‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 105 sur 221 · txod. xxxm, 19. — 2. Lib. II, oJp. Marcton.» n · texte numérisé non relu

txod. xxxm, 19. — 2. Lib. II, oJp. Marcton.» n

Le bonheur des créatures raisonnables ne consiste ni dans une na* ■yre excellente, ni dans un sublime raisonnement, ni dans la force,

dans la vigueur; mais seulement à s'unir à Dieu. Quand donc elles fi séparent de Dieu, comment est-ce qu'il les punit? en se retirant luimême de ces esprits ingrats et superbes : et. par là tous leurs dons naturels, toutes leurs connoissances, tout leur pouvoir, en un mot tout ce qui leur servoit d'ornement, leur tourne aussitôt en supplice : ce qui leur arrive, Fidèles, selon cette juste, mais terrible maxime, que « chacun est puni par les choses par lesquelles il a péché : » o Per « quae peecat quis, per haec et torquetur >. » 0 anges inconsidérés! vous vous êtes soulevés contre Dieu , vous avez abusé de vos qualités excellentes, elles vous ont rendus orgueilleux. L'honneur de votre nature qui vous a enflés, ces belles lumières par lesquelles vous vous êtes séduits, elles vous seront conservées; mais elles vous seront un fléau et un tourment éternel : vos perfections seront vos bourreaux, et votre enfer ce sera vous-même. Comment cela arrivera-t-il. Chrétiens? par une opération occulte de la main de Dieu, qui se sert comme il lui plaît de ses créatures, tantôt pour la jouissance d'une souveraine félicité, tantôt pour l'exercice de sa juste et impitoyable vengeance. C'est pourquoi l'apôtre nous crie, dans l'Êpltre aux Éphésiens: « Revêtez-vous, mes Frères, des armes de Dieu, parce que nous n'avons point à combattre contre la chair ni le sang 2, » ni contre des puissances visibles.

Pénétrons la force de ces paroles; ne voyez-vous pas, Chrétiens, que dans toutes les choses corporelles, outre la partie agissante, il y en a une autre qui ne fait que souffrir, que nous appelons la matière? De là vient que toutes les actions des choses que nous voyons ici-bas, si nous les comparons aux actions des esprits angéliques, paroîtront languissantes et engourdies, à cause de la matière qui ralentit toute leur vigueur; mais les ennemis que nous avons à combattre, ce n'est paSp dit l'apôtre, la chair et le sang : les puissances qui s'opposent à nous sont des esprits purs et incorporels; tout y est actif, tout y est nerveux; et si Dieu ne retenoit leur fureur, nous les verrions agiter ce monde avec la même facilité que nous tournons une petite boule, a Ce sont en eff'et les princes du monde, dit le saint apôtre; ce sont des malices spirituelles, » « spiritualia nequitiae : » où il suppose manifestement que leurs forces naturelles n'ont point été altérées; mais que par une rage désespérée ils les ont toutes converties en malice, pour ies causes que je m'en vais vous déduire.

Cependant reconnoissons, Chrétiens, que ni les sciences, ni le grand esprit, ni les autres dons de nature, ne sont pas des avantages fort considérables, puisque Dieu les laisse entiers aux diables, ses capitaux ennemis, et par cela même les rend non-seulement malheureux, mais encore infiniment méprisables : de sorte que nonobstant toutes ces qualités éminentes, misérables et impuissants que nous sommes, nous leur semblons dignes d'envie, seulement parce qu'il plaît à notre grand

l. San. XI, 17. — 2. Ephes. «vi. il, 12.

Dieu de nous regarder en pitié, comme vous le verrez tout à l'heure. 0 importante réflexion 1 par laquelle il me seroit aisé, ce me semble, avec l'assistance divine, de vo^is porter à profiter de l'exemple de ces esprits dévoyés, si la brièveté que je vous ai promise ne m'obligeoit pas à passer à la seconde partie de cet entretien, qui vous expliquera les raisons pour lesquelles ces anges rebelles nous persécutent si cruellement, et avec cette haine irréconciliable. Rendez-vous, s'il vous plaît, attentifs.

SECOND POINT

Le péché de Satan a été une insupportable arrogance, suivant ce qui est écrit en Job, que « c'est lui gui domine sur tous les enfants d'ùrgueil : » i Ipse est rex super universos filios superbiae •. » Or le propre de l'orgueil, c'est de s'attribuer tout à soi-même; et par là les superbes se font eux-mêmes leurs dieux, secouant le joug de l'autorité souveraine. C'est pourquoi le diable s'étant enflé par une arrrgance extraordinaire, les Écritures ont dit qu'il avoit aff'ecté la divinité. « Je monterai, dit-il, et placerai mon trône au-dessus des astres, et je serai semblable au Très-Haut-.» Mais Dieu, qui résiste aux superbes 3, voyant ses pensées arrogantes, et que son esprit, emporté d'une téméraire complaisance de ses propres perfections, ne pouvoit plus se tenir dans les sentiments d'une créature, du souffle de sa bouche le précipita au fond des abîmes. Il tomba du ciel ainsi qu'un éclair, frémissant d'une furieuse colère; et assemblant avec lui tous les compagnons de son insolente entreprise, il conspira avec eux de soulever contre Dieu toutes les créatures. Mais non content de les soulever, il conçut dès lors l'insolent dessein de soumettre tout le monde à sa tyrannie : et voyant que Dieu par sa providence avoit rangé toutes les créatures sous l'obéissance de l'homme, il l'attaque au milieu de ce jardin de délices, où il vivoit si heureusement dans son innocence : il tâche de lui inspirer ce même orgueil dont il étoit possédé, et à notre malheur. Chrétiens, il réussit comme vous le savez. Ainsi, selon la maxime de l'Évangile, « l'homme étant dompté par le diable, il devint incontinent son esclave : » « A quo enim quis superatus est, hujus et « servus est * : » et le Monarque du monde étant surmonté par ce superbe \3inqueur, tout le monde passa sous ses lois. Enflé de ce bon succès, et n'oubliant pas son premier dessein de s'égaler à la nature divine, il se déclare ouvertement le rival de Dieu ; et tâchant de se revêtir delà majesté divine, comme il n'est pas en son pouvoir de faire de nouvelles créatures pour les opposer à son maître, que fait-il? « Du moins il adultère tous les ouvrages de Dieu, dit le grave Tertullien *; il apprend aux hommes à en corrompre l'usage, et les astres, et les éléments, et les plantes, et les animaux; il tourne tout en idolâtrie ;d il abolit la connoissance de Dieu, et par toute l'étendue de la terre il

1. Job. XLi, 25. - 2. /«. XIV, 13, 14. - 3. Jac. IV. 6. - 4. // Petr. n. 19. i. De Idolol., n. 4; De Spect., n. 3.

se fait adorer en sa place, suivant ce que dit le prophète : « Les dieui des nations, ce sont les démons'.» C'est pourquoi le Fils de Dieu l'appelle oc le prince du monde^;» et l'apôtre, «le gouverneur des ténèbres 3; » et ailleurs avec plus d'énergie, « le dieu de ce siècle, » «deus « hujus saeculi *. »

J'apprends aussi de TertuUien que non-seulement les démons se faisoient présenter devant leurs idoles des vœux et des sacrifices, le propre tribut de Dieu, mais qu'ils les faisoient parer des robes et des ornements dont se revêtoient les magistrats, et porter devant eux les faisceaux et les bâtons d'ordonnance, et les autres marques d'autorité publique; parce qu'en efi'et, dit ce grand personnage, «les démons sont les magistrats du siècle : » « Daemones sunt magistratus saeculi ^.» Et à quelle insolence, mes Frères, ne s'est pas porté ce rival de Dieu? Il a toujours affecté de faire ce que Dieu faisoit, non pas pour se rapprocher en quelque sorte de la sainteté, c'est sa capitale ennemie, mais comme un sujet rebelle, qui, par mépris ou par insolence, affecte la même pompe (]ue son souverain : « Ut Dei Domini placita « cum contumelia afïectans^. » Dieu a ses vierges qui lui sont consacrées : et le diable n'a-t-il pas eu ses vestales ? n'a-t-il pas eu ses autels et ses temples, ses mystères et ses sacrifices, et les ministres de ses impures cérémonies, qu'il a rendues autant qu'il a pu semblables à celles de Dieu? Pour quelle raison, Fidèles? parce qu'il est jaloux de Dieu, et veut paroître en tout son égal. Dieu, dans sa nauvelle alliance, régénère ses enfants par l'eau du baptême; et le diable faisoit semblant de vouloir expier leurs crimes par diverses aspersions : il promettoit aux siens une régénération, comme le rapporte TertuUien'; et il se voit encore quelques monuments publics où ce terme est employé dans ses profanes mystères. L'esprit de Dieu au commencement étoit porté sur les eaux; et « le diable, dit TertuUien, se plaît à se reposer dans les eaux : « immundi spiritus aquis incubunt ** : » dans les fontaines cachées, et dans les lacs, et dans les ruisseaux souterrains. Et l'Eglise de l'antiquité, étant imbue de cette créance, nous a laisse cette forme que nous observons encore aujourd'hui , d'exorciser les eaux baptismales. Dieu par son immensité remplit le ciel et la terre : a le diable par ses anges impurs occupe autant qu'il peut toutes les créatures 9. » Et de là vient cette coutume des premiers chrétiens da les purger et de les sanctifier par le signe de la cro'<x, comme par une espèce de saint exorcisme.

Ce lui est, à la vérité, un sujet d'une douleur enragée de ce qu'il voit que toutes ses entreprises sont vaines, et que, bien loin de pouvoir parvenir à égaler la nature divine, comme il l'avoit témérairement projeté, il faut qu'il ploie malgré qu'il en ait sous la main toutepuissante de Dieu : mais il ne se désiste pas pour cela de sa fureur obstinée. Au contraire, considérant que la majesté de Dieu est inao

1. Ps. xcv, 5.— 2. Joan. xiv, 30. — 3. Ephes. vi, 12. — 4. // Cor. iv, 4. 5. De IdoloL.n. i8. — 6. Tert., ad Uxor.. n. 8, pag. 186. 7. Tert., de Bapt., n. S. — 8. Ibid. — 9. Tert., de Spect. n. li.

cessible à sa colère, il décharge sur nous, qui en sommes les images vivantes, toute l'impétuosité de sa rage : comme on voit un ennemi impuissant, qui, ne pouvant atteindre celui qu'il poursuit, repait en quelque façon son esprit d'une vaine imagination de vengeance, en déchirant sa peinture. Ainsi en est-il de Satan : il remue le ciel et la terre pour susciter des ennemis à Dieu parmi les hommes, qui sont ses enfants : il tâche de les engager tous dans son audacieuse et téméraire rébellion, pour les faire compagnons et de ses terreurs et de ses tourments. Il croit par là se venger de Dieu. Comme il n'ignore pas qu'il n'y a point pour lui de ressource, il n'est plus capable que de cette maligne joie qui revient à un méchant d'avoir des complices, et à un esprit mal fait de voir des malheureux et des affligés. Furieux et désespéré, il ne songe plus qu'à tout perdre après s'être perdu lui-même, et envelopper tout le monde avec lui dans une commune ruine.

Et ne croyez pas, Chrétiens, qu'il nous donne jamais aucun relâche. Tous les esprits angéliques, comme remarque très-bien le grand saint Thomas, sont très-arrêtés dans leur entreprise : car au lieu que les objets ne se présentent à nous qu'à demi, si bien que par de secondes réflexions nous avons de nouvelles vues, qui nous font chasser trèssouvent tout l'ordre de nos desseins; les anges au contraire, dit saint Thomas', embrassent tout leur objet du premier regard avec toutes ses circonstances; et partant, leur résolution est fixe et déterminée : mais particulièrement celle de Satan est puissamment appliquée à notre ruine. Son esprit entreprenant et audacieux, fortifié par tant de succès, et envenimé par une haine mortelle et invétérée, l'incite jour et nuit contre nous. C'est pourquoi les Écritures nous le dépeignent comme un ennemi toujours vigilant, qui rôde sans cesse aux environs, pour tâcher de nous dévorer*. » Lorsque par la grâce de Dieu nous l'avons chassé de nos âmes, c'est alors qu'il s'anime le plus. En voulez-vous une preuve évidente, de la bouche même de Notre-Seigneur? t L'esprit immonde sortant de l'homme va chercher du repos, dit le Fils de Dieu dans son Évangile^, et n'en trouve pas. » C'est que l'esprit humain est la seule retraite où il semble se rafraîchir, parce que du moins il y contente sa haine. Voyez les fous amoureux du siècle, comme ils sont patients et persévérants dans leurs convoitises brutales! Or ce vieux adultère, dit saint Augustin ♦, n'a point d'autres délices que de corrompre les âmes pudiques : ainsi ne vous étonnez pas si ses poursuites sont opiniâtres. Ayant bien eu l'insolence d-e traiter d'égal avec Dieu, il croit qu'il ne lui sera pas difficile d'abattre une créature impuissante. Et si, renversé comme il est par le bras de Dieu dans les gouffres éternels (remarquez ce raisonnement), Chrétiens, il ne cesse néanmoins par une vaine opiniâtreté de traverser autant qu'il peut les desseins de sa providence; s'il se roidit avec tant de fermeté contre Dieu, bien qu'il sache que tous ses efforts seront

1. S. Thom. 1, part, quaest. lvui, art. m. — 1.1 Pet. v, 8. 3. Luc. XI 24. — 4. In P$. xxxnc, n. i, tom. IV, col. 32«.

inutiles, que a'entreprendra-t-il pas contre nous, dont il a si souvent expérimenté la foiblesse ? Ainsi je vous avertis, mes chers Frères, de vous défier toujours de cet ennemi : quand même vous le surmontez, vous ne domptez pas son audace, mais vous enflammez son indignation. «Tune piurimum accenditur, cum extinguitur, » dit TertuUien' : a Quand on l'éteint, c'est alors qu'il s'allume. » 11 veut dire que ce superbe, cet audacieux, ne croira jamais que vous soyez capable de lui résister; et plus vous ferez d'efforts, plus il dressera contre vous ses diverses et furieuses machines.

Vous vous imaginez peut-être, Fidèles, que s'il est si audacieux, il vous attaquera par la force ouverte : ah ! qu'il n'en est pas de la sorte. Il est vrai, c'est l'ordinaire des orgueilleux d'exercer ouvertement leurs inimitiés; mais l'inimitié de Satan n'est pas d'une nature vulgaire; elle est mêlée d'une noire envie qui le ronge éternellement. Il ne peut souffrir que nous vivions dans l'espérance de la félicité qu'il a perdue, ijue Dieu par sa grâce nous égale aux anges, que son Fils se soit revêtu d'une chair humaine pour nous faire des hommes divins. Il enrage quand il considère que les serviteurs de Jésus, hommes misérables et pécheurs, assis dans des trônes augustes, le jugeront à la fin des siècles avec les anges ses sectateurs. Cette envie le brûle plus que les flammes. C'est, mes Frères, ce qui lui fait embrasser les fraudes et les tromperies, parce que l'envie, comme vous savez, est une passion froide et obscure, qui ne parvient à ses fins que par de secrètes menées : et c'est par là que Satan est infiniment redoutable; ses finesses sont plus à craindre que ses violences. De même qu'une vapeur pestilente se coule au milieu des airs, et imperceptible à nos sens insinue son venin dans nos coeurs, ainsi cet esprit malin, par une subtile et insensible contagion, corrompt la pureté de nos âmes. Nous ne nous apercevons pas qu'il agisse en nous, parce qu'il suit le courant de nos inclinations. Il nous pousse et il nous précipite du côté qu'il nous voit pencher : il ne cesse d'enflammer nos premiers désirs, jusqu'à tant que par ses suggestions il les fasse croître en passions violentes. Si nous avons commencé à aimer, de fous il nous rend furieux : si l'avarice nous inquiète, il nous représente un avenir toujours incertain, il étonne notre âme timide par des objets de famine et de guerre. Sa malice est spirituelle et ingénieuse; il trompe les plus déliés. Sa haine désespérée et sa longue expérience le rendent de plus en plus inventif; il se change en toutes sortes de formes; et cet esprit si beau, orné de tant àa connoissances si ravissantes, parmi tant de merveilleuses conceptions, n'estime et ne chérit que celles qui lui servent à renverser l'homme : « Qperatio eorum est hominis eversio ^. »

Voulez-vous, par une plus ample confirmation, que je vous fasse voir en raccourci dans notre Évangile tout ce que je viens de vous dire? Il transporte le Fils de Dieu sur le pinacle du temple : il lui représente en un seul instant tous les royaumes du monde. Qui n'admireroit sa puissance ? et le Fils de Dieu le permet de la sorte, afin que

Page 1