‹ Œuvres choisies de Bossuet (volume 3)Chapitre 193 sur 221 · Prov. XX, 23. — 2. Matth. vu · texte numérisé non relu

Prov. XX, 23. — 2. Matth. vu

îoyablement les anciens amis; amis malheureux et infortunés, devenus ennemis par leurs hons offices, qu'on ne regarde plus désormais que comme des importuns qu'on veut réduire, en les fatiguant, à des accommodements déraisonnables, ou à qui l'on croit l'aire assez de justice quand on leur laisse après sa mort les débris d'une maison ruinée, et ies restes d'un naufrage que les flots emporteni. 0 droit! ô bonne foi! ô sainte équité ! je vous appelle à témoin contre l'injustice des hommes; mais je vous appelle en vain : vous n'êtes presque plus parmi nous que des noms pompeux, et lïntérêt est devenu notre seule règle de justice.

Intérêt, dieu du monde et de la cour, le plus ancien, le plus décrié, et le plus inévitable de tous les trompeurs, tu trompes dès l'origine du monde : on a fait des livres entiers de tes tromperies, tant elles sont découvertes. Qui ne devient pas éloquent à parler de tes artifices? qui ne fait pas gloire de s'en défier? mais tout en parlant contre toi, qui ne tombe pas dans tes pièges ? « Parcourez, dit le prophète Jérémie, toutes les rues de Jérusalem, considérez attentivement, et cherchez dans toutes ses places, si vous trouverez un homme droit et de bonne foi. S'il y en a quelqu'un qui jure par moi, en disant : Vive le Seigneur! il se servira faussement de ce serment même:» a Circuite vias Jérusalem, et aspicite, et considerate, et quaerite in « plateis ejus, an inveniatis virum facientem judicium, et quserentem a fidem.... Quod si etiam, Vivit Dominus, dixerint : et hoc falsô ju- « rabunt». « On ne voit plus, on n'écoute plus, on ne garde plus aucune mesure, quand il s'agit du moindre intérêt : la bonne foi n'est qu'une vertu de commerce, qu'on garde par bienséance dans les petites affaires, pour établir son crédit, mais qui ne gêne point la conscience, quand il s'agit d'un coup de partie. Cependant on jure, on affirme; on prend à témoin le ciel et la terre; on mêle partout le saint nom de Dieu, sans aucune distinction du vrai et du faux : a Comme si le parjure, disoit Salvien, n'étoit plus un genre de crime, mais une façon de parler : » « Perjurium ipsum sermonis genus a. putat esse, non criminis?. » Au reste, on ne songe plus à restituer le bien qu'on a usurpé contre les lois; on s'imagine qu'on se le rend propre par l'ha'oitude d'en user, et on cherche de tous côtés non point un fond pour le rendre, mais quelque détour de conscience pour le retenir : on trouve le moyen d'engager tant de monde dans son parti, et on sait lier ensemble tant d'intérêts différents, que la justice repoussée par un si grand concours et par cet enchaînement d'intérêts contraires, si je puis parler de la sorte, « est contrainte de se retirer, comme dit le prophète Isaie : la vérité tombe par terre, et ne peut plus percer de si grands obstacles, ni trouver aucune place parmi les hommes : » a Et conversum est retrorsùm judicium et jus- « titia longé stetit ; quia corruit in platea veritas, et sequitas non poa tuit ingredi ^.

Dans cette corruption presque universelle, que l'intérêt a faite dans

1. Jerem. v, 1, 2. — 2. Salv., lib. IV De gubern. JDet, n. 14, pag. 87. 3. Is. LIX, 14.

le monde; si ceux que Dieu a mis dans les grandes places n'appliquent toute leur puissance à soutenir la justice, la terre sera désolée, et les fraudes seront infinies. 0 sainte réformation de l'état de la justice, ouvrage digne du grand génie du monarque qui nous honore de son audience, puisses-tu être aussi heureusement accomplie que tu as été sagement entreprise! Il n'y a rien, Messieurs, de plus nécessaire au monde que de protéger hautement, chacun autant qu'on le peut, l'intérêt de la justice : car il faut ici confesser que la vertu est obligée de marcher dans des voies bien difficiles, et que c'est une espèce de martyre que de se tenir régulièrement dans les termes du droit et de l'équité. Celui qui est résolu de se renfermer dans ses bornes, se met si fortià l'étroit, qu'à peine se peut-il aider : et il ne faut pas s'étonner s'il demeure court ordinairement dans ses entreprises , lui qui se retranche tout d'un coup de la moitié des moyens, en s'ôtant ceux qui sont mauvais, et c'est-à-dire assez souvent les plus efficaces.

Car qui ne sait. Chrétiens, que les hommes pleins d'intérêts et de passions veulent qu'on entre dans leurs sentiments? Que fera ici cet homme si droit, qui ne [^arle que de son devoir? que fera-t-il, Chrétiens, avec sa froide et impuissante irrégularité? Il n'est ni assez souple, ni assez flexible pour ménager la faveur des hommes : il y a tant de choses qu'il ne peut pas faire, qu'à la fin il est regardé comme un homme qui n'est bon à rien, et qui est entièrement inutile. En effet écoutez, Messieurs, comme en parlent les hommes du monde dans le livre de la Sapience : a Circumveniamus justum, quoniam inua tilis est nobis ' : » « Trompons, disent-ils, l'homme juste : » remarquez cette raison ; « parce qu'il nous est inutile : >• il n'entre point dans nos négoces, il s'éloigne de nos «'étours, il ne nous est d'aucun usage. Ainsi , comme vous voyez, à cause qu'il est inutile, on se résout facilement à le mépriser, ensuite à le laisser périr, sans en faire bruit, et même à le sacrifier à l'intérêt du plus fort, et aux pressantes sollicitations de cet homme de grand secours, qui n'épargne rien, ni le samt, ni le profane, pour nous servir. Mais pourquoi nous arrêter davantage sur une chose si claire? Il est aisé de comprendre que l'iiomme injuste, qui met tout en œuvre, qui entre dans tous les desseins, qui fait jouer les passions et les intérêts, ces deux grands ressorts de la vie humaine, est plus actif, plus pressant, plus prompt; et ensuite, pour l'ordinaire, qu'il réussit mieux que le juste, qui ne sort point de ses règles, qui ne marche qu'à pas comptés, qui ne s'avance que par mesure.

Levez-vous, puissances du monde; voyez comme la justice est contrainte de marcher par des voies serrées : secourez-la, tendez-lui la main; faites-vous honneur, c'est trop peu dire, déchargez votre âme. et délivrez votre conscience en la protégeant : la vertu a toujours assez d'affaires pour se maintenir au dedans contre tant de vices qui l'attaquent ; défendez-la du moins contre les insultes du dehors. « C'est pour cela, dit le grand pape saint Grégoire , que la puissance a

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