Gen. xvni
V S. Isidor. E}>ist., lib. I, ep. cccx ; S. Greg Moral., lib. XIX, cap. xàv, fo' ' . I, col. 628.
qu'il faut que les grands du monde descendent en quelque façon de
ce haut faîte où rien n'anproche qu'avec crainte, pour reconnoître les choses de plus près, et recueillir deçà et delà les traces dispersées de la vérité : et c'est en cela que consiste la véritable prudence. C'est pourquoi il est écrit du roi Salomon, qu'il avoit le cœur étendu comme le sable de la mer : « Dédit Deus Salomoni latitudinem cordis, quasi « arenam quae est in littore maris'; » c'est-à-dire qu'il étoit capable d'entrer dans un détail infini, de ramasser avec soin les moindres particularités, de peser les circonstances les plus menues, pour former un jugement droit et éviter les surprises.
Il est certain. Chrétiens, que les personnes publiques chargent terriblement leurs consciences, et se rendent responsables devant Dieu de tous les désordres du monde, s'ils n'ont cette attention pour s'instruire exactement de la vérité. Et c'est pourquoi le roi David, pénétré de cette pensée et de cette pesante obligation, sentant approcher son heure dernière, fait venir son fils et son successeur, et parmi plusieurs graves avertissements il lui donne celui-ci très-considérable: « Prenez garde, lui dit-il, mon fils, que vous entendiez tout ce que TOUS faites, et de quel côté vous vous tournerez : » « Ut intelligas Œ universa quae facis, et quocumque te verteris*. » De même que s'il eût dit : Mon fils, que nul ne soit si osé que de vouloir tourner votre esprit, ni vous donner des impressions contraires à la vérité; entendez distinctement tout ce que vous faites, et connoissez tous les ressorts de la grande machine que vous conduisez : a afin, dit-il, que le Seigneur soit avec vous, et confirme toutes ses promesses touchant la félicité de votre règne : » « Ut confirmet Dominus universos sermones
oc SUOS^. n
C'est ce que dit le sage David au roi Salomon son successeur; et il sera beau de voir de quelle sorte ce jeune princ« profite de cet avis. Aussitôt qu'il eut pris en main les rênes de son empire, il se mit à considérer profondément que cette haute élévation où il se voyoit, avoit ce malheur attaché que dans cette multitude infinie qu'il voyoit s'empresser autour de lui, il n'y en avoit presque aucun qui ne pût avoir quelque intérêt de le surprendre. Il vit donc combien il est dangereux de s'abandonner tout entier à une aveugle confiance; et il vit aussi que la défiance jetoit l'esprit dans l'incertitude, et fermoit d'une autre manière la porte à la vérité. Dans cette perplexité, et pour tenir le milieu entre ces deux périls également grands, il connut qu'il n'y avoit rien de plus nécessaire que de se jeter humblement entre les bras de celui auquel seul on ne peut jamais s'abandonner trop, et il fit à Dieu cette prière : « Seigneur Dieu, vous avez fait régner votre serviteur en la place de David mon père; et moi je suis un petit enfant, qui ne sais ni par où il faut commencer ni par où il faut sortir des affaires : » « Ego autem sum puer parvulus, et ignorans egressum et c introitum meum^ Ne croyez pas. Chrétiens, qu'il parlât ainsi par foiblesse : il parloit et il agissoit dans ses conseils avec la plus haute
1. /// Reg. IV, 29. — 2. Ibid., n, 3. — 3. Ibid., 4. — 4. III Reg. m. 7.
SERMON SUR LA jaSTICE. 463
fermeté; et il avoit déjà fait sentir aux plus grands de son État qu'il étoit le maître. Mais tout sage et tout absolu qu'il étoit, il voyoit qu'en la présence de Dieu toute cette force n'étoit que foiblesse et que toute celte sagesse n'étoit qu'une enfance : « Ego autem sum pue: a parvulus; r et il n'attend que du Saint-Esprit l'ouverture et la sortie de ses entreprises. Après quoi le désir immense de rendre justice lui met cette paroie à la bouche : a. Vous donnerez, ô Dieu, à votre serviteur un cœur docile, afin qu'il puisse juger votre peuple, et discerner entre le bien et le mal : car autrement qui pourroit conduire cette multitude infinie? » « Dabis ergo servo tuo cor docile, ut populum « tuum judicare possit, et discernere inter bonum et malum : quis « enim poterit judicare populum istum , populum tuum hune multum ' ? »
Vous voyez bien. Chrétiens, qu'il sent le poids de sa dignité, et la charge épouvantable de sa conscience, s'U se laisse prévenir contre la justice ; c'est pourquoi il demande à Dieu ce discernement et ce cœur docile : par où nous devons entendre non un cœur incertain et irrésolu; car la véritable prudence n'est pas seulement considérée, mais encore tranchante et résolutive : c'est donc qu'il considéroit que c'est un vice de l'esprit humain, non-seulement d'être susceptible des impressions étrangères, mais encore de s'embarras-er dans ses propres imaginations; et que ce n'est pas toujours la foiblesse du génie, mais souvent même sa force qui fait que l'homme s'attache plus qu'il ne faut à soutenir ses opinions, sans vouloir jamais revenir, a Non recipit stultus « verba prudentiae, nisi ea dixeris quae versantur in corde ejus' : » a L'insensé ne reçoit point les paroles de prudence, si vous ne lui parlez selon ce qu'il a dans le cœur. » De là vient que, regardant avec tremblement les excès où ces violentes préoccupations engagent souvent les meilleurs esprits, il demande à Dieu un cœur docile : c'est-à-dire, si nous l'entendons, un cœur si grand et si relevé, qu'il ne cède jamais qu'à la vérité; mais qu'il lui cède toujours en quelque temps qu'elle vienne, de quelque côté qu'elle aborde, sous quelque forme qu'elle se présente.
C'est pour cela, Chrétiens, qu'il n'y a rien de plus beau dans les personnes publiques qu'une oreille toujours ouverte et une audience facile : c'est une des principales parties de la félicité du monde: et l'Ecclésiastique l'avoit bien compris, lorsqu'il a dit ces paroles : a Heureux celui qui a trouvé un ami fi èle, et qui raconte son droit à une oreille attentive! » « Beatus qui invenit amicum verum, et qui enarrat « justitiam auri audienti'! i> Ce grand homme a joint ensemble dans ce seul verset deux des plus sensibles consolations de la vie humaine : l'une, de trouver dans ses embarras un ami fidèle à qui Ton puisse demander un bon conseil; l'autre de trouver dans ses affaires une oreille patiente à qui on pu sse déduire toutes ses raisons : « L'oreille qui écoute et l'œil qui voit, c'est le Seigneur qui les a faits : » a Aurem « audientem etoculum videntem, Dorainus fecit utrumque ^ » Il n'y a rien de plus doux ni de plus efficace pour gagner les cœurs; et les
I. III Reg. m, ». — 2. Prov. xvin.2. —3. Eccli. xxv, la.— 4. Proi;.x.\, 12.
personnes d'autorité doivent avoir de la joie de pouvoir faire ce bien à tous. La dernière décision des affaires les oblige à prendre parti, et ensuite ordinairement à fâcher quelqu'un; mais il semble que la justice voulant les récompenser de cette importune nécessité où elle les engage, leur ait mis en main un plaisir qu'ils peuvent faire à tous également : qui est celui de prêter l'oreille avec patience, et de peser sérieusement toutes les raisons d'un cœur angoissé de cette peine cruelle de n'être pas entendu.
Mais après avoir exposé de quelle importance il est que les personnes publiques recherchent la vérité, avec quelle force et de quelle voix ne faudroit-il pas nous élever contre ceux qui entreprendroient de l'obscurcir par leurs faux rapports! Qu'attendez-vous, malheureux, et quelle entreprise est la vôtre ? quoi ! vous voulez ôter la lumière au monde, et envelopper de ténèbres ceux qui doivent éclairer la terre! vous concevez de mauvais desseins, vous fabriquez des tromperies, vous machinez des fraudes les uns contre les autres, et non contents de les méditer dans votre cœur, vous ne craignez point de les porter jusqu'aux oreilles importantes : vous osez même les porter jusqu'aux oreilles du prince ! Ah ! songez qu'elles sont sacrées et que c'est les profaner trop indignement que d'y porter, comme vous faites, ou les injustes préventions d'une haine aveugle, ou les pernicieux raffinements d'un zèle affecté, ou les inventions artificieuses d'une jalousie cachée. Infecter les oreilles du prince, c'est quelque chose de plus criminel que d'empoisonner les fontaines publiques, et que de voler les trésors publics; car le vrai trésor d'un Etat, c'est la vérité dans l'esprit du prince. Prenez donc garde, Messieurs, comme vous parlez, surtout dans la cour, où tout est si délicat et si important. C'est là que s'accomplit ce que dit le Sage : « Les paroles obscures ne se perdent pas en l'air : » a Sermo obscurus in vacuum non ibit'. -d Chacun écoute, et chacun commente : cette raillerie maligne, ce trait que vous lancez en passant, cette parole malicieuse, ce demi-mot, qui donne tant à penser par son obscurité affectée, peut avoir des suites terribles; et il n'y a rien de plus criminel que de vouloir couvrir de nuages le siège de la lumière, ou altérer tant soit peu la source de la bonté et de la clémence.
TROISIÈME POINT
Ce seroit ici, Chrétiens, qu'il faudroit vous faire voir que la justice n'est pas toujours inflexible, ni ne montre pas toujours son visage austère, qu'elle doit être exercée avec quelque tempérament; et qu'elle-même devient inique et insupportable, quand elle use de tous ses droits : <r Summum jus, summa injuria'. » La droite raison, qui est son guide, lui prescrit de se relâcher quelquefois; et il me seroit aisé de vous faire voir que la bonté, qui modère sa rigueur extrême, est une de ses parties principales : mais, comme le temps me presse,