Matth. xvi, 18, 19. — 6. Joan. xxi
plus de charge; et que parmi nous, sous la discipline d'un maître te que le nôtre, il faut, selon sa parole, * que le premier soit comme lui, par la charité, le serviteur de tous les autres1. »
Ainsi saint Pierre parolt le premier en toutes manières : le premier à confesser la foi 2 , le premier dans l'obligation d'exercer l'amour*; le premier de tous les apôtres qui vit Jésus-Christ ressuscité des morts4, comme il en devoit être le premier témoin devant tout le peuple4; le premier quand il fallut remplir le nombre des apôtres6, le premier qui confirma la foi par un miracle 7, le premier à convertir les Juifs8, le premier à recevoir les gentils9 : le premier partout; mais je ne puis pas tout dire. Tout concourt à établir sa primauté; oui, mes Frères, tout, jusqu'à ses fautes, qui apprennent à ses successeurs à exercer une si grande puissance avec humilité et condescendance. Car Jésus-Christ est le seul pontife qui, au-dessus, dit saint Paul10, du péché et de l'ignorance, n'a pu ressentir la foiblesse humaine que dans la mortalité, ni apprendre la compassion que par ses souffrances. Mais les pontifes ses vicaires, qui tous les jours disent avec nous, « pardonnez-nous nos fautes, » apprennent à compatir d'une autre manière, et ne se glorifient pas du trésor qu'ils portent dans un vaisseau si fragile.
Mais une autre faute de Pierre donne une autre leçon à toute l'Église. Il en avoit déjà pris le gouvernement en main quand saint Paul lui dit en face, qu'il « ne marchoit pas droitement selon L'Évangile u, » parce qu'en s'éloignant trop des Gentils convertis , il mettoit quelque espèce de division dans l'Église. Il ne manquoit pas dans la foi, mais dans la conduite : je le sais; les anciens l'ont dit, et il est certain. Mais enfin saint Paul faisoit voir à un si grand apôtre qu'il manquoit dans la conduite'2 : et encore que cette faute lui fût commune avec Jacques, il ne s'en prend pas à Jacques; mais à Pierre qui étoit chargé du gouvernement, et il écrit la faute de Pierre dans une épître qu'on devoit lire éternellement dans toutes les Églises avec le respect qu'on doit à l'autorité divine : et Pierre, qui le voit, ne s'en fâche pas; et Paul, qui l'écrit, ne craint pas qu'on l'accuse d'être vain. Ames célestes, qui ne sont touchées que du bien commun; qui écrivent, qui laissent écrire, aux dépens de tout, ce qu'ils croient utile à la conversion des Gentils et à l'instruction de la postérité 1 II falloit que dans un pontife aussi éminent que saint Pierre, les pontifes ses successeurs apprissent à prêter l'oreille à leurs inférieurs, lorsque, beaucoup moindres que saint Paul, et dans de moindres sujets, ils leur parleroient avec moins de force, mais toujours avec le même dessein de pacifier l'Église. Voilà ce que saint Cyprien", saint Augustin'-4 et les autres Pères ont remarqué dans cet exemple de saint Pierre. Admirons, après ces grauds hommes, dans l'humilité, l'ornement le plus néces-
I. Marc. X, 44. — 2. Matth. xvi, 16. — 3. Joan. xxi et scq. - 4. / Cor. xv, S. 5. Âct. II, 14. — 6. Ibid., I, 15. — 7. Ibid., III, 6, 7. — 8. Ibid., II, 14. 9. Ibid., x. — 10. Heb. n, 17, 18; iv, 15; vu, 26.— U. Gai. n, 11, 14. 12. Ibid., 11. — 13, S. Cypr., epist. i.xxi, p. 127 14. S. Aug., ep. lxxviîi, a. 22, tora. II, col. 198.
de l'église. 499
saire des grandes places, et quelque chose de plus vénérable dans la modestie que dans tous les autres dons, et le monde plus disposé à l'obéissance, quand celui à qui on la doit obéit le premier à la raison; et Pierre qui se corrige, plus grand, s'il se peut, que Paul qui le reprend.
Suivons ; ne vous lassez point d'entendre le grand mystère qu'une raison nécessaire nous oblige aujourd'hui de vous prêcher. On veut de la morale dans les sermons; et on a raison, pourvu qu'on entende que la morale chrétienne est fondée sur les mystères du christianisme. Ce que je vous prêche, « je vous le dis, est un grand mystère en Jésus-Christ et en son Église1; » et ce mystère est le fondement de cette belle morale qui unit tous les chrétiens dans la paix, dans l'obéissance et dans l'unité catholique.
Vous avez vu cette unité dans le saint Siège : la voulez-vous voir dans tout l'ordre et dans tout le collège épiscopal? Mais c'est encore en saint Pierre qu'elle doit paroître, et encore dans ces paroles : « Tout ce que tu lieras, sera lié; tout ce que tu délieras, sera délié'. » Tous les papes et tous les saints Pères l'ont enseigné d'un commun accord. Oui, mes Frères, ces grandes paroles, où vous avez vu si clairement la primauté de saint Pierre, ont érigé les évêques, puisque la force de leur ministère consisx© à lier ou à délier ceux qui croient ou ne croient pas à leur parole. Ainsi cette divine puissance de lier et de délier est une annexe nécessaire, et comme le dernier sceau de la prédication que Jésus-Christ leur a confiée ; et vous voyez en passant tout l'ordre de la juridiction ecclésiastique. C'est pourquoi le même qui a dit à saint Pierre : « Tout ce que tu lieras sera lié, tout ce que tu délieras sera délié , » a dit la même chose à tous les apôtres; et leur a dit encore : a Tous ceux dont vous remettrez les péchés, ils leur seront remis; et tous ceux dont vous retiendrez les péchés, ils leur seront retenus*. » Qu'est-ce que lier, sinon retenir? et qu'est-ce que délier, sinon remettre? et le même qui donne à Pierre cette puissance, la donne aussi de sa propre bouche à tous les apôtres. « Comme mon Père m'a envoyé, ainsi, dit-il, je vous envoie5. » On ne peut voir ni une puissance mieux établie, ni une mission plus immédiate : aussi souffle-t-il également sur tous; il répand sur tous le même esprit avec ce souffle, en leur disant : «Recevez le Saint-Esprit; ceux dont vous remettrez les péchés, ils «eront remis • : » et le reste que nous avons récité.
C'étoit donc manifestement le dessein de Jésus-Christ de mettre premièrement dans un seul ce que dans la suite il vouloit mettre dans plusieurs : mais la suite ne renverse pas le commencement, et le premier ne perd pas sa place. Cette première parole, « Tout ce que tu lieras,» dite à un seul, a déjà rangé sous sa puissance chacun de ceux à qui on dira : a Tout ce que vous remettrez ; » car les promesses de Jésus-Christ, aussi bien que ses dons, sont sans repentance; et oa
i. Ephes. v. 32. — 2. Mattb. xv:, 19. — 3. Matth. xvm. 18. 4. .Toan xx, 23. — 5- Ibid.. 2i. — 6. Ibid., 22, 23.
500 SERMON SUR i/CJNITÉ
qui est une fois donné indéfiniment et universellement, est irrévocable : outre que ia puissance donnée à plusieurs porte sa restriction dans son parlage; au lieu que la puissance donnée à un seul, et sur tous, et sans exception emporte la plénitude; et n'ayant à se partager avec aucun autre, elle n'a de bornes que celles que donne la règle. C'est pourquoi nos anciens docteurs de Paris, que je pourrois ici nommer avec honneur, ont tous reconnu d'une même voix, dans la chaire de saint Pierre, la plénitude de la puissance apostolique : c'est un point décidé et résolu; mais ils demandent seulement qu'elle soit réglée dans son exercice par les canons, c'est-à-dire par les lois communes de toute l'Église : de peur que, s'élevant au-dessus de tout, elle ne détruise elle-même ses propres décrets.
Ainsi le mystère est entendu . tous reçoivent la même puissance, et ious de la même source; mais non pas tous en même degré, ni avec la même étendue : car Jésus-Christ se communique en telle mesure qu'il lui plaît, et toujours de la manière la plus convenable à établir l'unité de son Église. C'est pourquoi il commence par le premier, et dans ce premier il forme le tout; et lui-même il développe avec ordre ce qu'il a mis dans un seul. « Et Pierre, dit saint Augustin ', qui, dans l'honneur de sa primauté, représentoit toute l'Église, reçoit aussi le premier et le seul d'abord les clefs qui dans la suite dévoient être communiquées à tous les autres2, » afin que nous apprenions, selon la doctrine d'un saint évêque de l'Église gallicane3, que l'autorité ecclésiastique, premièrement établie en la personne d'un seul, ne s'est répandue qu'à condition d'être toujours ramenée au principe de son unité; et que tous ceux qui auront à l'exercer, se doivent tenir inséparablement unis à la même chaire.
C'est cette chaire romaine tant célébrée par les Pères, où ils ont exalté, comme à l'envi, « la principauté de la chaire apostolique, la principauté principale, la source de l'unité, et dans la place de Pierre l'éminent degré de la chaire sacerdotale; l'Église mère, qui tient en main la conduite de toutes les autres Églises; le chef de l'épiscopat d'où part le rayon du gouvernement; la chaire principale, la chaire unique en laquelle tous gardent l'unité. » Vous entendez dans ces mots saint Optât, saint Augustin, saint Cyprien, saint Irénée, saint Prosper, saint Avite, saint Théodoret, le concile de Chalcédoine, et les autres; l'Afrique, les Gaules, la Grèce, l'Asie; l'Orient et l'Occident unis ensemble4 : et voilà, sans préjudice des lumières divines, extraordinaires et surabondantes, et de la puissance proportionnée à de si grandes lumières, qui étoit pour les premiers temps dans les apôtres, premiers fondateurs de toutes les Églises chrétiennes, voilà, dis-je,
i. S. Aug., in Joan. Tract, cxxiv, tom. 111,-part. u, col. 822.