‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 2)Chapitre 44 sur 171 · Confess., lib. XII, cap. xxv, tom. I, col · texte numérisé non relu

Confess., lib. XII, cap. xxv, tom. I, col

BOS3UET. V

..e voit avec quelle pompe elles étalent cette beauté qui ne fait que colorer la superficie? Que si elles se sentent dans l'esprit quelques avantages plus considérables, combien les voit-on empressées à les faire éclater dans leurs entretiens? et quel paroît leur triomphe, lorsqu'elles s'imaginent charmer tout le monde? C'est la raison principale pour laquelle, si je ne me trompe, on les exclut des sciences; parce que quand elles pourroient les acquérir, elles auroient trop de peine à les porter : de sorte que si on leur défend cette application, ce n'est pas tant, à mon avis, dans la crainte d'engager leur esprit à une entreprise trop haute, que dans celle d'exposer leur humdite à une épreuve trop dangereuse.

Pour guérir en elles cette maladie, l'Église leur propose sainte Catherine au milieu d'une assemblée de philosophes, également victorieuse de leurs flatteries et de leurs vaines subtilités, et se démêlant d'une même force des pièges qu'ils tendent à son esprit, et des embûches qu'ils dressent à sa modestie : « A laqueo linguœ îniquae, et a lace biis operantium mendacium'. » C'est qu'elle sait, Chrétiens, que ce beau talent de scienc- ne lui a pas été confié pour en tirer avantage, et lors même que Dieu nous le donne, qu'il n'est pas à nous, pour aeux raisons. Premièrement il n'est pas à nous, non plus que les autres dons de la grâce, parce qu'il nous est élargi d'en haut. Mais outre cette raison générale, qui est que ce don ne vient pas en nous de nous-mêmes, il a ceci de particulier, qu'il ne nous est pas donné pour nous-mêmes. Car la théologie n'ignore pas, et je le dirai en passant, que la science n'est pas de ces grâces qui nous rendent plus agréables à la divine majesté; mais de cette autre espèce de grâces qui sont communiquées pour le bien des autres, tel qu'est, comme chacun sait, le don des miracles. Comme donc nous ne sommes pas plus saints ni plus justes pour être éclairés par la science, je ne crains point de vous dire que ce n'est pas un avantage particulier : car c'est une espèce de trésor public, auquel ceux qui le possèdent peuvent bier. prendre leur part pour leur instruction, comme les autres enfants de l'Église; mais dont ils ne peuvent se donner la gloire, non plus que s'attribuer la propriété, sans une espèce de vol sacrilège. Car si l'on nous défend de nous glorifier de ce qui nous est donné pour nous-mêmes, combien moins le devons-nous faire de ce qui nous est donné pour les autres, pour toute l'Église !

Ainsi la science chrétienne ne se doit jamais produire au dehors, pour se faire admirer elle-même. Elle a un plus digne office, dont elle se doit tenir assez glorieuse, c'est de faite paroltre Jésus-Christ; et la raison en est évidente. Quand on présente au miroir quelque beau visage, dites-le-moi, Chrétiens, n'est-ce pas pour faire paroître, non la glace, mais le visage? et tout l'honneur du miroir, si je puis parler de la sorte, n'est que dans une fidèle représentation. La science du christianisme, qu'est-ce autre chose qu'un miroir fidèle et céleste, dans lequel Jésus Christ se représente? Quand Jésus-Christ donne à ses fi-

l. Eccli. u, s.

dèles la science de ses vérités, que fait-il autre chose en eux sinon de poser dans leur esprit un miroir céleste de ses propres perfections ? âeC persuadez pas, ô vous qui êtes ornés de cette science jue vous deviez la faire paroltre avec soin, mais seulement Jésus-Chr.s dont elle montre au naturel les perfections. C'est pourquoi d. le sa m Apôtre nous ne nous prêchons pas nous-mêmes, mais Jésus-Christ Notre-Seigneur : nous ne montrons le miroir, que pour faire voir le visage; nous ne produisons la science, que pour faire conno tre Jésus- Christ 11 est vrai qu'il a plu à Dieu de répandre sur nous ses lumières . 4 le même Dieu qui a commandé que la lumière sortit des ténèbres, a fait luire sa clarté dans nos cœurs : » « Qui dixit de tenebns lumen „Splendescere,ipse illuxit in cordibus nostris' » Mais ce n est pas pour nous donner un vain éclat, à nous qui n'étions que ténèbres c'est qu'il a voulu imprimer dans la science qu'il nous a donnée , comme dans une glace unie, l'image de son Fils notre Sauveur, an n j que > aut le monde admirât sa face , et fût ravi de ses beautés immortelles « Ipse « illuxit in cordibus nostri , ad illuminationem scientiae clantatis Dei « in facie Christi Jesu. » . .;'

Catherine, voyant reluire en son âme l'image de la vente dans celle de Jésus-Christ, la trouve si belle et si accomplie, quelle veut 1 exposer dans le plus grand jour : elle n'emploie sa science que pour faire connoître la vérité; mais afin qu'elle paroisse comme triomphante elle met à ses pieds la philosophie, qui est son ennemie capitale. Pour confondre la philosophie, elle s'étoit instruite de tous ses détours; et afin d'assurer le triomphe de la vérité sur cette rivale elle fait deux choses admirables; elle la désarme et la dépouille. Elle la désarme, comment? Elle détruit les erreurs qu'elle a établies; c'est ainsi quelie 'a désarme. Elle la dépouille, en quelle manière? Elle lui ote les vérités qu'elle a usurpées; c'est ainsi qu'elle la dépouille. Voici, Messieurs, un beau combat, et qui mérite vos attentions.

Encore que les philosophes soient les protecteurs de 1 erreur, toutefois Us ont découvert quelques rayons de la vérité. « Quelquefois dit fertullien, ils ont frappé à sa porte : « Veritatis fores puisant». » S ils ne sont pas entrés dans son sanctuaire, s'ils n'ont pas eu le bonheur de la voir et de l'adorer dans son temple, ils se sont quelquefois présentés à ses portiques, et lui ont rendu de loin quelque hommage. Soit que dans ce grand débris des connoissances humaines, Dieu en ait voulu conserver quelque petit reste, comme des vestiges de notre première institution; soit, comme dit Tertullien, que cette longue et terrible tempête d'opin.ons et d'erreurs les ait quelquefois jetés au port par aventure et par un heureux égarement : » « Nonnunquam et in «cprocella, confusis vestigiis cœli et freti, aliquis portus offenditur, ocprospero errore3; » soit que la Providence divine ait voulu faire éclater sur eux quelque rayon de lumière pour la conviction de leurs erreurs : il est assuré, Chrétiens, qu'au milieu de tant de ténèbres, ils ont entrevu quelque jour, et reconnu confusément quelques vén-

i. // Cor. iv, 6. — 2. De Testim. anim., n. i. — 3. De onim., n. 2.

ltik PANÉGYRIQUE

tés. Mais .e grand Paul leur reproche qu'ils les ont injustement détenues captives'; et en voici la raison. C'est qu'ils voyoient le principe, et ils ne vouloient pas ouvrir les yeux pour en reconnoître les conséquences nécessaires. Par exemple, l'ordre visible du monde leur découvroit manifestement les invisibles perfections de son Créateur: et quoique la suite de cette doctrine fût. de lui rendre l'hommage qu'une telle majesté exige de nous, ils refusoient de servir celui qu'ils reconnoissoient pour leur souverain. Ainsi, la vérité gémissoit captive sous une telle contrainte, et souffrait violence, parce qu'elle n'agissoit pas dans toute sa force : de sorte qu'il la falloit délivrer du pouvoir de ces violents usurpateurs, et la remettre, comme une vierge honnête et pudique, entre les mains du christianisme, qui seul la conserve dans sa pureté.

C'est ce que fait aujourd'hui sainte Catherine : elle fait paroître Jésus-Christ avec tant d'éclat, que les erreurs que soutenoit la philosophie sont dissipées par sa présence; et les vérités qu'elle avoit enlevées violemment, viennent se rendre à lui comme à leur maître, ou plutôt se réunir en lui comme dans leur centre rainsi la philosophie est forcée de rendre les armes. Mais quoiqu'elle soit vaincue et persuadée, e/le a peine à déposer son premier orgueil, elle paroît encore étonnée d'être devenue chrétienne. Mais enfin les raisonnements de Catherine l'amènent captive au pied de la croix : elle ne rougit plus de ses fers; «u contraire elle s'en trouve honorée, et il semble qu'elle prend plaisir de céder à une sagesse plus haute.

Apprenons d'un si saint exemple à rendre témoignage à la vérité, à il faire triompher du monde, à faire servir toutes nos lumières à un si juste devoir qu'elle nous impose. 0 sainte vérité, je vous dois trois sortes de témoignages : je vous dois le témoignage de ma parole; je vous dois le témoignage de ma vie; je vous dois le témoignage de mon sang. Je vous dois le témoignage de ma parole : ô vérité, vous étiez cachée dans le sein du Père éternel, et vous avez daigné, par miséricorde, vous manifester à nos yeux. Pour honorer cette charitable manifestation, je vous dois manifester au dehors par le témoignage de ma parole. Périssent tous mes discours, disoit le prophète2, et que ma langue soit éternellement attachée à mon palais, si je t'oublie jamais, ô vérité, et si je ne te rends témoignage!

Mais, Chrétiens, il ne suffit pas de lui donner celui de la voix, qui ïi'est qu'un son inutile; et notre zèle est trop languissant, s'il ne consacre que des paroles à la vérité, qui ne peut être assez honorée que par des effets dignes d'elle. Car sa solidité immuable n'est pas suffisamment reconnue par nos discours, qui ne sont que des ombres de nos pensées : et il faut qu'elle soit, gravée en nos mœurs par des marques effectives de notre affection. Ne donner que la parole à la vérité, c'est donner l'ombre pour le corps, et une image imparfaite pour l'original. Il faut honorer la vérité par la vérité, en la faisant paroître en nous-mêmes par des effets dignes d'elle.

i. Rom. i, 18. — 2. Ps. cxxxvi, 6.

Mais outre le témoignage des œuvres, nous devons encore à la vérité le témoignage du sang. Car la vérité c'est Dieu même : il lui faut un sacrifice complet, pour lui rendre tout le culte qui lui est dû, et pour honorer dignement l'éternelle consistance de sa vérité. Nous devons nous préparer tous les jours à nous détruire pour elle, si jamais elle exige de nous ce sacrifice. Ainsi a fait Catherine, qui, étant remplie si abondamment de la science des saints, pour en rendre ses actions de grâce à la vérité, l'a glorifiée devant tout le monde par le témoignage de sa parole, qu'elle a soutenu par celui de sa vie, et. enfin scellé et confirmé par celui de son sang : de sorte qu'il ne faut pas s'étonner si une science si bien employée au service de la vérité, a fait un si grand profit dans ce commerce spirituel, et a gagné tant d'âmes à Jésus-Christ ; c'est ce qui me reste à vous expliquer dans la troisième partie.

TROISIÈME POINT

C'est un indigne spectacle, que de voir les dons de l'esprit servir aux intérêts temporels. Je ne vois rien de plus servile que ces âmes basses, qui regrettent toutes leurs veilles, qui murmurent contre leur science, et l'appellent stérile et infructueuse, quand elle ne fait pas leur fortune. Mais que les sciences humaines s'oublient de leur dignité, jusqu'à n'avoir plus d'usage que dans le commerce ; ce n'est pas à moi , Chrétiens, de le déplorer dans cette chaire. Faut-il, sainte fille du ciel, source des conseils désintéressés, auguste science du christianisme, faut-il que je vous voie en nos jours si indignement ravilie, que de vous rendre esclave de l'avarice? Un tel opprobre, Messieurs, que font à Jésus-Christ et à l'Évangile les ouvriers mercenaires, mérite bien, ce me semble, que nous établissions ici des maximes fortes; pour épurer les intentions; et la science de notre sainte, consacrée uniquement au salut des âmes, nous en donnera l'ouverture.

Vous croirez aisément, Messieurs, que les lumières de son esprit et la vaste étendue de ses connoissances, soutenue de l'éclat d'une jeunesse florissante et de l'appui d'une race illustre dont elle étoit l'ornement, lui donnoient de grands avantages pour s'établir dans le monde. En effet, ses historiens nous apprennent que l'empereur et toute sa cour l'avoient regardée comme la merveille de son siècle. Mais elle n'a garde de rabaisser les lumières de l'Esprit de Dieu, jusqu'à les faire servir à la fortune, surtout dans une cour infidèle : elle fait valoir ce talent dans un commerce plus haut; elle l'emploie à négocier le salut des âmes.

Et en effet, Chrétiens, ce glorieux talent de science est destiné sans Joute pour quelque commerce. Jésus-Christ en le confiant à ses serviteurs : « Négociez, leur a-t-il dit, jusqu'à ce que je vienne : » «Nego- « tiamini donec venio •'. » Mais c'est un commerce divin, où le monde ne peut avoir part, et deux raisons invincibles nous le persuadent. La

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