‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 10 sur 221 · i Cor., XII, 12. — 2. Matth., v, 8. — 3. // Petr., i · texte numérisé non relu

i Cor., XII, 12. — 2. Matth., v, 8. — 3. // Petr., i

de la lumière, il doit avoir encore beaucoup plus d'ardeur, parce qu'elle doit attirer.

C'est pourquoi notre saint évêque a étudié, dans l'Évangile de Jésus-Clirist, une science lumineuse, à la vérité, mais encore beaucoup plus ardente; et aussi, quoiqu'd sût convaincre, il savoit bien mieux convertir. Le grand cardinal du Perron en a rendu un beau témoignage. Ce rare et admirable génie, dont les ouvrages, presque divins, sont les plus fermes remparts de l'Église contre les hérétiques modernes, a dit, plusieurs fois, qu'il convaincroit bien les errants; mais que si l'on vouloit qu'ils se convertissent, il falloit les conduire à notre prélat. Et en effet, il n'est pas croyable combien de brebis errantes il a ramenées au troupeau : c'est que sa science, pleine d'onction, ne brilloit que pour échauffer. Des traits de flamme sortoient desabouche, qui alloient pénétrer dans le fond des cœurs. Il savoit que la chaleur entre bien plus avant que la lumière : celle-ci ne fait qu'effleurer et dorer légèrement la surface; la chaleur pénètre jusqu'aux entrailles, pour en tirer des fruits merveiUeux, et y produire des richesses inestimables. C'est cette bénigne chaleur, qui donnoit une efficace si extraordinaire à ses divines prédications, que dans un pays fort peuplé de son diocèse, où il n'y avoit que cent catholiques quand il commença de prêcher, à peine y restoit-il autant d'hérétiques quand il y eut répandu cette lumière ardente de l'Évangile.

Mais ne vous persuadez pas qu'il n'ait converti que des hérétiques; cette science ardente et luisante agissoit encore bien plus fortement sur les domestiques de la foi. Je trouve, dans ces derniers siècles, deux hommes d'une sainteté extraordinaire, saint Charles Borromée et François de Sales. Leurs talents étoient différents, et leursconduites diverses; car chacun a reçu son don par la distribution de l'Esprit • mais tous deux ont travaillé avec même fruit à l'édification de l'Église, quoique par des voies différentes. Saint Charles a réveillé, dans le clergé, cet esprit de piété ecclésiastique. L'illustre François de Sales a rétabli la dévotion parmi les peuples. Avant saint Charles Borromée, il sembloit que l'ordre ecclésiastique avoit oublié sa vocation, tant il avoit corrompu ses voies; et l'on peut dire, mes Sœurs, qu'avant votre saint instituteur, l'esprit de dévotion n'étoit presque plus connu parmi les gens du siècle. On reléguoit dans les cloîtres la vie intérieure et spi rituelle, et on la croyoit trop sauvage pour paroltre dans la cour et dans le grand monde. François de Sales a été choisi pour l'aller chercher dans sa retraite, et pour désabuser les esprits de celte créance pernicieuse. lia ramené la dévotion au milieu du monde; mais no croyez pas qu'il l'ait déguisée, pour la rendre plus agréable aux yeux des mondains; il l'amène dans son habit naturel, avec sa croix, avec ses épines, avec son détachement et ses soufl'rances. En l'état que la produit ce digne prélat, et dans lequel elle nous parolt en son Introduction à la vie dévote, le religieux le plus austère la peut reconnottre; et le courtisan le plus dégoûté, s'il ne lui donne pas son affection, ne peut lui refuser son estime.

Et certainement, Chrétiens, c'est une erreur intolérable qui a préoc- V o

^g PANéGYRIQUE

eupè les esprits, qu'on ne peut être dévot dans le monde. Ceux qui se plaignent sans cesse que l'on n'y peut pas faire son salut, démentent Jésus-Christ et son Évangile. Jésus-Christ s'est déclaré le Sauveur de tous; et par là il nous fait connottre qu'il n'y a aucune condition qu'il n'ait consacrée, et à laquelle il m'ait ouvert le chemin du ciel. Car, comme dit excellemment saint Jean Chrysostome », la doctrine de l'Évangile est bien peu puissante, si elle ne peut poîicer les villes, régler les sociétés et le commerce des hommes. Si, pour vivre chrétiennement, il faut quitter sa famille et la société du genre humain, pour habiter les déserts et les lieux cachés et inaccessibles, les empires seront renversés et les villes abandonnées. Ce n'est pas le dessein du Fils de Dieu : au contraire, il commande aux siens de luire devant les hommes^. Il n'a pas dit dans les bois, dans les solitudes, dans les montagnes seules et inhabitées; il a dit dans les villes et parmi les hommes : c'est là que leur lumière doit luire, afin que l'on glorifie leur Père céleste. Louons donc ceux qui se retirent; mais ne décourageons pas ceux qui demeurent : s'ils ne suivent pas la vertu, qu'ils n'en accusent que leur lâcheté, et non leurs emplois, ni le monde, ni les attraits de la cour, ni les occupations de la vie civile.

Mais que dis-je ici, Chrétiens? les hommes abuseront de cette doctrine, et en prendront un prétexte pour s'engager dans l'amour du monde. Qu'* "'irons-nous donc, mes Frères, et où nous tournerons-nous désormais, h on change en venin tous nos discours? Prêchons qu'on ne peut se sauver dans le monde, nous désespérons nos auditeurs; disons, comme il est vrai, qu'on s'y peut sauver, ils prennent occasion de s'y embarquer trop avant. 0 mondains! ne vous trompez pas, et entendez ce que nous prêchons. Nous disons qu'on peut se sauver dans le monde; mais pourvu qu'on y vive dans un esprit de détachement : qu'on se p- jt sauver dans les grands emplois; mais pourvu qu'on les exerce avec justice : qu'on se peut sauver parmi les richesses; mais pourvu qu'on les dispense avec charité : enfin qu'on se peut sauver dans les dignités ; mais pourvu qu'on en use avec cette modération, dont notre saint prélat nous donnera un illustre exemple dans notu* seconde partie.

DEUflÈME POINT.

De toutes les passions humaines, la plus fière dans ses pensées, e1 la plus emportée dans ses désirs, mais la plus souple dans sa conduite, et la plus cachée dans ses desseins, c'est l'ambition. Saint Grégoire nous en a représenté son vrai caractère, lorsqu'il a dit ces mots, dana son Pastoral, qui est un chef-d'œuvre de prudence, et le plus accompli de ses ouvrages : a L'ambition, dit ce grand pontife ', est timide quand elle cherche; superbe et audacieuse quand elle a trouvé : » « Pavida cum quaerit, audax cum pervenerit. » Il ne pouvoit pas miem nous décrire le naturel étrange de l'ambition , que par l'union mons>

i. In £p. ad Rora., Hom. xxvi, n. k. tom. n, p. 7i7. — 2. Matth., v, 1p %. Past., part, i, cap. ix, tnm. II, col. 9.

tnieuse de ces deux qualités opposées, la timidité et l'audace. Comme la dernière lui est naturelle, et lui vient de son propre fonds, aussi la fait-elle paroître dans toute sa force, quand elle a sa liberté toute entière : « Audax cum pervenerit.» Mais en attendant. Chrétiens, qu'elle soit arrivée au but, elle se resserre en elle-même, elle contraint ses inclinations : a Timida cum quaerit. » Et voici la raison qui l'y oblige: c'est, comme dit saint Jean Chrysostome ' , que les hommes sont naturellement d'une humeur fâcheuse et contrariante : « Gontentiosum a hominum genus. » Soit que le venin de l'envie les empêche de voir le progrès des autres d'un œil équitable; soit qu'en traversant leurs desseins; une imagination de puissance, qu'ils exercent, leur fasse ressentir un plaisir secret et malin; soit que quelque autre inclination malfaisante les oblige à s'opposer les uns aux autres, toujours est-il vrai de dire que l'ardeur d'une poursuite trop ouverte nous attire infailliblement des concurrents et des opposants. C'est pourquoi l'ambition raffinée s'avance d'un pas timide; et tachant de se cacher sous son contraire, pour être mieux déguisée, elle se montre au public sous le visage de la retenue.

Voyez cet ambitieux, voyez Simon le Magicien devant les apôtres ♦, comme il est rampant à leurs pieds, comme il leur parle d'une voix tremblante. Le même, quand il aura acquis du crédit, en imposant aux peuples et aux empereurs par ses charmes et par ses prestiges, à quel excès d'arrogance ne se laissera-t-il pas emporter; et combien travaillera -t-il, pour abattre ces mêmes apôtres, devant lesquels il paroissoit si bassement respectueux.

Mais je ne m'étonne pas. Chrétiens, que l'ambition se cache aux autres, puisqu'elle ne se découvre pas elle-même. Ne voyons-nous pas tous les jours que cet aml)itieux ne se connolt pas, et qu'il ne sent pas l'ardeur qui le presse et le brûle? Dans les premières démarches de sa fortune naissante, il ne songeoit qu'à se tirer de la boue; après, il a eu dessein de servir l'Église, dans quelque emploi honorable; là, d'autres désirs se sont découverts, que son cœur ne Iiii aVoit pas encore expliqués : c'est que ce feu, qui se prenoit par le bas, ne regardoit pas encore le sommet du toit : il gagne de degré en degré où sa matière l'attire, et ne remarque sa force qu'en s'élevant. Tel est le naturel des ambitieux, qui s'efforcent de persuader, et aux autres, et à eux-mêmes, qu'ils n'ont que des sentiments modestes. Mais quelque profonds que soient les abîmes où ils tAchent de nous receler leurs vastes prétentions, quand ils seront établis dans les dignités, leur gloire, trop longtemps cachée, se jiroduira malgré eux, par ces deux effets qui ne laissent pas de s'accorder, encore que d'abord ils semblent contraires : l'un est de mépriser ce qu'ils sont; l'autre, de le faire valoir avec excès.

Oui, je dis qu'ils méprisent ce qu'ils sont, puiscfue leur esprit n'en est pas content; qu'ils «e plaignent sans cesse de leur mauvaise fortune, et qu'ils pensent n'avoir rien fait. Leur vertu, à leur avis, méri-

i, inEpist. ad Philip., Nom. vn, n. 5, t. XI, p. 252. —1. Acl., viB, 19, 24

teroit un plus grand théâtre ; leur grand génie se trouve à l'étroit dans un emploi si borné : cette pourpre ne leur paroît pas assez brillante-, 3t il faudroit, pour les satisfaire, qu'elle jetât plus de feu. Dans ces hautes prétentions, ils comptent pour rien tout ce qu'ils possèdent. Mais voyez l'égarement de leur ambition : pendant qu'ils méprisent eux-mêmes les honneurs dont ils sont revêtus, ils veulent que tout le monde les considère comme quelque chose d'auguste; et si peu qu'on ose entreprendre de toucher ce point délicat, vous n'entendrez sortir •ie leur bouche que des paroles d'autorité, pour marquer leur grandeur et leur puissance. Ainsi ce superbe Aman, tant de fois cité dans les chaires, comme le modèle d'une ambition démesurée, quoiqu'il veuille que toute la terre adore sa puissance prodigieuse, il la méprise lui-même en son cœur; et il s'imagine n'avoir rien gagné, quand il regarde l'accroissement qui lui manque encore : « Hœc cum omnia ff habeam, nihil me habere puto ». » Tant l'ambition est injuste, ou de ne se contenter pas de celle qu'elle veut que le monde admire, ou d'exiger qu'on respecte tant ce qui n'est pas capable de la satisfaire.

Ceux qui s'abandonnent, mes sœurs, à ces sentiments déréglés, peuvent bien luire et briller dans le monde par des dignités éminentes; mais ils ne luisent que pour le scandale, et ne sont pas capables d'enflammer les cœurs au mépris des vanités de la ten'e. et à l'amour de la modestie chrétienne. C'est, mes Sœurs, notre saint évèque qui a été véritablement une lumière ardente et luisante, lui qui, étant établi dans le premier ordre de la dignité ecclésiastique, s'est également éloigné de ces deux effets ordinaires de l'ambition; de vouloir s'élever plus haut, ou de maintenir avec faste l'autorité de son rang, par un déda n fastueux. Pour l'élever à l'épiscopat, il avoit été nécessaire de forcer son humilité par un commandement absolu. Il remplit si dignement cette place, qu'il n'y avoit aucun prélat dans l'Église que la réputation publique jugeât si digne des premiers sièges. Ce n'étoit pas seulement la renommée, dont le suffrage ordinairement n'est pas de grand poids. Le roi Henri le Grand le pressa souvent d'accepter les premières prélatures de ce royaume; et sous le règne de son fils, un grand cardinal, qui étoit chef de ses conseils, le vouloit faire son coadjuteur dans l'évêché de Paris, avec des avantages extraordinaires. Il étoit tellement respecté dans Rome, qu'il eût pu facilement s'élever jusqu'à la pourpre sacrée, si peu qu'il eût pris de soin de s'attirer cet honneur. Parmi ces ouvertures favorables, il nous eût été impossible de comprendre quel étoit son détachement, si la Providence divine n'eût permis, pour notre instruction, qu'il s'en soit lui-même expliaué à une personne confidente, comme s'il eût été à l'article de la mort, où tout le monde ne paroît que fumée.

Que je vous demande ici, Chrétiens : Balthasar, ce grand roi des Assyriens, à la veille de cette nuit fatale en laquelle Daniel lui prédit, de la part de Dieu, la fin de sa vie, et la translation de son trône, étoit-il encore charmé de cette pompe royale, dans les approches de

i. Ëith,, V, 13.

la dernière heure? Au contraire, ne vous semble-t-il pas qu'il voyoit son sceptre lui tomber des mains, sa pourpre pà.lir sur ses épaules, et l'éclat de sa couronne se ternir visiblement sur sa tête parmi les ombres de la mort, qui commençoient à l'environner? Pourroit-on encore se glorifier de la beauté d'un vaisseau, étant tout près de l'écueil contre lequel on sauroit qu'il va se briser? Ces aveugles adorateurs de la fortune estiment-ils beaucoup leur grandeur, quand ils voient que, dans un moment, toute leur gloire passera à leur nom, tous leurs litres à leur tombeau, et peut-être leurs dignités à leurs ennemis, du moins à des indifférents? Alors, alors, mes Frères, toutes leurs vanités seront confondues; et, s'il leur reste encore quelque lumière, lisseront contraints d'avouer que tout ce qui passe est bien méprisable. Mais ces sentiments forcés leur apporteront peu d'utilité : au contraire, ce sera peut-être leur condamnation, qu'il ait fallu appeler la mort au secours, pour les contraindre, eux où il semble que rien ne vive que l'ambition, de reconnoitre des vérités si constantes.

François de Sales, mes Sœurs, n'attend pas cette extrémité pour éteindre en son cœur tout l'amour du monde : dans la plus grande vigueur de son âge, au milieu de l'applaudissement et de la faveur, il le considère des mêmes yeux qu'il feroit en ce dernier jour, où périssent toutes nos pensées; et il ne songe non plus k s'avancer, que s'il étoit un homme mourant. Et certainement. Chrétiens, il n'est pas seulement un homme mourant, mais il est en effet de ces heureux morts, dont la vie est cachée en Dieu, et qui s'ensevelissent tout vivants avec Jésus-Christ. Que s'il est si sage et si tempéré à l'égard des dignités qu'il n'a pas, il use, dans le même esprit, de la puissance qui lui est confiée. Il en donna un illustre exemple, lorsque son Introduction à la vie dévote, ce chef-d'œuvre de piété et de prudence, ce tré' sor de sages conseils, ce livre qui conduit tant d'âmes à Dieu, dans lequel tous les esprits purs viennent goûter avec joie les saintes douceurs de la dévotion, fut déchiré publiquement, jusque dans les chaires évangéliques, avec toute l'amertume et l'emportement que peut inspirer un zèle indiscret, pour ne pas dire malin. Si notre saint évêque se fût élevé contre ces prédicateurs téméraires, il auroit trouvé assez de prétextes de couvrir son ressentiment de l'intérêt de l'épiscopat, qui étoit violé en sa personne, et dont l'honneur, disoit un ancien ', établit la paix de l'Église. Mais il pensa. Chrétiens, que si c'étoit une plaie à l'Église de voir qu'un évêque fût outragé, elle seroit bien plus grande encore de voir qu'un évêque fût en colère, parût ému en sa propre cause, et animé dans ses intérêts. Ce grand homme se persuada que l'injure que l'on faisoit à sa dignité serait bien mieux ^^ parée par l'exemple de sa modestie que par le châtiment de ses en vieux : c'est pourquoi on ne vit ni censures, ni apologie, ni réponse il dissimula cet affront. Il en parle comme en passant en un eudrode ses œuvres, en des termes si modérés, qne nous ne pourrions ja mais nous imaginer l'atrocité de l'injure, si la mémoire n'en était ec

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