‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 146 sur 221 · Mich. VII, 2, 5, 6.-2. / Reg., xx · texte numérisé non relu

Mich. VII, 2, 5, 6.-2. / Reg., xx

du monde; car une telle amitié contractée au nom de Dieu et jurée, pour ainsi dire, entre ses mains, ne craint pas les dissimulations ni les tromperies. Tout s'y fait aux yeux de celui qui voit dans le fond des cœurs; et sa vérité éternelle, fidèle caution de la foi donnée, garantit cette amitié sainte des changements infinis dont le temps et les intérêts menacent toutes les autres. Un ami de cette sorte fidèle à Dieu et aux hommes est un trésor inestimable; et il nous doit être sans comparaison plus cher que nos yeux, parce que souvent nous voyons mieux par ses yeux que par les nôtres, et qu'il est capable de nous éclairer quand notre intérêt nous aveugle : c'est ce qu'il faut vous expliquer dans la deuxième partie.

BEUnÊlfE POINT.

La science la plus nécessaire à la vie humaine, c'est de se connoître soi-même; et saint Ausustin a raison de dire' qu'il vaut mieux savoir ses dé'auts que de pénétrer tous les secrets des États et des empires, et de savoir démêler toutes les énigmes de la nature. Cette science est d'autant plus belle qu'elle n'est pas seulement la plus nécessaire, mais encore la plus rare de toutes. Nous jetons nos regards bien loin, et pendant que nous nous perdons dans des pensées infinies, nous nous échappons à nous-mêmes : tout le monde connoît nos défauts, nous seuls ne les savons pas; et deux choses nous en empêchent.

Premièrement, Chrétiens, nous nous voyons de trop près; l'œil se confond avec l'objet, et nous ne sommes pas assez détachés de nous pour nous regarder d'un regard distinct et nous voir d'une pleine vue. Secondement, et c'est le plus grand désordre, nous ne voulons pas nous connoître, si ce n'est par les beaux endroits. Nous nous plaignons du peintre, qui n'a pas su couvrir nos défauts; et nous aimons mieux ne voir que notre ombre et notre figure si peu qu'elle semble belle, que notre propre personne si peu qu'il y paroisse d'imperfection. Le roi Achab, violent, imbécile et foible, ne pouvoit endurer Michée, qui lui disoit de la part de Dieu la vérité de ses fautes et de ses affaires, qu'il n'avoit pas la force de vouloir apprendre ; et il vouloit qu'il lui contât avec ses flatteurs des triomphes imaginaires. C'est ainsi que sont faits les hommes; et c'est pourquoi le divin Psalmiste a raison de s'écrier : « Delicta quis intelligit'? v a Qui est-ce qui connoît ses défauts? « Où est l'homme qui sait acquérir cette science si nécessaire? Combien sommes-nous ardents et vainement curieux ! Dans quel abîmo des cœurs , dans quels mystères secrets de la politique, dans quelle obscurité de la nature n'entreprenons-nous pas de pénétrer? Malgré cet espace immense qui nous sépare d'avec le soleil, nous avons su découvrir ses taches; c'est-à-dire remarquer des ombres dans le sein même de la lumière. Cependant nos propres taches nous sont inconnues, nous seuls voulons être sans ombre; et nos défauts, qui sont la fable du peuple, nous sont cachés à nous-mêmes : « Delicta quis intelligit? »

i. D* ÏWn., lib. IV, n. l, tom. VIII, col. 809. — 2. l*a. xvm, 12.

SERMON SUR LA CHARiré FRATERNELLE. 353

Pour acquérir, Chrétiens, une science si nécessaire, il ne faut point d'autre docteur qu'un ami fidèle. Venez donc, ami véritable, s'il y en a quelqu'un sur la terre, venez me montrer mes défauts que je n-e vois pas. Montrez-moi les défauts de mes mœurs, ne me cachez pas même ceux de mon esprit. Ceux que je pourrai réformer, je les corrigerai par votre assistance; et s'il y eu a qui soient sans remède, ils servi i ont à confondre ma présomption.' Venez donc, encore une fois, ô ami fidèle, ne me laissez pas manquer en ce que je puis, ni entreprendre plus que je ne puis, afin qu'en toutes rencontres je mesure ma vie à la raison, et mes entreprises à mes forces.

Cette obligation, Chrétiens, entre les personnes amies, est de droit étroit et indispensable. Car le précepte de la correction étant donné pour toute l'église dans l'évangile que nous traitons, il seroit sans doute à désirer que nous fussions tous si bien disposés que nous pussions profiter des avis de tous nos frères. Mais comme l'expérience nous fait voir que cela ne réussit pas, et qu'il importe que nous regardions à qui nos conseils peuvent être utiles, ce précepte de nous avertir mutuellement se réduit pour l'ordinaire envers ceux dont nous professons d'être amis.

Je suis bien aise, Messieurs, de vous dire aujourd'hui ces choses, parce que nous tombons souvent dans de grands péchés pour ne pas assez connoître les sacrés devoirs de l'amitié chrétienne. La charité, dit saint Augustin', voudroit profiter à tous; mais comme elle ne peut s'étendre autant dans l'exercice, qu'elle fait dans son intention, elle nous attache principalement à ceux qui par le sang, ou par l'amitié, ou par quelqu'autre disposition des choses humaines, nous sont en quelque sorte échus en partage. Regardons nos amis en cette manière : pensons qu'un sort bienheureux nous les a donnés pour exercer envers eux ce que nous devrions à tous, si tous en étoient capables. C'est une parole digne de Caïn, que de dire : Ce n'est pas à moi à garder mon frère -, croyons, Messieurs, au contraire, que nos amis sont à notre garde, qu'il n'y a rien de plus cruel que la complaisance que nous avons pour leurs vices, que nous taire en ces rencontres c'est les trahir; et que ce n'est pas le trait d'un ami, mais l'action d'un barbare, que de les laisser tomber dans un précipice faute de lumière, pendant que nous avons en main un flambeau que nous pourrions leur mettre devant les yeux; « Vir iniquus lactat amicum suum, et ducit a eum per viam non bonam ' : » « L'homme injuste séduit son ami, et il le conduit par une voie qui n'est pas bonne. »

Après avoir établi l'obligation de ces avis charitables, montrez-en ks conditions dans les paroles précises de notre Evangile. Premièrement, Chrétiens, il y faut de la fermeté et de la vigueur; car, remarquez, le Sauveur n'a pas dit : Avertissez votre frère, mais « Reprenez votre frère*. » Usez de la liberté que le nom d'amitié vous donne, ne cédez pas, ne vous rendez pas, soutenez vos justes senti-

I. De ver. rel., n. 91, tom. I. col. 7ào 2. Prov, xvi, '29. 3. Matth. xvm, 15.

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ments, parlez à votre ami en ami : jetez-lui quelquefois au front des vérités toutes sèches qui le fassent rentrer en lui-même; ne craignez point de lui faire honte, afin qu'il se sente pressé de se corriger, et que, confondu par vos reproches, il se rende enfin digne de louanges.

Mais, avec cette fermeté et cette vigueur, gardez-vous bien de sortir des bornes de la discrétion : je hais ceux qui se glorifient des avis qu'ils donnent; qui veulent s'en faire honneur plutôt que d'en tirer de l'utilité, et triompher de leur ami plutôt que de le servir. Pourquoi le reprenez-vous ou pourquoi vous en vantez -vous devant tout le monde ? G'étoit une charitable correction, et non une insulte outrageuse que vous aviez à lui faire. Le Maître avoit commandé; écoutez le Sauveur des âmes : « Reprenez, dit-il ', entre vous et lui; » parlez en secret, parlez à l'oreille. N'épargnez pas le vice, mais épargnez la pudeur, et que votre discrétion fasse sentir au coupable que c'est un ami qui parle.

Mais surtout venez animé d'une charité véritable ; pesez cette parole du Sauveur des âmes . « S'il vous écoute, dit-il % vous aurez gagné votre frère. B Quoiqu'il se fâche, quoiqu'il s'irrite, ne vous emportez jamais. Faites comme les médecins; pendant qu'un malade troublé leur dit des injures, ils lui appliquent des remèdes : « Audiunt conviée tium, praebent medicamentum, » dit saint Augustin 3. Suivez l'exemple de saint Cyprien, dont le même saint Augustin a dit ce beau mot : qu'il reprenoit les pécheurs avec une Corce invincible, et aussi qu'il les supportoit avec une patience infatigable : a Et veritatis libertate Œ redarguit, et charitatis virtute sustinuit ♦. »

Mais pendant que le Fils de Dieu nous prépare avec tant de soin des avertissements autant charitables que fermes et vigoureux, songeons à les bien recevoir. Apprenons de lui à connoître nos véritables amis, et à les distinguer d'avec les flatteurs. Que dirai-je ici, Chrétiens, et quel remède pourrai-je trouver contre un poison si subtil ? Il ne suffit pas d'avertir les hommes de se tenir sur leurs gardes; car qui ne se tient pas pour tout averti? Oii sont ceux qui ne craignent pas les embûches de la flatterie ? mais en les craignant on y tombe ; et le flatteur nous tourne en tant de façons qu'il est malaisé de lui échapper. De dire, avec cet ancien*, qu'on le connoîtra par une certaine aflfectation de plaire en toute rencontre, ce n'est pas aller à la source; c'est parler de l'artifice le plus vulgaire et du fard le plus grossier de la flatterie. Celle de la cour est bien plus subtile : elle sait non-seulement avoir de la complaisance, mais encore résister et contredire, pour céder plus agréablement en d'autres rencontres. Elle imite non-seulement la douceur de l'ami, mais encore jusqu'à sa franchise et sa liberté; et nous voyons tous les jours que péhdant que nous triomphons d'être sortis des mains d'un flatteur, un autre nous engage insensi-

i. Matth. rvm, 15. —2. Ibid. — 3. Serm. cccLvn, n. 4, tom. V, coL 1393. 4. De baptis. cont. Donat.^ lib. V, cap. xvn, n. 23, tom. IX, col. î5î. 5 Cicer. De amiciê n. 15,

ùiement, que nous ne croyons plus flatteur, parce qu'il flatte d'une autre manière : tant l'appât est délicat et imperceptible, tant la séduction est puissante !

Donc, pour arracher la racine, cessons de nous prendre aux autres d'un mal qui vient de nous-mêmes. Ne parlons plus des flatteurs qui nous environnent par le dehors, parlons d'un flatteur qui est au dedans, par lequel tous les autres sont autorisés. Toutes nos passions sont des flatteuses, nos plaisirs sont des flatteurs : surtout notre amour-propre est un grand flatteur qui ne cesse de nous applaudir au dedans; et tant que nous écouterons ce flatteur, jamais nous ne manquerons d'écouter les autres. Car les flatteurs du dehors, âmes vénales et prostituées, savent bien connoître la force de cette flatterie intérieure. C'est pourquoi ils s'accordent avec elle, ils agissent de concert et d'intelligence. Ils s'insinuent si adroitement dans ce commerce de nos passions, dans cette secrète intrigue de notre cœur, dans cette complaisance de notre amour-propre, qu'ils nous font demeurer d'accord de tout ce qu'ils disent. Ils rassurent dans ses propres vices notre conscience tremblante, « et mettent, dit saint Paulin, le comble à nos péchés par le poids d'une louange injuste et artificieuse : a Sarcio: nam peccatorum pondère indebitae laudis accumulât •. » Que si nous voulons les déconcerter, et rompre cette intelligence, voici l'unique remède; un amour généreux de la vérité, un désir de nous connoître nous-mêmes : Oui, je veux résolument savoir mes défauts : je voudrois bien ne les avoir pas; mais puisque je les ai, je les veux connoître, quand même je ne voudrois pas encore les corriger : car quand mon mal me plairoit encore, je ne prétends pas pour cela le rendre incurable; et si je ne presse pas ma guérison, du moins ne veux-je pas rendre ma mort assurée.

Apprenons donc nos défauts avec joie et reconnoissance de la bouche de nos amis; et si peut-être nous n'en avons pas qui nous soient assez fidèles pour nous rendre ce bon office, apprenons-les du moins de la bouche des prédicateurs. Car à qui ne parle-t-on pas dans celte chaire, sans vouloir parier à personne? à qui la lumière de l'Évangile ne montre-t-elle pas ses péchés? La loi de Dieu, Chrétiens, que nous vous mettons devant les yeux, n'est-ce pas un miroir fidèle, où chacun, et les rois et les sujets, se peut reconnoltre? mais personne ne s'applique rien. On est bien aise d'entendre parler contre les vices des hommes , et l'esprit se divertit à écouter reprendre les mauvaises mœurs. Tonnez tant qu'il vous plaira, ô prédicateur; mais l'on ne s'émeut non plus que si l'on n'avoit aucune part à cette juste censure. Ce n'est pas ainsi, Chrétiens, qu'il faut écouter l'Évangile, mais plutôt il faut pratiquer ce que dit si sagement l'Ecclésiastique : « Verbum « sapiens quodcumque audierit scius laudabit, et ad se adjiciet' : » « L'homme sage qui entend, dit-il, quelque parole sensée, la loue et se l'applique à lui-même. » Voyez qu'il ne se contente pas de la trouver belle et de la louer; il ne fait pas comme plusieurs, qui regardent

l. Epiai. XXIV, 'd Sectf., n. I. — 2, EccLx. xxi, 18.

à droite et à gauche à qui elle est propre, et à qui elle pourroit convenir Il ne s'amuse pas à deviner la pensée de celui qui parle, et à iui fa.re dire des choses à quoi il ne songe pas. Il rentre profondément en sa conscience et s'applique tout ce qui se dit : a ad se adjiciet. » C'est là tout le fruit des discours sacrés : pendant que l'Evangile parle à tous, chacun se doit parler en particulier, confesser humblement ses fautes, reconnoltre la honte de ses actions, trembler dans la vue de ses périls. Ouvrez donc les yeux sur vous-mêmes, et n'appréhendez jamais de connoître vos péchés. Vous avez un moyen facile d'en obtenir le pardon : n Remettez, dit le Fils de Dieu ', et il vous sera remis; » pardonnez, et il vous sera pardonné.

TROISIÈME POINT

C'est à quoi je vous exhorte, mes Frères, sur la fin de ce discours. Car après vous avoir montré la nécessité de reconnoltre vos fautes, il est juste de vous donner aussi les remèdes; et le pardon des injures en est un des plus efficaces. A la vérité, Chrétiens, il y a sujet de s'étonner que les hommes pèchent si hardiment à la vue du ciel et de la terre, et qu'ils craignent si peu un Dieu si juste. Mais je m'étonne beaucoup davantage que pendant que nous multiplions nos iniquités par-dessus les sablons de la mer, et que nous avons tant de besoin que Dieu soit bon et indulgent, nous soyons nous-mêmes si inexorables et si rigoureux à nos frères. Quelle indignité et quelle injustice ! nous voulons que Dieu souffre tout de nous, et nous ne pouvons rien souffrir de personne. Nous exagérons sans mesure les fautes qu'on fait contre nous; et l'homme, ver de terre, croit que le presser tant soit peu du pied c'est un attentat énorme, pendant qu'il compte pour rien ce qu'il entreprend hautement contre la souveraine majesté de Dreu et contre les droits de son empire ! Mortels aveugles et misérables, serons-nous toujours si sensibles et si délicats? jamais n'ouvrironsnous les \eux à la vérité? jamais ne comprendrons-nous que celui, qui nous fait injure est toujours beaucoup plus à plaindre que nous qui la recevons? que lui-même, dit saint Augustin 2, se perce le cœur pour nous effleurer la peau; et qu'enfin nos ennemis sont des furieux, qui voulant nous faire boire, pour ainsi dire, tout le venin de leur haine, en font eux-mêmes un essai funeste, et avalent les premiers le poison qu'ils nous préparent? Que si ceux qui nous font du mal sont des malades emportés, pourquoi les aigrissons- nous par nos vengeances cruelles? et que ne tâchons-nous plutôt de les ramener à leur bon cens par la patience et par la douceur?

Mais nous sommes bien éloignés de ces charitables dispositions. Bien loin de faire effort sur nous-mêmes pour endurer une injure, nous croirions nous dégrader et pepser trop bassement de nous-mêmes, si nous ne nous piquions d'être délicats dans les choses qui nous touchent, et nous pensons nous faire grands par celte extrême sensibilité.

t. Luc VI, 37. — 2. Serm. Lïixn, n. 3, tom V, col. 441.

SERMON SUR LA CHARIxé FRATERNELLE. 357

Aussi poussons-nous sans bornes nos ressentiments : nous exerçons sur ceux qui nous fâchent des vengeances impitoyable?, ou bien nous nous plaisons de les accabler par une vaine ostentation d'une patience et d'une piété outrageuse qui ne se remue que par dédain, et qui feint d'être tranquille pour insulter davantage : tant nous sommes cruels ennemis et implacables vengeurs, qui faisons des armes offensives, et des instruments de la colère, de la patience même et de la pétié ! Mais encore ne sont-ce pas là nos plus grands excès : nous n'attendons pas toujours, pour nous irriter, des injures effectives; nos ombrages, nos jalousies, nos défiances secrètes suffisent pour nous armer l'un contre l'autre; et souvent nous nous haïssons, seulement parce que nous croyons nous haïr. L'inquiétude nous prend, nous frappons de peur d'être prévenus; et trompés par nos soupçons, nous vengeons une injure qui n'est pas encore. Jalousies, soupçons, défiances, cruels bourreaux des hommes du monde, et source de mille injustices, à quels excès les engatrez-vous? Que méditez-vous, malheureux; et que vous vois-je rouler dans votre esprit? Quoi! vous les allez porter, vos soupçons, jusqu'aux oreilles importantes? vous méditez même de les porter jusqu'aux oreilles du prince ! Ah ! songez qu'elles sont sacrées , et que c'est les profaner trop indignement que d'y vouloir porter, comme vous faites, ou les injustes préventions d'une haine aveugle, ou les malicieuses inventions d'une jalousie cachée, ouïes pernicieux raffinements d'un zèle affecté.

Arrêtons-nous donc. Chrétiens; prenons garde comme nous parlons du prochain : surtout à la cour, où tout est si important et si délicat. Ce demi-mot que vous dites, ce trait que vous lancez en passant, cette parole malicieuse qui donne tant à penser par son obscurité affectée, tout cela, dit le Sage, ne tombera pas à terre : a A detractione parcite a linguae, quoniam sermo obscurus in vacuum non ibit'. » A la cour on recueille tout, et ensuite chacun commente et tire ses conséquences à sa mode. Prenez donc garde encore une fois à ce que vous dites, retenez votre colère maligne et votre langue trop impétueuse. Car il y a un Dieu au ciel qui nous ayant déclaré qu'il nous demandera compte k son jugement des paroles inutiles*, quelle justice ne fera-t-il pas de celles qui sont outrageantes et malicieuses? Par conséquent. Chrétiens, révérons ses yeux et sa présence; songeons qu'il nous sera fait dans son jugement, comme nous aurons fait à noire prochain : si nous pardonnons, il nous pardonnera; si nous vengeons nos injures, « il nous gardera nos péchés, » comme dit l'Ecclésiastique : « Peccata « illius servans servabit' : » sa vengeance nous poursuivra à la vie et k la mort; et ni en ce monde ni en l'autre, jamais elle ne nous laissera aucun repos. Ainsi n'attendons pas l'heure de la mort pour pardonner à nos ennemis; mais plutôt pratiquons ce que dit l'apôtre : « nue le soleil ne se couche pas sur votre colère : » « Sol non occidat « super iracundiam vestram*. » Ce coeur tendre, ce cœur paternel ne peut comprendre qu'un chrétien, enfant de paix, puisse dormir d'un

1. Sap. I, 11. —3. Matth. xn, 35. — 3. Eccli. xxvm, 1. — 4. Ephcs. iv. 2fi.

sommeil tranquille, ayant le cœur ulcéré et aigri contre son frère, ni qu'il puisse goûter du repos, voulant du mal à son prochain, dont Dieu prend en main la querelle et les intérêts. Mes Frères, le jour décline, le soleil est sur son penchant; l'apôtre ne vous donne guère de loisir, et vous n'avez plus guère de temps pour lui obéir. Ne différons pas davantage une œuvre si nécessaire : hâtons-nous de donner à Dieu nos ressentiments. Le jour de sa mort. Messieurs, sur lequel on rejette toutes les affaires du salut, n'en aura que trop de pressées : commençons de bonne heure à nous préparer les grâces qui nous seront nécessaires en ce dernier jour; et on pardonnant sans délai assurons-nous dès aujourd'hui l'éternelle miséricorde du Père, du Fils, et du Saint-Esprit. Ainsi soit-il.

SERMON POUR LE IV^ DIMANCHE DE CARÊME

a Jésus ergo cum cognovisset quia venturi essent ut râpèrent eum «' et facerent eum regem, subiititerum in montem ipse solus. »

Jésus ayant connu que tout le peuple viendroit pour Venlever et le faire roi, s'enfuit à la montagne tout seul. Joan. vi, 15.

Je reconnois Jésus-Christ à cette fuite généreuse, qui lui fait chercher dans le désert un asile contre les honneurs qu'on lui prépare. Celui qui venoit se charger d'opprobres, devoit éviter les grandeurs humaines. Mon Sauveur ne connoît sur la terre aucune sorte d'exaltation que celle qui l'élève à sa croix; et comme il s'est avancé quand on eut résolu son supplice, il étoit de son esprit de prendre la fuite pendant qu'on lui destinoit un trône.

Cette fuite soudaine et précipitée de Jésus-Christ dans une montagne déserte, où il veut si peu être découvert, que l'évangéliste remarque qu'il ne souffre personne en sa compagnie, œ ipse solus, t, nous fait voir qu'il se sent pressé de quelque danger extraordinaire; et comme il est tout-puissant et ne peut rien craindre pour lui-même, nous devons conclure très-certainement, Messieurs, que c'est pour nous qu'il appréhende.

En effet. Chrétiens, lorsqu'il frémit, dit saint Augustin*, c'est qu'il est indigné contre nos péchés; lorsqu'il est troublé, dit le même Père, c'est qu'il est ému de nos maux : ainsi lorsqu'il craint et qu'il prend la fuite, c'est qu'il appréhende pour nos périls. Jésus-Christ voit dans sa prescience en combien de périls extrêmes nous engage l'amour des

1. Deuxième Sermon pour le 4« dimanche de Carême, prêché à la cour, sur 'aoibition.

2. In Joan,, tract, xlix, n. 19, tom. III, part, il, col. 627.

grandeurs; c'est pourquoi il fuit devant elles, pour jaous obliger à les craindre; et nous montrant par cette fuite les terribles tentations qui menacent les grandes fortunes, il nous apprend tout ensemble que le devoir essentiel du chrétien est de réprimer son ambition. Ce n'est pas une entreprise médiocre de prêcher cette vérité à la cour; et nous devons plus que jamais demander la grâce du Saint-Esprit par l'intercession de Marie. « Ave. »

C'est vouloir en quelque sorte déserter la cour, que de combattre l'ambition, qui est l'âme de ceux qui la suivent; et il pourroit même sembler que c'est ravaler quelque chose de la majesté des princes, que de décrier les présents de la fortune, dont ils sont les dispensateurs. Mais les souverains pieux veulent bien que toute leur gloire s'efiFace en présence de celle de Dieu; et, bien loin de s'offenser que l'on diminue leur puissance dans cette vue, ils savent qu'on ne les honore jamais plus intimement que quand on les rabaisse de la sorte. Ne craignons donc pas, Chrétiens, de publier hautement dans une cour si auguste, qu'elle ne peut rien faire pour des chrétiens qui soit digne de leur estime. Détrompons, s'il se peut, les hommes de cette attache profonde à ce qui s'appelle fortune; et pour cela faisons deux choses. Faisons parler l'Évangile contre la fortune; faisons parler la fortune contre elle-même : que l'Évangile nous découvre ses illusions, qu'ellemême nous fasse voir ses légèretés; que l'Évangile nous apprenne combien elle est trompeuse dans ses faveurs, elle-même nous convaincra combien elle est accablante dans ses revers : ou plutôt voyons Tun et l'autre dans l'histoire du Fils de Dieu. Pendant que tous les peuples courent à lui, et que l^ms acclamations ne lui promettent rien moins qu'un trône, cependant il méprise tellement toute cette vaine grandeur, qu'il déshonore et flétrit son propre triomphe par son triste et misérable équipage. Mais ayant foulé aux pieds la grandeur dans son éclat, la forAine dans ses faveurs, il veut être lui-même l'exemple de l'inscontance des choses humaines; et dans l'espace de trois jours on a vu la haine publique attacher à une croix celui que la faveur publique avoit jugé digne du trône. Par où nous devons apprendre que la fortune n'est rien; et que non-seulement quand elle ôte, mais même quand elle donne, non-seulement quand elle change, mais même quand elle demeure, elle est toujours méprisable : c'est tout le sujet de ce discours.

PREMIER POINT

J'ai donc à faire voir dans ce premier point que la fortune nous joue lors même qu'elle nous est libérale. Je pourrois mettre ses tromperies dans un grand jour, en prouvant, comme il est aisé, qu'elle ne tient jamais ce qu'elle promet; mais c'est quelque chose de plus fort de montrer qu'elle ne donne pas, quand même elle fait semblant de donner. Son présent le plus cher, le plus précieux, celui qui se prodigue le moins, c'est celui qu'elle nomme puissance, c'est celui-là qui enchante les ambitieux, c'est celui-là dont ils sont le plus jaloux, si petite

360 SERMON SUR l' AMBITION.

que soit la part qu'elle en fait. Voyons donc si elle le donne véritablement, ou si ce n'est point peut-être un grand nom par lequel elle éblouit nos yeux malades.

Pour cela il faut rechercher quelle puissance nous pouvons avoir, et de quelle puissance nous avons besoin durant cette vie. Mais comme l'esprit de l'homme s'est fort égaré dans cet examen, tâchons de le ramener à la droite voie par une excellente doctrine de saint Augustin, au livre treizième de la Trinité : là ce grand homme pose pour principe une vérité importante; que la félicité demande deux choses, pouvoir ce qu'on veut, vouloir ce qu'il faut : « Posse quod velit, velle a quod oportet '. » Le dernier est aussi nécessaire que le premier. Que le concours de ces deux choses soit absolument nécessaire pour nous rendre heureux, il parolt évidemment par cette raison : car comme si vous ne pouvez pas ce que vous voulez, votre volonté n'est pas satisfaite; de même si vous ne voulez pas ce qu'il faut, votre volonté n'est pas réglée, et l'un et l'autre l'empêche d'être bienheureuse, parce que si la volonté qui n*est pas contente est pauvre, aussi la volonté qui n'est pas réglée est malade; ce qui exclut nécessairement la félicité, qui n'est pas moins la santé parfaite de la nature que l'affluence universelle du bien. Donc il est également nécessaire de désirer ce qu'il faut, que de pouvoir exécuter ce qu'on veut.

Ajoutons, si vous le voulez, qu'il est encore sans difficulté plus essentiel de désirer ce qu'il faut que de pouvoir ce que l'on désire; car l'un vous trouble dans l'exécution, l'autre porte le mal jusques au principe. Lorsque vous ne pouvez pas ce que vous voulez, c'est que vous en avez été empêché par une cause étrangère; et lorsque vous ne voulez pas ce qu'il faut, le défaut en arrive toujours infailliblement par votre propre dépravation : si bien que le premier n'est tout au plus qu'un pur malheur, et le second toujours une faute; et en cela même que c'est une faute, qui ne voit, s'il a des yeux, que c'est sans comparaison un plus grand malheur? Ainsi l'on ne peut nier, sans perdre le sens, qu'il ne soit bien plus nécessaire à la félicité véritable d'avoir une volonté bien réglée, que d'avoir une puissance bien entendue ?

Et c'est ici, Chrétiens, que je ne puis assez m'étonner des dérèglements de nos affections et de la corruption de nos jugements. Nous laissons la règle, dit saint Augustin î, et nous soupirons après la puissance. Aveugles, qu'entreprenons-nous? La félicité a deux parties, et nous croyons la posséder toute entière, pendant que nous faisons une distraction violente de ses deux parties. Encore rejetons-nous la plus nécessaire; et celle que nous choisissons étant séparée de sa compagne, bien loin de nous rendre heureux, ne fait qu'augmenter le poids de notre misère. Car que peut servir la puissance à une volonté déréglée, sinon qu'étant misérable en voulant le mal, elle le devient encore plus en l'exécutant ? Ne disions-nous pas dimanche dernier que le grand crédit des pécheurs est un Céau que Dieu leur envoie? pour-

1. Cap. xm, n. 17, tom. VIII, coL 9S9. — 3. Loco moz citato, coL 938.

quoi, sinon, Chrétiens, qu'en joignant l'exécution au mauvais désir, c'est donner le moyen à un malade de jeter du poison sur une plaie déjà mortelle : c'est ajouter le comble ? N'est-ce pas mettre le feu à l'humeur maligne, dont le venin nous dévore déjà les entrailles? Le Fils de Dieu reconnoît que Pilate a reçu d'en haut une grande puissance sur sa divine personne. Si la volonté de cet homme eût été réglée, il eût pu s'estimer heureux en faisant servir ce pouvoir, sinon à punir l'injustice et la calomnie, du moins à délivrer l'innocence. Mais parce que sa volonté étoit corrompue par une lâcheté honteuse à son rang, cette puissance ne lui a servi qu'à l'engager contre sa pensée dans le crime du déicide. C'est donc le dernier des aveuglements, avant que notre volonté soit bien ordonnée, de désirer une puissance qui se tournera contre nous-mêmes et sera fatale à notre bonheur, parce qu'elle sera funeste à notre vertu.

Notre grand Dieu, Messieurs, nous donne une autre conduite, parce qu'il veut nous mener par des voies unies, et non pas par des précipices. C'est pourquoi il enseigne à ses serviteurs, non à désirer de pouvoir beaucoup, mais à s'exercer à vouloir le bien, à régler leurs désirs avant de songer à les satisfaire; à commencer leur félicité par une volonté bien ordonnée, avant que de la consommer par une puissance absolue Ou je ne puis assez admirer l'ordre merveilleux de sa sagesse, en ce que la félicité étant composée de deux choses, la bonne volonté et la puissance, il les donne l'une et l'autre à ses serviteurs, mais il les donne chacune en son temps. Si nous voulons ce qu'il faut dans la vie présente, nous pourrons tout ce que nous voudrons dans la vie future. Le premier est notre exercice, l'autre sera notre récompense. Que désirons-nous davantage? Dieu ne nous envie pas la puissance, mais il a voulu garder l'ordre, qui demande que la justice marche la première : « Non quod potentia quasi mali aliquid fugienda a sit, sed ordo servandus est, quo prior est justitia '. » Réglons donc notre volonté par l'amour de la justice, et il nous couronnera en son temps par la communication de son pouvoir. Si nous donnons ce moment de la vie présente à composer nos mœurs, il donnera l'éternité toute entière à contenter nos désirs.

Mais il est temps. Chrétiens, que nous fassions une application plus particulière de cette belle doctrine de saint Augustin. Que demandezvous, ô mortels? quoi? que Dieu vous donne beaucoup de puissance? Et moi je réponds avec le Sauveur que « vous ne savez ce que vous demandez'. » Considérez bien où vous êtes, voyez la mortalité qui vous accable, regardez cette «figure du monde qui passe 3. » Parmi tant de fragilité, sur quoi pensez-vous soutenir cette grande idée de puissance? Certainement un si grand nom doit être appuyé sur quelque chose : et que trouverez-vous sur la terre qui ait assez de force et de dignité pour soutenir le nom de puissance? Ouvrez les yeux, pénétrez l'écorce. La plus grande puissance du monde ne peut s'étendre plus loin que d'ôter la vie à un homme; est-ce donc un si grand effort

1. s. Aag., ubi Bupra, — 2. Matth. xx, 22. — 3. / Cor. vu. 31.

que de faire mourir un mortel, que de hâter de quelques moments le cours d'une vie qui se précipite d'elle-même ? Ne croyez donc pas, Chrétiens, qu'on puisse jamais trouver du pouvoir où règne la mortalité : a Nam quanta potentia potest esse mortalium ? » C'est une sage providence : et ainsi, dit saint Augustin •, le partage des hommes mortels est d'observer la justice; la puissance leur sera donnée au séjour d'immortalité : « Teneant mortales justitiam, potentia immortalibus a dabitur. »

Aspirons, Messieurs, à cette puissance. Si nous sentons d'une foi vive que nous sommes étrangers sur la terre, nous ne désirerons pas avec ambition de gouverner où nous n'avons qu'un lieu de passage, d'être les maîtres où nous ne devons pas même être citoyens. Songeons en quelle cité nos noms sont écrits, songeons qui est celui à qui nous demandons tous les jours que son règne advienne. Si c'est celui que nous appelons notre Père, ne prétendons pas être tout-puissants avant que le règne de notre Père soit arrivé ; ce seroit un contre-temps trop déraisonnable. Ainsi, pour aspirer à la puissance, attendons patiemment que son règne advienne, et contentons-nous, en attendant, de lui demander que sa volonté soit faite. Si nous faisons sa volonté, en nous laissant diriger par sa justice, le règne arrivera où nous participerons à sa puissance.

Je crois que vous voyez maintenant, Messieurs, quelle sorte de puissance nous devons désirer durant cette vie : puissance pour régler nos mœurs, pour modérer nos passions, pour nous composer selon Dieu, puissance sur nous-mêmes, puissance contre nous-mêmes; ou plutôt, dit saint Augustin', puissance pour nous-mêmes contre nousmêmes : « Velit homo prudens esse, velit fortis, velit temperans;... ce atque ut haec veraciter possit, potentiam plane optet, atque appetat a ut potens sit in se ipso, et miro modo adversus se ipsum pro se « ipso. » 0 puissance peu enviée 1 et toutefois c'est la véritable. Car on combat notre puissance en deux sortes, ou bien en nous empêchant dans l'exécution de nos entreprises, ou bien en nous troublant dans le droit que nous avons de nous résoudre; on attaque dans ce dernier l'autorité même du commandement, et c'est la véritable servitude. Voyons l'exemple de l'un et de l'autre dans une même maison.

Joseph étoit esclave chez Putiphar, et la femme de ce seigneur d'Egypte y est la maîtresse. Celui-là dans le joug de la servitude n'est pas maître de ses actions, et celle-ci tyrannisée pas sa passion n'est pas même maîtresse de ses volontés. Voyez où l'a portée un amour infâme. Ahl sans doute, à moins que d'avoir un front d'airain, elle avoit honte en son cœur de cette bassesse ; mais sa passion furieuse lui commandoit au-dedans comme à une esclave : appelle ce jeune homme, confesse ton foible, abaisse-toi devant lui, rends-toi ridicule. Que lui pouvoit conseiller de pis son plus cruel ennemi ? c'est ce que sa passion lui commande. Qui ne voit que dans cette femme la

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