‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 113 sur 221 · De SpecL.^ ^.. 27. — 2. Ps. xi, i · texte numérisé non relu

De SpecL.^ ^.. 27. — 2. Ps. xi, i

éVANGÉLIQUE. 27^

<i Christus ' ? » Que vous a-t-il fait, ce Jésus-Christ, que vous j^ ùbchirez hardiment, et défigurez sa doctrine par cette distinction mjurieuse ? Le même Dieu, qui est le protecteur de la bonne foi, n'est-upas aussi l'auteur de la tempérance? « Jésus-Christ est tout sagesse, dit Tertullien, tout lumière, tout vérité; pourquoi le partagez-vous par 7otre mensonge? » comme si son saint Évangile n'étoit qu'un assemlalage monstrueux de vrai et de faux, ou comme si la justice même jvoit laissé quelque crime qui eût échappé à sa censure : « Quid dimidias mendacio Christum? totus veritas fuit 2. »

D'où vient un si grand désordre, si ce n'est que les vérités sont diminuées? diminuées dans leur pureté, parce qu'on les falsifie et on les mêle; diminuées dans leur intégrité, parce qu'on les tronque et on les retranche ; diminuées dans leur majesté, parce que, faute de les pénétrer, on perd le respect qui leur est dû, on les ravilit, on leur ôte tellement leur juste grandeur qu'à peine les voyons-nous : ces grands astres ne nous semblent qu'un petit point; tant nous les mettons loin de nous, ou tant notre vue est troublée par les nuages épais de nos ignorances et de nos opinions anticipées : a diminutae sunt veritates à a filiis hominum? »

Puisque les maximes de l'Évangile sont si fort diminuées dans le siècle, puisque tout le monde conspire contre elles, et qu'elles sont accablées par d'iniques préjugés, Dieu par sa justice suprême a dû pourvoir à la défense de ces illustres abandonnées, et commettre des avocats pour plaider leur cause. C'est pour cela, Chrétiens, que ces chaires ont été élevées auprès des autels; afin que, pendant que la vérité est si hardiment déchirée dans les compagnies des mondains, il y ait du moins quelque lieu où l'on parle hautement en sa faveur, et que la zause la plus juste ne soit pas la plus délaissée. Venez donc écouter attentivement la défense de la vérité, dans la bouche des pré-iicateurs; venez recevoir par leur ministère la parole de Jésus-Christ condamnant le monde et ses vices, et ses coutumes, et ses maximes antichrétiennes, car, comme dit saint Jean Chrysostome*, Dieu nous ayant ordonné deux choses, d'écouter et d'accomplir sa sainte parole, quand aura le courage de la pratiquer, celui qui n'a r-as la patience de l'entendre? quand lui ouvrira-t-il son cœur, s'il lui ferme jus lu'à ses oreilles? quand lui donnera-t-il sa volonté, s'il lui refuse même son attention? Mais, Messieurs, cette attention, c'est ce que nous avons à considérer dans la deuxième partie.

DEUXIÈME POINT

i^orsque la vérité jugera les hommes, il ne faut pas croire. Messieurs, .^ qu'elle paroisse au dehors, ni qu'elle ait besoin, pour se faire entendre, de sons distincts et articulés. Klle est dans les consciences, je dis môme dans les consciences des plus grands pécheurs; mais elle y

*• i^*V^' ''' *^* ~" ^' ^«♦•'"'^M de Carn. Chriit., n. 5. 3. De vntatinn., Nomin. i, tora. III, pag. 107, 108, 109.

est strivent oubliée durant cette vie. Qu'arrivera-t-il après la mort ? la vérité w fera sentir, et l'arrêt en même temps sera prononcé. Quelle sera cette surprise, combien étrange, combien terrible, lorsque ces sam tes vérités, auxquelles les pêcheurs ne pensoient jamais, et qu'ils laisso^ent inutiles et négligées dans un coin de leur mémoire, enverront tout d'un coup à leurs yeux un trait de flamme si vif, qu'ils découvriront d'une même vue la loi et le péché confrontés ensemble ; et que, voyant dans cette lumière l'énormité de l'un par sa répugnance avec l'autre, ils reconnoîtront en tremblant la honte de leurs actions et l'équité de leur supplice.

Sachant cela, Chrétiens, je reviens encore à l'apôtre : a Etant persuadés de ces choses, nous venons enseigner aux hommes la crainte de Dieu: » « Scientes ergo, timorem Domini hominibus suademus. » Nous venons les exhorter de sa part qu'ils soufifrent qu'on les entretienne des vérités de l'Evangile, et qu'ils préviennent le trouble de cette attention forcée par une application volontaire.

Vous qui dites que vous savez tout, et que vous n'avez pas besoin qu'on vous avertisse, vous montrez bien par un tel discours que même vous ne savez pas quelle est la nature de votre esprit. Esprit humain, abîme infini, trop petit pour toi-même et trop étroit pour te comprendre tout entier; tu as des conduites si enveloppées, des retraites si profondes et si tortueuses dans lesquelles tes connoissances se récèlent, que souvent tes propres lumières ne te sont pas plus présentes que celles des autres. Souvent ce que tu sais tu ne le sais pas; ce qui est en toi , est loin de toi ; tu n'as pas ce que tu possèdes : a Donc, dit excellemment saint Augustin, notre esprit est trop étroit pour se posséder lui-même tout entier : » « Ergo animus ad habendum angustus est '. » Prouvons ceci par quelque exemple.

En quels antres profonds s'étoient retirées les lois de l'humanité et de la justice, que David savoit si parfaitement, lorsqu'il fallut lui envoyer Nathan le prophète, pour les rappeler en sa mémoire? Nathan lui parle, Nathan l'entretient, et il entend si peu ce qu'il faut entendre, qu'on est enfin contraint de lui dire :0 prince 1 c'est à vous qu'on parle ^; parce qu'enchanté par sa passion, et détourné par les affaires, il laissoit la vérité dans l'oubli. Alors savoit-il ce qu'il savoit? entendoit-il ce qu'il entendoit? Chrétiens, ne m'en croyez pas; mais croyez sa déposition et son témoignage. C'est lui-même qui s'étonne que ses propres lumières l'avoient quitté dans cet état malheureux : <r Lumen oculorum meorum, et ipsum non est mecum '. » Ce n'est pas une lumière étrangère, c'est la lumière de mes propres yeux, c'est celle-là même que je n'avois plus. Écoutez, homme savant, homme habile en tout, qui n'avez pas besoin qu'on vous avertisse ; votre propre connoissance n'est pas avec vous, et vous n'avez pas de lumière. Peut-être que vous avez la lumière de la science, mais vous n'avez pas la lumière de la réflexion; et sans la lumière de la réflexion, la science n'éclaire

l. Confess., lib. X, cap. xni,tom. I, col. 176. — 9. // Reg. xn, 7 3. Ps. xxm, 10.

éVangélique. 27?

pas, et ne chasse point les ténèbres. Ne me dites donc pas , Chrétiens, que vous avez de la connoissance , que vous êtes fort bien instruits des vérités nécessaires : je ne veux pas vous contredire dans cette pensée. Eh bien I vous avez des yeux, mais ils sont fermés : les vérités de Dieu sont dans votre esprit, comme de grands flambeaux, mais qui sont éteints. Ah 1 souffrez qu'on vienne ouvrir ces yeux appesantis par le sommeil, et qu'on les applique à ce qu'il faut voir. Souffrez que les prédicateurs de l'Évangile vous parlent des vérités de votre salut; afin que la rencontre bienheureuse de vos pensées et des leurs excite en votre âme la réflexion, comme une étincelle de lumière qui rallumera ces flambeaux éteints, et les mettra devant vos yeux pour les éclairer : autrement, toutes vos lumières ne vous sont qu'inutiles.

Et en effet. Chrétiens, combien de fois nous sommes-nous plaints que les choses que nous savons ne nous viennent pas dans l'esprit; que l'oubli, ou la surprise, ou la passion les rend sans effet ! Par conséquent apprenons que les vérités de pratique doivent être souvent remuées, souvent agitées par de continuels avertissements; de peur que si on les laisse en repos, elles ne perdent l'habitude de se présenter et ne demeurent sans force, stériles en affections, ornements inutiles de notre mémoire.

Ce n'est pas pour un tel dessein que les vérités du salut doivent être empreintes dans nos esprits. Les saintes vérités du ciel ne sont pas des meubles curieux et superflus, qu'il suffise de conserver dans un magasin; ce sont des instruments nécessaires qu'il faut avoir, pour ainsi dire, toujours sous la main, et que l'on ne doit presque jamais cesser de regarder, parce qu'on en a toujours besoin pour agir. Et toutefois, Chrétiens, il n'est rien, pour notre malheur, qui se perde sitôt dans nos esprits, que les saintes vérités du christianisme. Car outre qu'étant détachées des sens, elles tiennent peu à notre mémoire, le mépris injurieux que nous en faisons nous empêche de prendre à cœur de les pénétrer comme il faut : au contraire, nous sommes bien aises de les éloigner par une malice affectée : « Ils ont résolu, dit le saint prophète, de détourner leurs yeux sur la terre : » « Oculos sucs statuerunt declinare in terram'. » Remarquez : ils ont résolu; c'est-à-dire que, lorsque les vérités du salut se présentent à nos yeux, pour nous les faire lever au ciel, c'est de propos délibéré, c'est par une volonté déterminée que nous les détournons sur la terre, que nous les arrêtons sur d'autres objets : tellement qu'il est nécessaire que les prédicateurs de l'Évangile, par des avertissements chrétiens, comme par une main invisible, les tirent de ces lieux profonds où nous les avions reléguées, et les ramènent de loin à nos yeux qui les vouloient perdre.

Aidez-les vous-mêmes, Messieurs, dans une œuvre si utile pour votre salut ; pratiquez ce que dit l'Ecclésiastique : « Verbum sapiens quod- « cumque audierit scius,laudabit et ad seadjiciet^ » Voici un avis d'un habile homme : « Le sage qui entend, dit-il, quelque parole sensée, la loue et se l'applique à lui-même. » On est bien aise d'entendre parler

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