‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 115 sur 221 · ÉV ANGÉLIQUE · texte numérisé non relu

ÉV ANGÉLIQUE

parole de l'Évangile, qui nous est portée de la part de Dieu, n'est pas un son qui se perde en l'air, mais un instrument de la grâce. On ne peut assez admirer l'usage de la parole dans les affaires humaines : qu'elle soit, si vous voulez, l'iuterprète de tous les conseils, la médiatrice de tous les traités, le gage de la bonne foi et le lien de tout le commerce, elle est plus nécessaire et plus efficace dans le ministère de la religion: et en voici la preuve sensible. C'est une vérité fondamentale, que l'on ne peut obtenir la grâce que par les moyens établis de Dieu. Or est-il que le Fils de Dieu, l'unique médiateur de notre salut, a voulu choisir la parole pour être l'instrument de sa grâce et l'organe universel de son Saint-Esprit dans la sanctification des âmes. Car, je vous prie, ouvrez les yeux, contemplez tout ce que l'Église a de plus sacré, regardez les fonts baptismaux, les tribunaux de la pénitence, les très-augustes autels : c'est la parole de Jésus-Christ qui régénère les enfants de Dieu; c'est elle qui les absout de leurs crimes; c'est elle qui leur prépare sur ces saints autels une nourriture divine d'immortalité. Si elle opère si puissamment aux fonts du baptême, dans les tribunaux de la pénitence, et sur les autels, gardons-nous bien de penser qu'elle soit inutile dans les chaires; elle y agit d'une autre manière, mais toujours comme l'organe de l'esprit de Dieu. Et en effet, qui ne le sait pas? c'est par la prédication de l'Évangile que cet Esprit tout-puissant adonné des disciples, des imitateurs, des sujets et des enfants à Jésus-Christ. S'il a fallu effrayer les consciences criminelles, la parole a été le tonnerre : s'il a fallu captiver les entendements sous l'obéissance de la foi, la parole a été la chaîne par laquelle on les a entraînés à Jésus-Christ : s'il a fallu percer les cœurs par l'amour divin, la parole a éié le trait qui a fait ces blessures salutaires : « Sagittae tuae acuti : populi sub te cadent '. » Et il ne faut pas s'étonner si, parmi tant de secours, tant de sacrements, tant de ministères divers de l'Église, le saint concile de Trente a déterminé' qu'il n'y a rien de plus nécessaire que la prédication de l'Évangile: puisque c'est elle qui a opéré de si grands miracles. Elle a rétabli la foi, elle a rangé les peuples à l'obéissance, elle a renversé les idoles , elle a converti le monde.

Mais, Messieurs, tous ces effets furent autrefois, et il ne nous en reste plus que le souvenir. Jésus-Christ n'est plus écouté, ou il est écouté si négligemment, qu'on donneroit plus d'attention aux discours les plus inutiles. Sa parole cherche partout des âmes qui la reçoivent; et partout la dureté invincible des cœurs préoccupés lui ferme l'entrée. Ce n'est pas qu'on n'assiste aux discours sacrés. La presse est dans les églises durant cette sainte quarantaine; plusieurs prêtent l'oreille at^ tentivement : mais ce n'est ni l'oreille ni l'esprit que Jésus demande. « Mes frères, dit saint Augustin, la prédication est un grand mystère : ce magnum sacramenium, fratres. » « Le son de la parole frappe au dehors, le maître est au dedans : ?> la véritable prédication se fait dans le cœur : «Bonus verborum aures percutit, magister intus

l. Pa. XLiv, 7—2. Sesa. y, cap ii.

est ■•. » C'est pourquoi ce maître céleste a dit tant de fois en prêchant* M Qui a des oreilles pour ouïr, qu'il écoute ^ . » Certainement, Chrétiens, Il ne parloitpas à des sourds; mais il savoit, ce divin docteur, qu'il y en a a qui en voyant ne voient pas, et qui en écoutant n'écoutenv pas 3. » 11 savoit qu'il y a en nous un endroit profond où la voix humaine ne pénètre point , où lui seul a droit de se faire entendre : « Qu'elle est secrète, dit saint Augustin, qu'elle est éloignée des sens de la chair, cette retraite où Jésus-Christ fait leçon, cette école où Dieu est le maître ! » * Valde remota est à sensibus carnis haec schola ". » Pour rencontrer cette école et pour écouter cette leçon, il faut se retirer au plus grand secret, et dans le centre du cœur. Pour entendre prêcher Jésus-Christ, il ne faut pas ramasser son attention au lieu où se mesurent les périodes, mais au lieu où se règlent les mœurs; il ne faut pas se recueillir au lieu où se goûtent les belles pensées, mais au lieu où se produisent les bons désirs : ce n'est pas même assez de se retirer au lieu où se forment les jugements ; il faut aller à celui où se prennent les résolutions. Enfin s'il y a quelque endroit encore plus profond et plus retiré, où se tienne le conseil du cœur, où se déterminent tous ses desseins, où l'on donne le branle à ses mouvements, c'est là que, sans s'arrêter à la chaire matérielle, il faut dresser à ce maître invisible une chaire invisible et intérieure, où il prononce ses oracles avec empire. Là quiconque écoute, obéit, quiconque prête l'oreille, a le cœur touché. C'est là que la parole divine doit faire un ravage salutaire, en brisant toutes les idoles, en renversant tous les autels où la créature est adorée, en répandant tout l'encens qu'on leur présente, en chassant toutes les victimes qu'on leur immole ; et sur ce débris ériger le trône de Jésus-Christ victorieux : autrement, on n'écoute pas Jésus-Christ qui prêche.

S'il est ainsi, Chrétiens, hélas! que Jésus-Christ a peu d'auditeurs, et que dans la foule des assistants il se trouve peu de disciples! Où sont-elles ces âmes soumises que l'Évangile attendrit, que la parole de vérité touche jusqu'au cœur? En effet, ou nous écoutons froidement, ou il s'élève seulement en nous des afifections languissantes, foibles imitations des sentiments véritables; désirs toujours stériles et infructueux, qui demeurent toujours désirs, et qui ne se tournent jamais en résolutions; flamme errante et volage, qui ne prend pas à sa matière, mais qui court légèrement par-dessus, et que le moindre souffle éteint tellement, que tout s'en perd en un instant, jusqu'au souvenir : « Filii « Ephrem, intendentes et mittentes arcum, conversi sunt in die belli ' : » « Les enfants d'Ephrem, dit David, préparoient leurs flèches et bandoient leur arc; mais ils ont lâché le pied au jour de la guerre, w En écoutant la prédication, ils concevoient en eux-mêmes de grands desseins; ils sembloient aiguiser leurs armes contre leurs vices : au jour de la tentation ils les ont rendues honteusement. Ils promettoient beau-

1. In Epist. Joan., Tract, ni, n. 13, tom. III, part, n, col. Sk9.

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