Levit. XIX
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partie de Tautorité publique , ont cela de plus qu'ils sont obligés d'être fermes, non-seulement à la garder, mais encore à la protéger et à la rendre.
Qui pourroit maintenant vous dire de quelle sorte et par quels artifices l'intérêt attaque l'intégrité de la justice, tente sa pudeur, affoiblit sa force, et cori-ompt enfin sa pureté? Ce n'est pas un ouvrage fort péni|)le, que de connoître et condamner les injustices des autres; nous les voyons détestées par une clameur universelle : mais se détacher de soi-même, pour juger droitement de ses actions, c'est là véritablement le grand effort de la raison et de la justice. Qui nous donnera, Chrétiens, non ce point appuyé hors de la terre, que demandoit ce grand géomètre •, pour la remuer hors de son centre, mais un point hors de nous-mêmes, pour nous regarder d'un même œil que nous regardons les autres, et arrêter dans notre cœur tant de mouvements irréguliers que l'intérêt y fait naître? quelle horreur aurionsnous de nos injustices, de nos usurpations, de nos tromperies I Mais, hélas ! où trouverons-nous ce point de détachement , pour sortir nous-mêmes hors de nous-mêmes, et nous voir d'un œil équitable et d'un regard désintéressé ? La nature ne le donne pas, nous n'écoutons pas la grâce : c'est pourquoi c'est en vain que la raison dicte, que la loi publie, que l'Évangile confirme cette loi si naturelle et si divine tout ensemble : a Ne faites point à autrui ce que vous ne voulez pas qui vous soit fait ^ » Nul ne veut sortir de soi-même pour entrer dans cette mesure commune du genre humain : celui-là, ébloui de sa fortune, ne peut se résoudre à descendre de sa superbe hauteur, pour se mesurer avec personne. Mais pourquoi parler ici de la grandeur? chacun se fait grand à ses yeux, chacun se tire du pair, chacun a des raisons particulières par lesquelles il se distingue des autres.
Je parle premièrement à tous les hommes, et je leur dis à tous de la part de Dieu : 0 hommes, quels que vous soyez, et quelque sort qui vous soit échu par l'ordre de Dieu dans le grand partage qu'il a fait du monde, soit que sa providence vous ait laissés dans le repos d'une vie privée, soit que vous tirant du pair elle ait mis sur vos épaules, avec de grandes charges, de grands périls et de grands comptes à rendre; puisque vous vivez tous en société sous l'empire suprême de Dieu, n'entreprenez rien les uns sur les autres, et écoutez les belles paroles que vous adresse à tous le divin Psalmiste : a Si a verè utique justitiam loquimini, recta judicate, filii hominum ' : a Si c'est véritablement que vous parlez de la justice, jugez donc droitement, ô enfants des hommes. » Permettez-moi, Chrétiens, de paraphraser ces paroles, sans me départir toutefois du sens littéral, et de vous dire avec David : 0 hommes, vous avez toujours à la bouche l'équité et la justice; dans vos affaires, dans vos assemblées, dans vos entretiens, on entend partout retentir ce nom sacré; et si peu qu'on vous blesse dans vos intérêts, vous ne cesserez d'appeler la justice à votre secours : mais si c'est sincèrement et de bonne foi que vous par-
1. Archimède de Syracuse. — 2. Tob. rv, 16-, Luc. vi, 3i. — 3. Ps. lvii. i.
lez delà sorte, si vous regardez la justice comme Panique asile de la vie humaine, et que vous croyez avoir raison de recourir, quand on vous a fait tort, à ce refuge commun du bon droit et de l'innocence, jugez vous donc vous-mêmes équitablement, et ne vous laissez pas aveugler par votre intérêt; contenez-vous dans les limites qui vous sont données, et ne faites pas à autrui ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse. Car en effet, Chrétiens, qu'y a-t-il de plus violent et de plus inique, que de crier à l'injustice, et d'appeler toutes les lois à notre secours, si peu qu'on nous touche, pendant que nous ne craignons pas d'attenter hautement sur le droit d'autrui; comme si ces lois que nous implorons ne servoient qu'à nous protéger, et non pas à nous instruire de nos obligations envers les autres; et que la justice n'eût été donnée que comme un rempart pour nous couvrir, et non comme une borne posée pour nous arrêter, et comme une barrière pour nous renfermer dans nos devoirs réciproques?
Fuyons un si grand excès, gardons-nous bien d'introduire dans ce commerce des choses humaines cet abus tant réprouvé par les saintes lettres, qui est la perte infaillible du droit et de la justice : deux mesures, deux balances, deux poids inégaux; une grande mesure pour exiger ce qui nous est dû, une petite mesure pour rendre ce que nous devons : car, comme dit le prophète, « c'est une chose abominable devant le Seigneur '. » Servons-nous de celte mesure commune qui enferme le prochain avec nous dans la même règle de justice; je veux dire, « faisons, Chrétiens, comme nous voulons qu'on nous fasse : c'est la loi et les prophètes '. » Gardons l'égalité envers tous; et que le pauvre soit assuré par son bon droit, autant que le riche par son crédit, et le grand par sa puissance : gardons-la en toutes choses, et embrassons par un soin égal tout ce que la justice ordonne.
Je ne puis ici m'empècher de reprendre en passant cet abus commun d'acquitter fidèlement certaines sortes de dettes, et d'oublier tout à fait les autres. Au lieu de savoir connoître ce que doit fournir notre source, et ensuite de dispenser sagement ces eaux par tous les canaux qu'il faut remplir, on les fait couler sans ordre toutes d'un côté, et on laisse le reste à sec. Par exemple, les dettes du jeu sont privilégiées; et comme si ces lois étoient les plus simples et les plus inviolables de toutes, on se pique d'honneur d'y être fidèle : non point pour ne tromper pas, car, au contraire, on ne rougit pas de prendre tous les jours des avantages frauduleux, mais du moins pour payer exactement; pendant qu'on ne craint pas de faire misérablement languir des marchands et des ouvriers qui seuls soutiennent depuis si longtemps cet éclat que je puis bien appeler doublement trompeur et doublement emprunté, puisque vous ne le tirez ni de votre vertu, ni même de votre bourse ; dont la famille éplorée, que votre vanité réduit à la faim, crie vengeance devant Dieu contre votre luxe : ou bien, si l'on est soigneux de conserver du crédit en certaines choses, de peur de faire tarir les ruisseaux qui ennetiennent notre vanité, on néglige les vieilles dettes, on ruine impi-