Prov. XVI. 12. - 2. Joël, v 't
PREMIER POINT
Si je voulois remonter jusqu'au principe, il faudroit vous dire, Mesûieurs, que c'est en Dieu premièrement que se trouve la justice, et que c'est de cette haute origine qu'elle se répand parmi les hommes; sans quoi nous ne pourrions soutenir le nom et la dignité de la justice. C'est là que j'aurois à vous exposer avec le grave Tertullien, que a la divine bonté ayant fait tant de créatures, la justice divine les a ordonnées et rangées chacune en sa place : " « Bonitas operata est a munduœ, justitia modulata est.,.. Omnia ut bonitas concepit, ita a justitia distinxiti. » C'est donc elle qui, ayant partagé proportionnément ces vastes espaces du monde, y a aussi assigné le lieu convenable aux astres, à la terre, aux éléments, pour s'y reposer ou pour s'y mouvoir, suivant qu'il est ordonné par la loi de l'univers, c'est-àdire par la sage volonté de Dieu : c'est cette même justice qui a aussi donné à la créature raisonnable ses lois particulières dont les unes sont naturelles, et les autres, que nous appelons positives, sont faites, ou pour confirmer, ou pour expliquer, ou enfin pour perfectionner les lumières de la nature.
Là il me seroit aisé de vous faire voir que Dieu étant souverainement juste, il gouverne et le monde en général, et le genre humain en particulier par une justice éternelle ; et que c'est cette attache immuable qu'il a à ses propres lois, qui fait remarquer dans l'univers un esprit d'uniformité et d'égalité, qui se soutient de soi-même au milieu oes agitations et des variétés infinies de la nature muable. Ensuite nous verrions. Messieurs, comme la justice découle sur nous de cette source céleste, pour faire en nos âmes l'un des plus beaux traits de la aivjne ressemblance; et de là nous conclurions que nous devons imiter, par un amour ferme et inviolable de l'équité et des lois, cette constante uniformité de la justice divine. D'où il s'ensuit que tout homme juste doit être constant; mais que ceux-là le doivent être plus qu<é tous les autres, qui sont les juges du monde; et qui, étant pour cette raison appelés dans l'Écriture les dieux de la terre, doivent faire reluire dans leur fermeté une image de l'immutabilité de ce premier être, dont ils représentent parmi les hommes la grandeur et la
Mais comme je me propose de descendre par des principes connus à des vérités de pratique, je laisse toutes ces hautes spéculations, pour vous dire, Chrétiens, que la justice étant définie, comme tout xe monde sait, « une volonté constante et perpétuelle de donner à chacun ce qui lui appartient, » a. constans et perpétua voluntas jus « suum cuique tribuendi -, » il est aisé de connoltre que l'homme juste doit être ferme, puisque même la fermeté est comprise dans la définition de la justice.
Et certainement, Chrétiens, comme par le nom de vertu nous pré-
U ÀdversuM Uarcion., lib. II, n. 12. — 2. Instit., lib. I, tit. i.
tendons désigner non quelque acte passager, ou quelque disposition changeante, mais quelque chose de fixe et de permanent, c'est-à-dire une habitude formée, il est aisé de juger que quelqup inclination que nous ayons pour le bien, elle ne mérite pas ie -.otû de vertu jusqu'à ce qu'elle soit affermie constamment duns notre cœur, et qu'elle ait pris, pour ainsi parler, tout à fait racine. Mais outre cette fermeté que doit tirer la justice du génie commun de la vertu, elle y est encoie obligée par son caractère particulier : à cause qu'elle consiste dans une certaine égalité envers tous, qui demande pour se soutenir un esprii ferme et vigoureux, qui ne puisse être ébranlé par la complaisance, ni par l'intérêt, ni par aucune autre foiblesse humaine, et une résolution arrêtée de ne s'écarter jamais des maximes justement posées. Or il est clair que, pour soutenir cette égalité, il faut quelque chose de ferme; autrement on déclinera tantôt adroite et tantôt à gauche : on regardera les visages contre le précepte de la loi '; c'est-à-dire qu'on opprimera le foible qui est sans défense, et qu'on ne craindra d'e'ntreprendre que contre celui qui a du crédit.
En effet, il est remarquable que si l'on ne marche d'un pas égal dans le chemin de la justice, ce qu'on fait même justement devient odieux. Par exemple, si un magistrat n'exagère la rigueur des ordonnances que contre ceux qui lui déplaisent; si un bon droit lui paroît toujours embrouiUé jusqu'à ce que le riche parle; si le pauvre, quelque effort qu'il fasse, ne peut jamais se faire entendre, et se voit malheureusement distingué d'avec le puissant dans un intérêt qu'ils ont commun : c'est en vain que ce magistrat se vante quelquefois d'avoir bien jugé; l'inégalité de sa conduite fait que la justice n'avoue pas pour sien même ce qu'il fait selon les règles : elle a honte de ne lui servir que de prétexte; et jusqu'à ce qu'il devienne égal à tous, sans acception de personne, la justice qu'il refuse à lun convainc d'une manifeste partialité celle qu'il se glorifie de rendre à l'autre.
Mais il y a encore une autre raison qui a obligé les jurisconsultes à faire entrer la fermeté dans la définition de la justice; c'est pour l'opposer davantage à son ennemi capital, qui est l'intérêt. L'intérêt, comme vous savez, n'a point de maximes fixes; il suit les inclinations, il change avec les temps, il s'accommode aux affaires : tantôt ferme, tantôt relâché, et ainsi toujours variable. Au contraire, l'esprit de justice est un esprit de fermeté; parce que, pour deveiiir juste, il faut entrer dans res[)rit qui a fait les lois, c'est-à-dire dans un esprit immortel, qui, s'élevant au-dessus des temps et des affections particulières, subsiste toujours égal, malgré le changement des affaires.
Concluons donc, Chrétiens, que la justice doit être ferme et inébranlable : mais pour descendre au détail de ses obligations, disons que le genre humain étant partagé en deux conditions différentes, je veux dire entre les personnes publiques et les personnes particulières, c'est le devoir commun des uns et des autres de garder inviolâblement la justice; mais que ceux qui ont en main, ou le tout, ou quelque