‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 144 sur 221 · SERMON POUR LE MARDI DE LA IIP SEMAINE · texte numérisé non relu

SERMON POUR LE MARDI DE LA IIP SEMAINE

DE CARÊME »

« Ubi sunt duo vel très coDgregati in nomine meo, ibi sum in med j « eorum. j> ,

Où il y a deux ou trois personnes assemblées en mon nom, je serai au milieu d'elles. Matth. xviii , 20.

Ce que dit saint Augustin est très-véritable , qu'il n'y a rien de si paisible ni de si farouche que l'homme; rien de plus sociable par sa nature , ni rien de plus discordant et de plus contredisant par son vice : a Tsihil est enim quam hoc genus tam discordiosum vitio, tam sociale natura'. » L'homme étoit fait pour la paix, et il ne respire que la guerre. Il s'est mêlé dans le genre humain un esprit de dissension et d'hostilité qui bannit pour toujours le repos du monde. Ni les lois, ni la raison, ni l'autorité ne sont pas capables d'empècber que l'on ne voie toujours parmi nous la confiance tremblante et les amitiés incertaines, pendant que les soupçons sont extrêmes, les jalousies furieuses, les médisances cruelles, les flatteries malignes, les inimitiés implacables.

Jésus-Christ s'oppose dans notre Evangile au co::rs et au débordement de tant de maux ; et il y établit la concorde et la société entre les hommes par trois préceptes admirables, qui comprennent les devoirs les plus essentiels de notre mutuelle correspondance. Premièrement il ordonne que l'on s'unisse en son nom, et se déclare le protecteur d'une telle société ; a Ubi fuerint duo vel très congregati in nomine « meo, ibi sum in medio eorum : » a Où seront deux ou trois personnes assemblées en mon nom, là je serai au milieu d'elles. » En second lieu il nous enseigne de nous corriger mutuellement par des avis charitables : « Corripe eum inter te et Ipsum solum^ : » œ Reprenez, dit-il, votre frère entre vous et lui. » Enfin il commande expressément de pardonner les injures, et il ne donne aucunes bornes à cette indulgence : a Pardonnez, dit-il, les offenses, je ne dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à septante fois sept fois; » c'est-à-dire, jusqu'à l'infini et sans aucunes limites : « usque septuagies septies*. » Je trouve dans ces trois préceptes tout ce qu'il y a de plus important dans la charité fraternelle : car trois choses étant nécessaires, d'en établir le principe, d'en ordonner l'exercice, d'en surmonter les obstacles, Jésus-Christ établit le principe de l'amitié chrétienne dans l'autorité de son nom, a. in nomine meo. » 11 en prescrit le plus noble et le plus utile exercice

1. Sermon poor le mardi de la 3« semaine de Carêtae. pféché à la c<>tir, sur la charité fraternelle.

t. De civ. Dei, lib. xn, cap. xxvn. tom. VII, coi. 325. S. Matth. XVIII. 15. — ■.. Ibid., M.

dans les avertissements mutuels : a Corripe eum. » Enfin il en surmonte le plus grand obstacle par le pardon des injures : « Non dico « tibi usque septies, sed usque septuagies septies. » C'est le sujet de ce discours. Entrons d'abord en matière; et montrons avant toutes choses dans le premier point, que Dieu seul est le fondement de toute amitié véritable.

PREMIER POINT

Quoique l'esprit de division se soit mêlé bien avant dans le genre humain, il ne laisse pas de se conserver au fond de nos cœurs un principe de correspondance et de société mutuelle qui nous rend ordinairement assez tendres, je ne dis pas seulement à la première sensibilité de la compassion, mais encore aux premières impressions de l'amitié. De là naît ce plaisir si doux de la conversation, qui nous fait entrer comme pas à pas dans l'âme les uns des autres. Le cœur s'échauffe, se dilate; on dit souvent plus qu'on ne veut, si l'on ne se retient avec soin, et c'est peut-être pour cette raison que le Sage dit quelque part, si je ne me trompe, que la conversation enivre, parce qu'elle pousse au dehors le secret de l'âme par une certaine chaleur et presque sans qu'on y pense. Par là nous pouvons comprendre que cette puissance divine, qui a comme partagé la nature humaine entre tant de particuliers, ne nous a pas tellement détachés les uns des autres, qu'il ne reste toujours dans nos cœurs un lien secret et un certain esprit de retour pour nous rejoindre. C'est pourquoi nous avons presque tous cela de commun, que non-seulement la douleur, qui étant foible et impuissante demande naturellement du soutien, mais la joie, qui abondante en ses propres biens semble se contenter d'elle-même, cherche le sein d'un ami pour s'y répandre, sans quoi elle est imparfaite et assez souvent insipide : tant il est vrai, dit saint Augustin, que rien n'est plaisant à l'homme s'il ne le goûte avec quelque autre homme dont la société lui plaise : « Nihil est homini amicum sine homine « amico *. »

Mais comme ce désir naturel de société n'a pas assez d'étendue, puisqu'il se restreint ordinairement à ceux qui nous plaisent par quelque conformité de leur humeur avec la nôtre; ni assez de cordialité, puisqu'il est le plus souvent cimenté par quelque intérêt, foible et ruineuj fondement de l'amitié mutuelle; ni enfin assez de force, puisque nos humeurs et nos intérêts sont des choses trop changeantes pour être l'appui principal d'une concorde solide : Dieu a voulu, Chrétiens, que notre société et notre mutuelle confédération dépendît d'une origine plus haute; et voici l'ordre qu'il a établi. Il ordonne que l'amour et la charité s'attachent premièrement à lui comme au pnncipe de toutes choses, que de là elle se répande par un épanchement général sur tous les hommes qui sont nos semblables, et que lorsque nous entrerons dans des liaisions et des amitiés particulières, nous

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