PANÉGYRIQUE DE L'APOTRE SAINT PAUL
Comment le grand apôtre dans ses prédications, dans ses combats, dans le gouvernement ecclésiastique est-il toujours foible, et triomphe-t-il de tous les obstacles par ses foiblesses mêmes.
Placeo mihi, infirmitatibus meis, cum enim infirmer, tune potens sum.
Je ne me plais que aans mes foiblesses : car lorsque je me sens foible, c'est alors que je suis puissant. (2 Cor., xii. 10.)
Dans le dessein que je me propose de faire aujourd'hui le panégyrique du plus illustre des prédicateurs, et du plus zélé des apôtres, je ne puis vous dissimuler que je me sens moi-même étonné de la grandeur de mon entreprise. Quand je rappelle à mon souvenir tant de peuples que Paul a conquis, tant de travaux qu'il a surmontés, tant de mystères qu'il a découverts, tant d'exemples qu'il nous a laissés d'une charité consommée, ce sujet me paroît si vaste, si relevé, si majestueux, que mon esprit se trouvant surpris, ne sait ni où sar rôler dans celte étendue, ni que tenter dans cette hauteur, ni que choi sir dans cette abondance; et j'ose bien me persuader qu'un ange mùoib ne suffiroit pas pour louer cet homme du troisième ciel.
Mais ce qui m'étonne le plus, c'est que cet amour mêlé de respect que je sens pour le divin Paul, et duquel j'espôrois de nouvelles forces dans un ouvrage qui tend à sa gloire, s'est tourné ici contre moi,
i. Rom.,x\, 13.
et a confondu longtemps mes pensées; parce que, dans la haute idée que j'avois conçue de l'apôtre, je ne pou vois rien dire qui lui fût égal, et il ne me permettoit rien qui fût au-dessous.
Que me reste-t-il donc, Chrétiens, après vous avoir confessé ma foiblesse et mon impuissance, sinon de recourir à celui qui a inspiré à saint Paul les paroles que j'ai rapportées? « Cum infirmor, tune po- « tens sum : » a Je suis puissant, lorsque je suis foible. » Après ces beaux mots de mon grand apôtre, il ne m'est plus permis de me plaindre; et je ne crains pas de dire avec lui, que «je me plais dans cette foiblesse, » qui me promet un secours divin : « Placeo mihi in infirmia tatibus. 7) Mais pour obtenir cette grâce, il nous faut encore recourir à celle dans laquelle le mystère ne s'est accompli qu'après qu'elle a reconnu qu'il passoit ses forces; c'est la bienheureuse Marie, que nous saluerons en disant, « Ave. »
Parmi tant d'actions glorieuses et tant de choses extraordinaires qui se présentent ensemble à ma vue, quand je considère l'histoire de l'incomparable docteur des Gentils, ne vous étonnez pas, Chrétiens, si, laissant à part ses miracles et ses hautes révélations, et cette sagesse toute divine et vraiment digne du troisième ciel, qui paroît dans ses écrits admirables, et tant d'autres sujets illustres qui rempliroient d'abord vos esprits de nobles et magnifiques idées, je me réduis à vous faire voir les infirmités de ce grand apôtre, et si c'est sur ce seul objet que je vous prie d'arrêter les yeux. Ce qui m'a porté à ce choix, c'est que, devant vous prêcher saint Paul, je me suis senti obligé d'entrer dans l'esprit de saint Paul lui-même, et de prendre ses sentiments. C'est pourquoi l'ayant entendu nous prêcher avec tant de zèle, qu'il ne se glorifie que dans ses foiblesses, et que ses infirmités font sa force : « Cum enim infirmor, tune potens sum, » je suis les mouvements qu'il m'inspire, et je médite son pagényrique, en tâchant de vous faire voir ces foiblesses toutes-puissantes, par lesquelles il a établi l'Église, renversé la sagesse humaine, et captivé tout entendement sous l'obéissance de Jésus-Christ.
Entrons donc, avant toutes choses, dans le sens de cette parole, et examinons les raisons par lesquelles le divin Paul ne se croit fort que dans sa foiblesse : c'est ce qui m'est aisé de vous faire entendre. Il se souvenoit, Chrétiens, de son Dieu anéanti pour l'amour des hommes : il savoit que si ce grand monde, et ce qu'il enferme en son vaste sein, est l'ouvrage de sa puissance, il avoit fait un monde nouveau, un monde racheté par son sang, et régénéré par sa mort, c'està-dire sa sainte Église, qui est l'œuvre de sa foiblesse. C'est ce que regarde saint Paul; et après ces grandes pensées, il jette aussitôt les yeux sur lui-même. C'est là qu'il admire sa vocation : il se voit choisi dès l'éternité pour être le prédicateur des Gentils ; et comme l'Église doit être formée de ces nations infidèles, dont il est ordonné l'apôtre, il s'ensuit manifestement qu'il est le-principal coopérateur de la grâce de Jésus-Christ dans l'établissement de l'Église.
Quels seront ses sentiments, Chrétiens, dans une entreprise si haute, où la Providence l'appelle? l'exécutera- t-il par la force? Mais, outra
que la sienne n'y peut pas suffire, le Saint-Esprit lui a fait connoître que la volonté du Père céleste c'est que cet ouvrage divin soit soutenu par l'infirmité : « Dieu, dit-il ', a choisi ce qui est infirme, pour détruire ce qui est puissant. ■» Par conséquent, que lui reste-t-il, sinon de consacrer au Sauveur une foiblesse soumise et obéissante, et de confesser son infirmité, afin d'être le digne ministre de ce Dieu, qui étant si fort par nature, s'est fait infirme pour notre salut? Voilà donc la raison solide pour laquelle il se considère comme ud instrument inutile, qui n'a de vertu ni de force qu'à cause de la main qui l'emploie; et c'est pour cela. Chrétiens, qu'il triomphe dans son impuissance, et qu'en avouant qu'il est folble, il ose dire qu'il est tout-puissant : oc Cum enim infirmor, tune potsns sum. »
Mais, pour nous convaincre par expérience de la vérité qu'il nous prêche, il faut voir ce grand homme dans trois fonctions importantes du ministère qui lui est commis. Car ce n'est pas mon dessein, Messieurs, de considérer aujourd'hui saint Paul dans sa vie particulière; je me propose de le regarder dans les emplois de l'apostolat, et je les réduis à trois chefs : la prédication, les combats, le gouvernement ecclésiastique.
Entendez ceci. Chrétiens, et voyez la liaison nécessaire de ces trois obligations dont le charge son apostolat. Car il falloit premièrement établir l'Église , et c'est ce qu'a fait la prédication : mais d'autant que cette Église naissante devoit être dès son berceau attaquée par toute la terre, en même temps qu'on Tétablissoit, il falloit se préparer à combattre; et parce qu'un si grand établissement se dissiperoit de luimême, si les esprits n'étoient bien conduits, après avoir si bien soutenu l'Église contre ceux qui l'attaquoient au dehors, il falloit la maintenir au dedans par le bon ordre et la discipline. De sorte que la prédication devoit précéder, parce que la foi commence par l'ouïe : après, les combats dévoient suivre; car aussitôt que l'Évangile parut, les persécutions s'élevèrent : enfin le gouvernement ecclésiastique devoit assurer les conquêtes, en tenant les peuples conquis dans l'obéissance par une police toute divine.
C'est, mes Frères, à ces trois choses que se rapportent tous les travaux de l'ayiôtre; et nous le pouvons aisément connoître par le récit qu'il en fait lui-même dans ce merveilleux chapitre onzième de la seconde aux Corinthiens. Il raconte premièrement ses fatigues et ses voyages laborieux : et n'est-ce pas la prédication qui les lui faisoit entreprendre, pour porter par toute la terre l'Évangile du Fils de Dieu ? Il raconte aussi se^ périls, et tant de cruelles persécutions qui ont éprouvé sa constance; et voilà quels sont ses combats. Enfin, il ajoute à toutes ses peines les inquiétudes qui le travailloient dans le soin de conduire toutes les Églises : a SoUicitudo omnium Ecclesia- « rum ^; » et c'est ce qui regarde le gouvernement.
Ainsi, vous voyez en peu de paroles tout ce qui occupe l'esprit de caint Paul : il prêche, il combat, il gouverne; et, Messieurs, le pour^