I. Ad Prob., epist. cxxx, n. 4, tom. Il, coL
les fassions dériver de ce principe commun, c'est-à-dire de lui-même; sans quoi je ne crains point de vous assurer que jamais vous ne trouverez d'amitié solide, constante, sincère.
Cet ordre de la charité est établi, Chrétiens, dans ces deux commandements, qui sont, dit le Fils de Dieu, le mystérieux a abrégé de la loi et des prophètes : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, et tu aimeras ton prochain comme toi-même'. » Et afin que vous entendiez avec combien de sagesse Jésus-Christ a renfermé dans ces deux préceptes toute la justice chrétienne, vous remarquerez, s'il vous plaît, que pour garder la justice nous n'avons que deux choses à considérer, premièrement sous qui nous avons à vivre, et ensuite avec qui nous avons à vivre. Nous vivons sous l'empire souverain de Dieu et nous sommes faits pour lui seul; c'est pourquoi le devoir essentiel de la nature raisonnable, c'est de s'unir saintement à Dieu par une fioèle dépendance : mais comme en vivant ensemble sous son empire suprême, nous avons aussi à vivre arec nos semblables en paix et en équité, il s'ensuit que l'accessoire est le second bien, que nous ne devons chérir que pour Dieu; mais aussi qui nous doit être après Dieu le plus estimable, c'est notre société mutuelle. Par où vous voyez manifestement qu'en effet toute la justice consiste dans l'observance fie ces deux préceptes, conformément à cette parole de notre Sauveur : « Toute la loi et les prophètes dépendent de ces deux commandements : » « In his duobus mandatis universa lex pendet et pro- « phetae *. »
Cette doctrine étant supposée, il est aisé de comprendre que le premier de ces préceptes, c'est-à-dire celui de l'amour de Dieu, est le fondement nécessaire de l'autre, qui regarde l'amour du prochain. Car qui ne voit clairement que pour aimer le prochain comme nousmêmes il faut être capable de lui désirer et même de lui procurer le même bien que nous désirons? et pour pouvoir s'élever à une si haute et si pure disposition, ne faut-il pas avoir détaché son cœur des biens particuliers . où nous pouvons être divisés par la partialité et la concurrence, pour retourner par un amour chaste au bien commun et général de la créature raisonnable, c'est-à-dire Dieu, qui seul suffit à tous par son abondance , et que nous possédons d'autant plus que nous travaillons davantage à en faire part aux autres? Celui donc qui aime Dieu d'un cœur véritable, comme parle l'Écriture sainte^, est capable d'aimer cordialement, non-seulement quelques hommes, mais tous les hommes, et de vouloir du bien à tous avec une charité parfaite. Mais celui au contraire qui n'aime pas Dieu, quoi qu'il dise et quoi qu'il promette, il n'aimera que lui-même; et ainsi tout ce qu'il aura d'amour pour les autres ne peut jamais être ni pur ni sincère, ni enfin assez cordial pour mériter qu'on s'y fie.
En efTet, cette attache intime que nous avons à nous-mêmes, c'est la ligne de séparation, c'est la paroi mitoyenne entre tous cœurs, c'est ce qui fait que chacun de nous se renferme tout entier dans ses inté-
i. Luc. X, 27. — 2. Matth. xxn, 40. — S. Jot. xxiv, 14,
rets et se cantonne en lui-même, toujours prêt à dire avec C?iq. a Qu'ai-je affaire de mon frère? » «Num custos fratris mei sum ego»?» C'est pourquoi l'apôtre saint Paul parlant de ceux qui s'aiment eux-mêmes, dit a ce sont des hommes sans affection, et ennemis de la paix : » tt Erunt homines s'=>:psos amantes, sine affectione, sine pace^. » Car il est vrai que notre amour-propre nous empêche d'aimer le prochain comme la loi le prescrit. La loi veut que nous l'aimions comme nousmêmes, » sicut teipsum; » parce que selon la nature et selon la grâce il est notre prochain et notre semblable, et non pas notre inférieur ' mais l'amour-propre bien mieux obéi fait que nous l'aimons pour nousmêmes, et non pas comme nous-mêmes; non pas dans un esprit de société pour vivre avec lui en concorde, mais dans un esprit de domination pour le faire servir à nos desseins. C'est ainsi que le monde aime , vous le savez ; et c^est pourquoi il est véritable que le monde n'aime rien, et qu'on n'y trouve point d'amitié solide : oc sine affectione, « sine pace. » Non ; jamais l'homme ne sera capable d'aimer son prochain comme soi-même et dans un esprit de société, jusqu'à ce qu'il ait triomphé de son amour-propre en aimant Dieu plus que soi-même. Car pour faire ce grand effort, de nous détacher de nous-mêmes, il faut avoir quelque objet qui soit dans une si haute élévation, que nous croyions ne rien perdre en renonçant à nous-mêmes pour nous abandonner à lui sans réserve. Or est-il que Dieu est le seul à qui cette haute supériorité et cet avantage appartient; et les créatures qui nous environnent, bien loin d'être naturellement au-dessus de nous, sont au contraire rangées avec nous dans le même degré de bassesse sous l'empire souverain de ce premier Être.
Par conséquent, Chrétiens, jusqu'à ce que nous aimions celui qui peut seul par sa dignité nous arracher à nous-mêmes, nous n'aimerons que nous-mêmes. La source de notre amitié pourra bien en quelque sorte couler sur les autres, mais elle aura toujours son reflux sur nous, et toute notre générosité ne sera qu'un art un peu plus honnête de se faire des créatures, ou de contenter une gloire intérieure. Ainsi le véritable amour du prochain a son principe nécessaire dans l'amour de Dieu, il marche avec lui d'un pas égal; et quoiqu'on trouve quelquefois des naturels nobles qui semblent s'élever beaucoup au-dessus de toutes les foiblesses communes, je soutiens qu'il n'y a que l'amour de Dieu qui puisse changer dans nos cœurs cette pente de la nature, de ne s'attacher qu'à soi-même. Comme donc Dieu est peu aimé, il ne faut pas s'étonner si le prophète s'écrie qu'il ne sait plus à qui se âer. Nous habitons, dit-il, au milieu des fraudes et des tromperies, chacun se défie et chacun trompe; il n'y a plus de droiture, il n'y a plus de' sûreté, il n'y a plus de foi parmi les hommes : « Unusquisque se a a proximo suo custodiat, et in omni fratre suo non habeat fiduciam; « et omnis amieus fraudulenter incedet, et vir fratrem suum deria débit... Habitatio tua in medio doli^. d a On ne trouve plus de saint sur la terre; il n'y a personne qui ait le cœur droit : tous tendent
t. Om§$. rv, 9. — 2. // ÏYw»., m, 2, 3. — 3. Jer. n, 4. 5, 6.
des pièges pour verser le sang; le frère cherche la mort de son frère.... Ne vous fiez pointa votre ami.... Car l'homme a pour ennemis ceux de sa propre maison : » « Periit sanctus de terra, et rectus in « hominibus non est : omnes in sanguine insidiantur, vir fratrem a suura ad mortem venatur.... Nolite credere amico.... Et inimici ho- Œ minis, domestici ejus».
Je pourrois bien, Chrétiens, faire aujourd'hui les mêmes plaintes; et encore qu'on ne vit jamais plus de caresses, plus d'embrassements, plus de paroles choisies, pour témoigner une parfaite cordialité, ah! si nous pouvions percer dans le fond des cœurs, si une lumière divine venoit découvrir tout-à-coup ce que la bienséance, ce que l'intérêt, ce que la crainte tient si bien caché; ô quel étrange spectacle 1 et que nous serions étonnés de nous voir les uns les autres avec nos soupçons, et nos jalousies, et nos répugnances secrètes les uns pour les autres! Non, l'amitié n'est qu'un nom en l'air, dont les hommes s'amusent mutuellement et auquel aussi ils ne se fient guère. Que si ce nom est de quelque usage, il signifie seulement un commerce de politique et de bienséance. On se ménage par discrétion les uns les autres; on oblige par honneur et on sert par intérêt, mais on n'aime pas véritablement. La fortune fait les amis, la fortune les change bientôt : comme chacun aime par rapport à soi, cet ami de toutes les heures est au hasard à chaque moment de se voir sacrifié à un intérêt plus cher, et tout ce qui lui restera de cette longue familiarité et de cette intime correspondance, c'est que l'on gardera un certain dehors, afin de soutenir pour la forme quelque simulacre d'amitié et quelque dignité d'un nom si saint. C'est ainsi que savent aimer les hommes du monde. Démentezmoi, Messieurs, si je ne dis pas la vérité : et certes si je parlois en un autre lieu, j'aUéguerois peut-être la cour pour exemple; mais puisque c'est à elle que je parle, qu'elle se connoisse elle-même et qu'elle serve de preuve à la vérité que je prêche.
Concluons donc. Chrétiens, que la charité envers Dieu est le fondement nécessaire de la société envers les hommes; c'est de cette haute origine que la charité doit s'épancher généreusement sur tous nos semblables par une inclination générale de leur bien faire dans toute l'étendue du pouvoir que Dieu nous en donne. C'est de ce même principe que doivent naître nos amitiés particulières, qui ne seront jamais plus inviolables ni plus sacrées que lorsque Dieu en sera le médiateur. Jonathas et David étoient unis en cette sorte, et c'est pourquoi le dernier appelle leur amitié mutuelle « l'alliance du Seigneur, » a fœdus a Domini*, » parce qu'elle avoit été contractée sous les yeux de Dieu, et qu'il devoit en être le protecteur, comme il en étoit le témoin. Aussi le monde n'en a jamais vu ni de plus tendre, ni de plus fidèle, ni de plus désintéressée. Un trône à disputer entre ces deux parfaits amis n'a pas été capable de les diviser, et le nom de Dieu a prévalu à un si grand intérêt. Heureux celui, Chrétiens, qui pourroit trouver un pareil tré.sor! Il pourroit bien mépriser à ce prix toutes les riche.sses