Joan. vm
Dieu est tout, ainsi qu'il disoit à Moïse : a Je te montrerai tout bien, quand je le manifesterai mon essence *; » et puisqu'il est tout, il s'ensuit très-évidemment que les créatures ne sont rien d'elles-mêmes; elles ne sont autre chose que ce qu'il plaît à Dieu de les faire. Ainsi le néant est leur origine, c'est l'abîme dont elles sont tirées par la seule puissance de Dieu : de sorte que ce n'est pas merveille si elles retiennent toujours quelque chose de cette basse et obscure origine, et si elles retombent aisément dans le néant, par le péché qui les y précipite. C'est ce que nous explique le grave TertuUien par une excellente comparaison, a De même qu'une peinture, bien qu'elle représente tous les linéaments de l'original, ne sauroit exprimer sa vigueur, étant destituée de vie et de mouvement : ainsi, dit ce grand personnage, les natures spirituelles et raisonnables expriment en quelque sorte la raison et l'intelligence de Dieu, parce qu'elles sont ses images; mais elles ne peuvent jamais exprimer sa force, qui est le bonheur de ne pouvoir pécher. » a Imago, cum omnes lineas exprimat veritatis, vi a tamen ipsâ caret, non habens motum; ita et anima imago spiritûs oc solam vim ejus exprimere non valuit, id est, non delinquendi felicc citatem ^ » De là il est arrivé que les anges rebelles se sont endormis en eux-mêmes dans la complaisance de leur beauté : la douceur de leur liberté les a trop charmés; ils en ont voulu faire une épreuve malheureuse et funeste; et, déçus par leur propre excellence, ils ont oublié la main libérale qui les avoit comblés de ses grâces. L'orgueil insensiblement s'est emparé de leurs puissances : ils n'ont pas voulu reconnoître Dieu; et quittant cette première bonté, qui n'étoit pas moins l'appui nécessaire de leur bonheur que le seul fondement de leur être, tout est allé en ruine. Ainsi donc il ne faut pas s'étonner si d'anges de lumière ils ont été faits esprits de ténèbres, si d'enfants ils sont devenus déserteurs, et si de chantres divins, qui par une mélodie éternelle dévoient célébrer les louanges de Dieu, ils sont tombés à tel point de misère que de s'adonner à séduire les hommes. Dieu l'a permis de la sorte, afin que nous reconnussions dans les diables ce que peut le libre arbitre des créatures, quand il s'écarte de son principe, pendant qu'il fait éclater dans les anges et dans les hommes prédestinés ce que peut sa miséricorde et sa grâce toutepuissante.
Voilà, voilà, mes Frères, les ennemis que nous avons à combattre, autant malins à présent comme ils étoient bons dans leur origine, autant redoutables et dangereux, comme ils étoient puissants et robustes. Car ne vous persuadez pas que, pour être tombés de si haut, ils aient été blessés dans leur disposition naturelle. Tout est entier en eux, excepté leur justice et leur sainteté, et conséquemment leur béatitude. Du reste, cette action vive et vigoureuse, cette ferme constitution, cet esprit délicat et puissant, et ces vastes connoissances leur sont demeurées; et en voici la solide raison, que la théologie nous apprend.