Ad Marcel., Ep. cxxxix, n, 3, t. II, col
ducteurs des âmes; ni si elle adoucit leur humeur, en leur inspirant dans le cœur des sentiments maternels.
C'est, mes Sœurs, cette onction de la charité qui a changé votre bienheureux père; c'est cette huUe vraiment céleste, c'est ce baume spirituel qui a calmé ces esprits chauds et remuants, qui excitoient en lui la colère; par où vous devez maintenant connoître ce que c'est que la douceur chrétienne. Ce n'est pas autre chose, mes Sœurs, que la fleur de la charité, qui, ayant rempli le dedans, répand ensuite sur l'extérieur une grâce simple et sans fard, et un air de cordialité tempéré, qui ne respire qu'une affection toute sainte : c'est par là que François de Sales commeuçoit à gagner les cœurs.
Mais la douceur chrétienne n'agit pas seulement sur le visage; elle porte avec soi , dans l'intérieur, ces trois vertus principales qui la composent, la patience, la compassion, la condescendance : vertus absolument nécessaires à ceux qui dirigent les âaaes; la patience pour supporter les défauts; la compassion, pour les plaindre; la condescendance, pour les guérir. Là conduite des âmes est une agriculture spirituelle; et j'apprends de l'apôtre saint Jacques, que la vertu des laboureurs, c'est la patience : Voilà, dit-il, que le laboureur attend le fruit de la terre^ supportant patiemment toutes chosos : » «Ecce agrict cola expectat pretiosum fructum terrae, patienter ferens^»
Et en effet, Chrétiens, pour dompter, si je puis parler de la sorte, la dureté de la terre, surmonter l'inégalité des saisons, et supporter, sans relâche, l'assiduité d'un si long travail, qu'y a-t-il de plus nécessaire qu'T la patience? Mais vous en avez d'autant plus besoin, ô laboureurs spirituels! que le grain que vous semez est plus délicat et plus précieux; le champ que vous cultivez, plus stérile; les fruits que vous attendez, ordinairement plus tardifs; et les vicissitudes que vous craignez, sans comparaison plus dangereuses. Pour vaincre ces difficultés, il faut une patience invincible, teUe qu'étoit celle de François de Sales. Bien loin de se dégoûter ou de relâcher son application, quand la terre, qu'il cultivoit, ne lui donnoit pas des fruits assez tôt: il augmentoit son ardeur, quand elle ne lui produisoitque des ép:'nes. On a vu des hommes ingrats auxquels il avoit donné tant de veilles, pour les conduire par la droite voie, qui au lieu de reconnoître ses soins, s'emportoient jusqu'à cet excès de lui faire mUle reproches outrageux. C'étoit un sourd quin'entendoitpas, et un muet qui ne parloit pas : «Ego autem tauquam surdus non audiebam, et sicut mutus non a aperiens os suum'. » Il louoit Dieu dans son cœur, de lui faire naître cette occasion de fléchir, par sa patience, ceux qui résistoient à ses bons conseils. Quelque étrange que fût leur emportement, il ne lui est jamais arrivé de se plaindre d'eux; mais il n'a jamais cessé de les plaindre eux-mêmes; et c'est le second sentiment d'un bon directeur.
Vous le savez, ô pécheurs 1 lépreux spirituels que la Providence divine adressoit à cet Elisée; vous particulièrement, pauvres dévoyés d#
♦ - lot., V, 1. - ... tS. JUUVU, i4.
ce grand diocèse de Genève, et vous, pasteurs des troupeaux errants, ministres d'iniquité, qui corrompez les fontaines de Jacob, et tachez de détourner ses eaux vives sur une terre étrangère : lorsque votre bonheur vous a fait tomber entre les mains de ce pasteur charitable, vous avez expérimenté quelles étoient ses compassions.
Et certainement, Chrétiens, il n'est rien de plus efficace, pour toucher les cœurs, que cette sincère démonstration d'une charité compa' tissante. La compassion va bien plus au cœur, lorsqu'elle montre le désir de sauver; et les larmes du père affligé, qui déplore les erreurs de son prodigue, lui font bien mieux sentir son égarement, que les discours subtils et étudiés, par lesquels il auroit pu le convaincre. C'est ce qui faisoit dire à saint Augustin ' , qu'il falloit rappeler les hérétiques, plutôt par des témoignages de charité, que par des contentions échauffées. La raison en est évidente; c'est que l'ardeur de celui qui dispute peut naître du désir de vaincre : la compassion est plus agréable qui montre le désir de sauver. Un homme peut s'aigrir contre vous, quand vous choquez ses pensées, mais il vous sera toujours obligé que vous désiriez son salut : il craint de servir de trophée à votre orgueil; mais il ne se fâche jamais d'être l'objet de votre charité. Entrez par cet abord favorable ; n'attaquez pas cette place du côté de cette éminence, où la présomption se retranche; ce ne sont que des hauteurs immenses, et des précipices escarpés et ruineux : approchez par l'endroit le plus accessible; et par ce cœur, qui s'ouvre à vous, tâchez de gagner l'esprit qui s'éloigne.
Jamais homme n'a mieux pratiqué cette ruse innocente, et cette salutaire intelligence, que le saint évêque dont nous parlons. Il ne lui étoit pas difficile de persuader aux pécheurs, et particulièrement aux nérétiques qui conversoient avec lui, combien il déploroit leur misère : c'est pourquoi aussitôt ils étoient touchés; et il leur sembloit entendre une voix secrète , qui leur disoit dans le fond du cœur ces paroles de saint Augustin : «Vent, columba te vocat, gemendo te vocat^ : » pécheurs, courez à la pénitence; hérétiques, venez à l'Église; celui qui vous appelle c'est la douceur même; ce n'est pas un oiseau sauvage, qui vous étourdisse par ses cris importuns, ou qui vous déchire par ses ongles; c'est une colombe qui gémit pour vous, et qui tâche de vous attirer, en gémissant, par l'effort d'une compassion plus que paternelle : aVeni, columba te vocat, gemendo te vocat. » Un homme si tendre, mes Sœurs, et si charitable, sans doute n'avoit pas de peine à se rabaisser par une miséricordieuse condescendance, qui est la troisième partie de la douceur chrétienne, et la qualité la plus nécessaire à un fidèle conducteur des âmes : condescendance, mes Sœurs, que l'onction de la charité produit dans les cœurs; et voici en quelle manière.
Je vous parlois tout à l'heure de ces changements merveilleux, que fait dans les cœurs l'amour des enfants, entre lesquels le plus remarquable est d'apprendre à se rabaisser. Car voyez cette mère et cette
1. In Joan., Tract., vi, n. 15, t. III. part, n, coi. 337. — 2. Ibid.
nourrice, ou ce père même, si vous voulez, comme il se rapetisse avec cet enfant, si je puis parler de la sorte. Il vient du palais, dit saint Augustin', où il a prononcé des arrêts, où il a fait retentir tout le barreau du bruit de son éloquence : retourné dans son domestique, parmi ses enfants, il vous paroît un autre bomme : ce ton de voix magnifique a dégénéré, et s'est changé en un bégaiement; ce visage, naguère si grave, a pris tout à coup un air enfantin; une troupe d'enfants l'environne, auxquels il est ravi de céder; et ils ont tant de pouvoir sur ses volontés, qu'il ne peut leur rien refuser que ce qui leur nuit. Puisque l'amour des enfants produit ces effets, il faut bien que la charité chrétienne, qui donne des sentiments maternels, particulièrement aux pasteurs des âmes, inspire en même temps la condescendance : elle accorde tout, excepté ce qui est contraire au salut. Vous le savez, ô grand Paul! qui êtes descendu tant de fois du troisième ciel, pour bégayer avec les enfants; qui paroissiez vousmême, parmi les fidèles, ainsi qu'un enfant : aFacti sumus parvuli a in medio vestrum^; » petit avec les petits, gentil avec les gentils, infirme avec les infirmes; tout à tous, afin de les sauver tous.
Que dirai-je maintenant de saint François de Sales? Ce sera, mes Frères, vous représenter au naturel les saints artifices de sa charitable condescendance pour les âmes, que de vous exposer ici les vrais caractères de la charité pastorale, que saint Augustin nous a si tendrement exprimés. «La charité, nous dit-il, enfante les uns, s'affoiblit avec les autres; elle a soin d'édifier ceux-ci, elle craint de blesser ceux-là; elle s'abaisse vers les uns, elle s'élève vers les autres : douce pour certains, sévère à quelques-uns, ennemie de personne, elle se montre la mère de tous; elle couvre de ses plumes molles ses tendres poussins; elle appelle d'une voix pressante ceux qui se plaignent; et les superbes, qui refusent de se rendre sous ses ailes caressantes, deviennent la proie des oiseaux voraces : » « Ipsa chantas alios parturit, t. cum aliis infirmatur; alios curât sedificare, alios contremiscit offena dere; ad alios se inclinât, ad alios se erigit; aliis blanda, aliis € severa; nuUi inimica; omnibus mater ;... languidulis plumis teneros « fœtus operit, et susurrantes pullos contracta voce advocat; cujus « blandas alas refugientes superbi, prseda fiunt alitibus. » Elle s'élève contre les uns sans s'emporter, et s'abaisse devant les autres sans se démettre : sévère à ceux-là sans rigueur, et douce à ceux-ci sans flatterie : elle se plaît avec les forts; mais elle les quitte pour courir aux besoins des foibles.
1. InJoan., tract., vn, n. 22, tom. III, part. 11, col. 352. — 2. / Thess. 11, 7,