pour soutenir cette égalité, il faut quelque chose de ferme; autrement on déclinera tantôt adroite et tantôt à gauche : on regardera les visages contre le précepte de la loi ' ; c'est-à-dire qu'on opprimera le foible qui est sans défense, et qu'on ne craindra d'entreprendre que contre celui qui a du crédit.
En effet, il est remarquable que si l'on ne marche d'un pas égal dans le chemin de la justice, ce qu'on fait même justement devient odieux. Par exemple, si un magistrat n'exagère la rigueur des ordonnances que contre ceux qui lui déplaisent; si un bon droit lui paroît toujours embrouillé jusqu'à ce que le riche parle; si le pauvre, quelque effort qu'il fasse, ne peut jamais se faire entendre, et se voit malheureusement distingué d'avec le puissant dans un intérêt qu'ils ont commun : c'est en vain que ce magistrat se vante quelquefois d'avoir bien jugé; l'inégalité de sa conduite fait que la justice n'avoue pas pour sien même ce qu'il fait selon les règles : elle a honte de ne lui servir que de prétexte; et jusqu'à ce qu'il devienne égal à tous, sans acception de personne, la justice qu'il refuse à l'un convainc d'une manifeste partialité celle qu'il se glorifie de rendre à l'autre.
Mais il y a encore une autre raison qui a obligé les jurisconsultes à faire entrer la fermeté dans la définition de la justice; c'est pour l'opposer davantage à son ennemi capital, qui est l'intérêt. L'intérêt, comme vous savez, n'a point de maximes fixes; il suit les inclinations, il change avec les temps, il s'accommode aux affaires : tantôt ferme, tantôt relâché, et ainsi toujours variable. Au contraire, l'esprit de justice est un esprit de fermeté; parce que, pour devenir juste, il faut entrer dans l'esprit qui a fait les lois, c'est-à-dire dans un esprit immortel, qui, s'élevant au-dessus des temps et des affections particulières, subsiste toujours égal, malgré le changement des affaires.
Concluons donc, Chrétiens, que la justice doit être ferme et inébranlable : mais pour descendre au détail de ses obligations, disons que le genre humain étant partagé en deux conditions différentes, je veux dire entre les personnes publiques et les personnes particulières, c'est le devoir commun des uns et des autres de garder inviolablement la justice; mais que ceux qui ont en main, ou le tout, ou quelque