SERMON POUR LE PREMIER DIMANCHE DE CAREME
• Ductus est Jésus in desertum à Spiritu, ut tentaretur a diabolo. » Jésus fut conduit par VEsprit dans le désert, pour y être tenté par U diable. Matth. iv, 1.
Si la mort de Jésus est notre vie, si son infirmité est notre force, si ses blessures sont notre guérison, aussi pouvons-nous assurer que sa tentation est notre victoire. Ne nous persuadons pas. Chrétiens, qu'il eût été permis à Satan de tenter aujourd'hui le Sauveur, sans quelque haut conseil de la Providence divine. Jésus-Christ étant le Verbe, et la raison, et la sapience du Père, comme toutes ses paroles sont esprit et vie, ainsi toutes ses actions sont spirituelles et mystérieuses; tout y est intelligence, tout y est raison. Mais parce qu'il est la sagesse incarnée, qui esf venue accomplir dans le monde l'ouvrage de notre salut, toute cette raison est pour notre instruction, et tous ces mystères sont pour nous sauver. Selon cette maxime, je ne doute pas que comme on vous aura exposé aujourd'hui le sens profond de cet évangile, vous n'ayez bien compris les renseignements que nous donne la tentation de Jésus. C'est pourquoi il n'est pas nécessaire que je vous entretienne par un long discours. Seulement pour satisfaire votre piété, autant qu'il plaira à notre grand Dieu m'enseigner par son Saint-Esprit, je tâcherai de vous exposer quel est cet esprit tentateur qui ose attaquer le Sauveur Jésus. Implorons les lumières célestes pour découvrir les fraudes du diable; et contre la malice des démons demandons l'assistance de la sainte Vierge, que les anges ont toujours honorée, mais particulièrement depuis qu'un des premiers de leur hiérarchie, envoyé de la part de Dieu, la salua par ces belles paroles: a Ave, Maria. »
Qu'il y ait dans le monde un certain genre d'esprits malfaisants que nous appelons les démons, outre le témoignage évident des Écritures divines, c'est une chose qui a été reconnue par le consentement commun de toutes les nations et de tous les peuples. Ce qui les a portés à cette créance, ce sont certains effets extraordinaires et prodigieux qui ne pouvoient être rapportés qu'à quelque mauvais principe et à quelque secrète vertu dont l'opération fût maligne et pernicieuse. Les histoires grecques et romaines nous parlent en divers endroits de voix inopinément entendues, et de plusieurs apparitions funèbres arrivées à des personnes très-graves, et dans des circonstances qui les rendent
ï. Premier Sermon pour le premier dimanche de c^féme, sur les démons. BosstiET. — T 17
très-assurées; et cela se confirme encore par cette noire science de la magie, à laquelle plusieurs personnes trop curieuses se sont adonnées dans toutes les parties de la terre. Les Chaldéens et les sages d'Egypte, et surtout cette secte de philosophes indiens que les Grecs appellent gymnosophistes, étonnoient les peuples par diverses illusions, et par des prédictions trop précises pour venir purement par la connoissance des astres. Ajoutons-y encore certaines agitations et des esprits et des corps, que les païens mêmes attribuoient à la vertu des démons, comme vous le verrez par une observation que nous en ferons en la dernière partie de cet entretien. Ces oracles trompeurs et ces mouvements terribles des idoles, et les prodiges qui arrivoient dans les entrailles des animaux, et tant d'autres accidents monstrueux des sacrifices des idolâtres, si célèbres dans les auteurs profanes; à quoi les attribuerons-nous. Chrétiens, sinon à quelque cause occulte, qui, se plaisant d'entretenir les hommes dans une religion sacrilège par des miracles pleins d'illusion, ne pouvoit être que malicieuse ? Si bien que les sectateurs de Platon et de Pythagore, qui, du commun consentement de tout le monde, sont ceux qui de tous les philosophes ont eu les connoissances les plus relevées, et qui ont recherché plus curieusement les choses surnaturelles, ont assuré comme une vérité trèsconstante qu'il y avoit des démons, des esprits d'un naturel obscur et malicieux : jusque-là qu'ils ordonnoient certains sacrifices pour les apaiser, et pour nous les rendre favorables. Ignorants et aveugles qu'ils étoient, qui pensoient éteindre par leurs victimes cette haine furieuse et implacable que les démons ont conçue contre le genre humain, comme je vous le ferai voir en son temps. Et l'empereur Julien l'Apostat, lorsqu'en haine de la religion chrétienne, il voulut rendre le paganisme vénérable, voyant que nos pères en avoient découvert trop manifestement la folie, il s'avisa d'enrichir de mystères son impie et ridicule religion : il observoit exactement les abstinences et les sacrifices que ces philosophes avoient enseignés; il les vouloit faire passer pour de saintes et mystérieuses institutions tirées des vieux livres d( l'empire et de la sc»crète doctrine des platoniciens. Or ce que je vous dis ici de leurs sentiments, ne vous persuadez pas que ce soit poui appuyer ce que nous croyons, par l'autorité des païens. A Dieu ne plaise que j'oublie si fort la dignité de cette chaire et la piété de Ci6t auditoire, que de vouloir établir par des raisons et des autorités étrau; gères, ce qui nous est si manifestement enseigné par la sainte paroisde Dieu et par la tradition ecclésiastique; mais j'ai cru qu'il ne seroit pas inutile de vous faire observer en ce lieu que la malignité des démons est si grande, qu'ils n'ont pu la dissimuler, et qu'elle a même été découverte par les idolâtres qui étoient leurs esclaves, et dont ils étoient les divinités.
D'entreprendre maintenant de prouver qu'il y a des démons par 1 témoignage des saintes Lettres, ne seroit-ce pas se donner une peine inutile; puisque c'est une vérité si bien reconnue, et qui nous est attestée dans toutes les pages du Nouveau Testament? Partant, pouî employer à quelque instruction plus utile le temps que nous nou
sommes prescrit, j'irai avec l'assistance divine reconnoître cet ennemi qui s'avance si résolument contre nous, pour vous faire un rapport fidèle de sa marche et de ses desseins. Je vous dirai en premier lieu, avec les saints Pères, de quelle nature sont ces esprits malfaisants, ■juelles sont leurs forces, quelles sont leurs machines. Après, je tâcherai de vous exposer les causes qui les ont mus à nous déclarer une guerre si cruelle et si sanglante. Et comme j'espère que Dieu me fera ia grâce de traiter ces choses, non par des questions curieuses, mais par une doctrine solidement chrétienne, il ne sei-a pas malaisé d'en tirer une instruction importante, eu faisant voir de quelle sorte nous devons résister à cette nation de démons conjurés à notre ruine.
PREMIER POINT
Chaque créature a ses caractères propres, avec ses qualités et ses excellences. Ainsi la terre a sa ferme et immuable solidité, et l'eau sa liquidité transparente, et le feu sa subtile et pénétrante chaleur. Et ces propriétés spécifiques des choses sont comme des bornes qui leur sont données, pour empêcher qu'elles ne soient confondues. Mais Dieu étant une lumière infinie, il ramasse en l'unité simple et indivisble de son essence toutes ces diverses perfections qui sont dispersées deçà et delà dans le monde : toutes choses se rencontrent en lui d'une manière très-éminente, et c'est de cette source que la beauté et la grâce sont dérivées dans les créatures; d'autant que cette première beauté a laissé tomber sur les créatures un éclat et un rayon de soi-même. Nous voyons bien toutefois. Chrétiens, qu'elle ne s'est pas toute jetée en un lieu, mais qu'elle s'est répandue par divers degrés, descendant peu à peu depuis les ordres supérieurs jusqu'au dernier étage de la nature. Ce que nous observerons aisément, si nous prenons garde qu'au-dessus des choses insensibles et inanimées Dieu a établi la vie végétante, et un peu plus haut le sentiment, au-dessus duquel nous voyons présider la raison humaine d'une immortelle vigueur, attachée néanmoins à un corps mortel. Si bien que notre grand Dieu, pour achever l'univers, après avoir fait sur la terre une âme spirituelle dans des organes matériels, il a créé aussi dans le ciel des esprits dégagés de toute matière, qui vivent et se nourrissent d'une pure contemplation. C'est ce que nous appelons les anges, que Dieu a divisés en leurs ordres et hiérarchies; et c'est de cette race que sont les démons.
Après cela, qu'est-il nécessaire que je vous fasse voir par de longs discours la dignité de leur nature? Si Dieu est la souveraine perfection, ou plutôt s'il est toute perfection, comme nous vous le disions tout h l'heure, n'est-ce pas une vérité très-constante que les choses sont i)lus ou moins parfaites, selon qu'elles approchent plus ou moine de cette essence infinie ? Et les anges ne sont-ils pas, parmi toutes les créatures, celles qui semblent toucher de plus près à la majesté divine? Puisque Dieu les a établis dans l'ordre suprême des créatures pour être comme sa cour et ses domestiques, c'est une chose assurée que les dons naturels dont nous avons reçu quelques petites parcelles,
la munificence divine les a répandus comme à main ouverte sur ces belles intelligences. Et de même que ce qui nous paroît quelquefois de si subtil et si inventif dans les animaux, n'est qu'une ombre des opérations immortelles de l'intelligence des hommes; ainsi pouvons-nous dire en quelque sorte que les connoissances humaines ne sont qu'un crayon imparfait de la science de ces esprits purs, dont la vie n'est que raison et intelligence. Vous trouverez étrange peut-être que je donne de si grands éloges aux anges rebelles et déserteurs; mais souvenez-vous, s'il vous plaît, que je parle de leur nature, et non pas de leur malice; de ce que Dieu les a faits, et non pas de ce qu'ils se sont faits eux-mêmes. J'admire dans les anges damnés les marques de la puissance et de la libéralité de mon Dieu; et ainsi c'est le Créateur qu je loue, pour confondre l'ingratitude de ses ennemis.
Mais il s'élève ici une grande difficulté. Hélas ! comment s'est-il pu faire que des créatures si excellentes se soient révoltées contre Dieu ? Que nous autres pauvres mortels, abîmés dans une profonde ignorance, accablés de cette masse de chair, agités de tant de convoitises brutales, nous abandonnions si souvent le chemin difficile de la loi de Dieu; bien que ce soit une grande insolence, ce n'est pas un événement incroyable. Mais que ces intelligences pleines de lumières divines, elles dont les connoissances sont si distinctes et les mouvements si paisibles, qui n'ont pas comme nous à combattre mille ennemis domestiques, qui étant indivisibles et incorporelles, n'ont pas comme nous des membres mortels où la loi du péché domine : qu'elles se soient retirées de Dieu, encore qu'elles sussent très-bien qu'il étoit fleur souveraine béatitude, c'est, mes Frères, ce qui est terrible; c'est ce qui m'étonne et qui m'effraye; c'est par où je connois très-évidemment que toutes les créatures sont bien peu de chose.
Les fous màrcionites, et les manichéens, encore plus insensés, émus de cette difficulté, ont cru que les démons étoient méchants par nature : ils n'ont pu se persuader que s'ils eussent jamais été bons, ils eussent pu se séparer de Dieu volontairement ; et de là ils concluoient que la malice étoit une de leurs qualités naturelles. Mais cette extravagante doctrine est très-expressément réfutée par un petit mot du Sauveur, qui parlant du diable, en saint Jean, ne dit pas qu'il a été créé dans le mensonge; mais qu'ail n'est pas demeuré dans la vérité : » « In véritate non stetit '. » Que s'il n'y est pas demeuré, il y avoit donc été établi; et s'il en est tombé, ce n'est pas un vice de sa nature, mais une dépravation de sa volonté. Pourquoi vous tourmentez-vous, ô màrcionites, à chercher la cause du mal dans un principe mauvais, qui précipite les créatures dans la malice? Ne comprenezvous pas que Dieu, étant lui seul la règle des choses, il est aussi le seul qui ne peut être sujet à faillir : et sans avoir recours à aucune autre raison, n'est-ce pas assez de vous dire que les anges étoient créatures, pour vous faire entendre très-évidemment qu'ils n'étoient pas impeccables ?