I. P*. civiu, 137. — 2 Lac XXIII, 41. - 3. Rom. v
bien que son espérance la plus assurée, c'est l'exercice des afflictions.
Que peut espérer un soldat que son capitaine ne daigne éprouver? Mais au contraire, quand il l'exerce dans des entreprises laborieuses, il lui donne sujet de prétendre. 0 piété dilicate, qui n'a jamais goûté les afflictions, piété nourrie à l'ombre et dans le repos! je t'entends discourir de la vie future: tu prétends à la couronne d'immortalité, mais tu ne dois pas renverser l'ordre de l'apôtre : «t La patience produit l'épreuve, et l'épreuve produit l'espérance. » Si donc tu espères la gloire de Dieu, viens que je te mette à l'épreuve que Dieu a proposée à ses serviteurs. Voici une tempête qui s'élève, voici une perte de biens, une insulte, une contrariété, une maladie : quoi, tu te laisses aller au murmure, pauvre piété déconcertée! tu ne peux plus te soutenir, piété sans force et sans fondement 1 va, tu n'as jamais mérité le nom d'une piété chrétienne; tu n'en étois qu'un vain simulacre; tu n'étois qu'un faux or, qui brille au soleil, mais qui ne dure pas dans le feu, mais qui s'évanouit dans le creuset : tu n'es propre qu'à tromper les hommes par une vaine apparence; mais tu n'es pas digne de Dieu, ni de la pureté du siècle futur. •
La véritable vertu chrétienne non-seulement se conserve, mais encore se raffine et se purifie dans le feu des afflictions; et si nous nous savons connoltre nous-mêmes, nous comprendrons aisément combien elle a besoin d'y être épurée. Nous nous plaignons ordinairement pourquoi on nous ôte cet ami intime, pourquoi ce fils, pourquoi cet époux, qui faisoit toute la douceur de notre vie : quel mal faisionsnous en les aimant, puisque cette amitié est si légitime? Je ne veux point entendre ces plaintes dans la bouche d'un chrétien : parce qu'un chrétien ne peut ignorer combien la chair et le sang se mêlent dans les affections les plus légitimes, combien les intérêts temporels, combien d'inclinations différentes qui naissent en nous de l'amour du monde : et toutes ces inclinations corrompent la pureté de notre or, je veux dire la perfection de notre vertu, par un indigne mélange. Si tu savois, ô cœur humain, combien le monde te prend aisément, avec quelle facilité tu t'y engages, que tu louerois la main charitable qui vient rompre violemment tes liens, en te troublant dans l'usage des biens de la terre! Il se fait en nous, en les possédant, certains nœuds secrets, certains lacets invisibles, qui engagent même un cœur vertueux insensiblement dans quelque amour déréglé des choses présentes; et cet engagement est plus dangereux, en ce qu'il est ordinai- ^rement plus imperceptible. Si la vertu s'y conserve, elle perd quasi toute sa beauté par le mélange de cet alliage : il est temps de la mettre au feu, afin qu'il en fasse la séparation; et cela de quelle manière? « C'est qu'il faut, dit saint Augustin, que cet homme apprenne en î>erdant ces biens combien il péchoit en les aimant. » Qu'on lui dise que cette maison est brûlée et cette somme perdue sans ressource par une banqueroute imprévue; aussitôtle cœur saignera, la douleur de la plaie lui fera sentir par combien de fibres secrètes ces richesses tenoient au fond de son âme, et combien il s'écartoit de la droite voie T)ar cet engagement vicieux : « Quantum haec aman do peocaverint.
s perdendo senserunt ». » D'ailleurs il connoîtra mieux par expérience la fragilité des biens de la terre, dont il ne se vouloit laisser convaincre par aucuns discours. Dans ce débris des biens périssables, il s'attachera plus fortement aux biens éternels, qu'il commençoit peut-être à trop oublier : ainsi ce petit mal guérira les grands, et ce /eu des afflictions rendra sa vertu plus pure, en la séparant du mélange.
Que si la vertu chrétienne se dégage et se purifie parmi les souffrances , par conséquent , âmes saintes , Dieu qui aime sur toutes choses la simplicité, et la réunion parfaite de tous nos désirs en lui seul, n'aura rien de plus agréable que la vertu ainsi éprouvée. Mais afin de le connoître par expérience, jetez les yeux sur Jésus, l'auteur et le consommateur de notre foi; voyez comme il traite cet heureux voleur, dont je vous ai déjà proposé l'exemple. Mais plutôt voyez, avant toutes choses, à quel degré de perfection sa vertu se trouve élevée par le bon usage qu'il fait de ce moment de souffrances : quoiqu'il n'ait commencé sa conversion qu'à l'extrémité de sa vie, une grâce extraordinaire nous fait voir en lui un modèle accompli de patience et de vertu consommée. Vous lui avez déjà vu confesser et adorer la justice qui le frappe, produire enfin tous les actes d'une pénitence parfaite; écoutez la suite de son histoire : ce n'est plus un pénitent qui vous va parler; c'est un saint d'une piété et d'une foi consommée. Non content d'avoir reconnu l'innocence de Jésus-Christ, contre lequel il voit tout le monde élevé avec tant de rage, il se tourne à lui, Chrétiens, et il lui adresse ses vœux : a Seigneur, lui dit-il, souvenez- vous de moi, lorsque vous serez dans votre royaume : » a Domine, mémento mel cum veneris in regnum tuum ^. » Je triomphe de joie, mes Frères; mon c<Eur est rempli de ravissement, quand je vois la foi de cet homme. Un mourant voit Jésus mourant, et il lui demande la vie : un crucifié voit Jésus crucifié, tt il lui parle de son royaume : ses yeux n'aperçoivent que des croix , et sa foi ne lui représente qu'un trône : quelle foi, et quelle espérance 1 Lorsque nous mourons, Chrétiens, nous savons que Jésus-Christ est vivant; et notre foi ciiancelaiite a peine de s'y confier. Celui-ci voit mourir Jésus avec lui, et il met en lui son espérance : mais encore en quel temps, Messieurs, et dans quelle rencontre de choses? Dans le temps que tout le monde condamne Jésus, et que même les siens l'abandonnent, lui seul est réservé, dit saint Augustin, pour le glorifier à la croix : a Sa foi a commencé de fleurir, quand la foi même des apôtres a été flétrie : » « Tune fides ejus de ligne floruit, quando disci- « pulorum marcuit '. » Les disciples ont délaissé celui qu'ils savoient être l'auteur de la vie, et celui-ci reconnoît pour maître le compagnon de sa mort et de son supplice : « Digne certainement, dit saint Augustin, détenir un grand rang parmi les martyrs, puisqu'il reste presque seul auprès de Jésus à faire l'office de ceux qui dévoient être les chefg
1. S. Aug., De civit. Dei, lib. I, c. x, tom. VII, col. H. — 2. Lac. xxm, 42. 3. S. Aag., De anima et eju4 ort'g., 1. I, n. Il, t. X, coL 342.
de cette armée triomphante. » Vous vous étonnez, Chrétiens, de le voir tout d'un coup élevé si haut; mais c'est que, dans l'usage des afflictions, la foi et la piété font de grands progrès, quand elles se -iavent se servir de cet avantage incroyable de souffrir avec Jésus-Christ. C'est ce qui avance en un moment notre heureux larron à une perfection si éminente; et c'est ce qui lui attire aussi de la bouche du Fils de Dieu, des paroles si pleines de consolations : a Amen dico tibi, «e hodie mecum eris in paradiso ' : » « Je vous dis en vérité que vous serez aujourd'hui avec moi dans le paradis. » Aujourd'hui : quelle promptitude ! avec moi : quelle compagnie ! dans le paradis : quel repos! Que je finirois volontiers sur cette aimable promesse, et sur cet exemple admirable d'humilité et de patience en ce saint voleur, de bonté et de miséricorde dans le Fils de Dieu ! Mais il y a des âmes de fer, que les douceurs de la piété n'attendrissent pas; et il faut, pour les émouvoirs, leur proposer le terrible exemple de la vengeance exercée sur celui qui souffre la croix avec un cœur endurci et impé- Bitent : c'est par où je m'en vais conclure.
TROISIÈME POINT
Il est assuré. Chrétiens, et peut-être vous vous souviendrez que je l'ai déjà prêché dans cette chaire, que la prospérité des impies, et cette paix qui les enfle et qui les enivre jusqu'à leur faire oublier la mort, est un commencement de vengeance, par laquelle Dieu, les livrant à leurs passions brutales et désordonnées, leur laisse a amasser un trésor de haine, comme parle le saint apôtre % en ce jour d'indignation et de fureur implacable. » Mais si nous voyons, dans les saintes Lettres, que Dieu sait, quand il lui plaît, punir les impies par une félicité apparente, cette même Écriture, qui ne ment jamais, nous enseigne qu'il ne les punit pas toujours en cette manière, et qu'il leur fait sentir quelquefois la pesanteur de son bras par des événements sanglants et tragiques. Cet endurci Pharaon, cette prostituée Jézabel, ce maudit meurtrier Achab, et, sans sortir de notre sujet, ce larron impénitent et blasphémateur, rendent témoignage à ce que je dis, et nous font bien voir. Chrétiens, que la croix qui nous est, si nous le voulons, un gage assuré de miséricorde, peut être tournée par notre malice en un instrument de vengeance; tant il est vrai, dit saint Augustin ^ , « qu'il faut considérer, non ce que l'on souffre, mais dans quel esprit on le souffre; » et que les afflictions que Dieu nous envoie, peuvent aisément changer de nature, selon l'esprit dont on les reçoit.
Les hommes endurcis et impénitents qui souffrent sans se convertir, commencent leur enfer dès cette vie, et ils sont une vive image des horreurs de la damnation. Chrétiens, si vous voulez voir quelque affreuse représentation de ces gouflfres où gémissent les esprits dé-